Samir Radwan balaie d’un regard blasé la vue époustouflante sur le Léman depuis la résidence du consul d’Egypte, aux portes de Genève.
«IL Y A UN PROBLÈME DE REDISTRIBUTION DES RICHESSES: 40% DE LA POPULATION N’A PAS ACCÈS AUX FRUITS DE LA CROISSANCE.» Samir Radwan, ministre égyptien des Finances
De passage dans la Cité du bout du lac pour la conférence annuelle de l’Organisation internationale du travail, le ministre égyptien des Finances est en terrain connu. Cet économiste y a en effet vécu pendant de longuess années; ses deux enfants y résident toujours. Il œuvrait alors pour l’OIT.
Depuis, l’actualité brûlante de son pays l’a rattrapé. Il a été nommé en février à la tête des Finances par un président Moubarak au crépuscule de son règne, qui cherchait à sauver les meubles en s’entourant de personnalités réformatrices. L’Hebdo l’a sondé sur l’avenir de l’Egypte.
Votre pays est en pleine effervescence postrévolutionnaire. Quels sont les chantiers les plus urgents pour relancer l’économie?
Contrairement à la Libye, la Syrie ou le Yémen, nous avons eu la chance inouïe que la révolution ait laissé nos infrastructures intactes. Si les touristes reviennent demain, ils retrouveront leurs hôtels, leurs bus et leurs routes. Nous disposons également d’une force de travail prête à se remettre au boulot immédiatement.
L’enjeu désormais est de ramener le calme et la sécurité pour que les vacanciers et les investisseurs étrangers reviennent. L’économie égyptienne ne se portait pas si mal avant la révolution, avec un taux de croissance de 5,3% en 2010.
En revanche, il y avait un vrai problème de redistribution des richesses: 40% de la population n’avait pas accès aux fruits de la croissance. C’est l’une des raisons de la révolte. Il faut corriger ce déséquilibre en injectant de la justice sociale dans le système.
Comment comptez-vous vous y prendre?
Pour la première fois, une partie du budget de l’Etat – que je finalise ces jours-ci – sera consacrée à cet objectif. Nous avons par exemple décidé d’augmenter le salaire minimal de 420 à 700 livres égyptiennes (de 60 à 100 francs) par mois, un événement historique. Cela va obliger l’Etat et les entreprises privées à revoir aussi les catégories salariales plus élevées.
Nous allons en outre exempter d’impôts les revenus annuels inférieurs à 12 000 livres (1707 francs), ce qui va toucher 1,9 million de personnes rien que cette année. Cette réforme sera menée sur cinq ans et coûtera 40 milliards de livres à l’Etat (5,6 milliards de francs). Enfin, les retraites seront augmentées.
Avec un taux de chômage qui atteint 9,7%, 25% chez les jeunes, il reste du travail sur ce front-là, non?
Les travailleurs sont notre ressource la plus précieuse et nous allons donc investir pour eux. Nous avons créé un fonds de deux milliards de livres (284 millions de francs) destiné à la réinsertion des chômeurs. Ce système prévoit que les personnes sans emploi touchent des allocations si elles acceptent de se former dans un domaine où elles sont susceptibles de trouver du travail.
Ce genre de mécanisme existe depuis des années dans la plupart des pays, mais nous avons du retard. Aujourd’hui, jusqu’à 90% des chômeurs ne touchent rien de l’Etat, notamment les jeunes sortant de l’université et qui n’ont jamais travaillé.
Quels sont les secteurs qui ont le plus besoin de personnel?
Tous! L’économie égyptienne est désespérément à la recherche de travailleurs qualifiés. Les technologies de l’information (IT) et le tourisme sont les secteurs les plus demandeurs.
Mais il y a un vrai problème de formation dans mon pays: chaque année, 600 000 nouveaux diplômés sortent des universités égyptiennes mais l’économie ne parvient pas à les absorber. Ils se retrouvent au chômage, dans l’économie informelle ou partent à l’étranger.
Le système éducatif – du jardin d’enfant à l’université – est nul. Il produit des gens inutilisables, inemployables. Il faut d’urgence le réformer.
En septembre, l’Egypte se rendra aux urnes pour élire un nouveau Parlement. On parle d’un raz-de-marée électoral en faveur des Frères musulmans. Qu’en pensez-vous?
Je pense qu’on exagère leur influence. On les entend beaucoup actuellement car il y a un vide politique. Un récent sondage de l’institut Gallup a montré qu’ils n’obtiendraient que 15 à 20% des voix en cas d’élections libres.
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