Né avec le XXe siècle, le Hongrois Sándor Márai, que l’on rapproche volontiers de Stefan Zweig, s’est suicidé en 1989 à San Diego, en Californie. Mais il reste incroyablement vivant, et chaque nouvelle traduction d’un de ses livres le rappelle. Après L’étrangère l’an dernier, un autre très beau roman nous emmène au cœur de son univers mélancolique et douloureux, marqué par l’errance et la difficulté d’être soi. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, La sœur (en l’occurrence une bonne sœur) n’est pas une histoire de famille mais l’évocation d’une maladie liée à un amour impossible et frustré. Ecrit juste après Les braises, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, cet ouvrage est le dernier publié en Hongrie par l’écrivain avant son exil en Italie, puis aux Etats-Unis.
La sœur débute comme un conte de Noël triste et grinçant. Alors que la guerre gronde au loin, le narrateur se retrouve dans une petite auberge de montagne de Transylvanie pour passer les Fêtes. On attendait la neige, il pleut, une pluie qui oblige les hôtes à se réfugier dans le seul espace commun, la salle à manger. Parmi eux se trouve un certain Z., un pianiste virtuose fêté sur les scènes du monde entier, mais dont la carrière s’est retrouvée brusquement stoppée par un mal mystérieux qui l’a privé de l’usage de deux doigts. Il vit là depuis plusieurs mois et passe aux yeux des maîtres de maison pour quelqu’un qui n’aime pas la musique.
C’est alors, comme souvent chez Sándor Márai, que les histoires s’enchâssent et que le roman se fait récit d’un autre récit. La seconde partie de La sœur se donne en effet comme la simple transcription du manuscrit laissé par Z. à sa mort. Elle nous emmène dans un hôpital florentin où le pianiste a été admis après un ultime concert qui l’a laissé terrassé par la douleur. Les piqûres de morphine, qu’il appelle ses «rendez- vous chimiques», vont devenir les seuls moments de répit dans un authentique voyage en enfer.
Z. avait fui en Italie son amour ambigu et malsain pour E., femme mariée, extraordinairement belle mais frigide. Il avait cru pouvoir se mentir à lui-même sur le sens de sa vie, son rapport à la musique, au corps. Il se retrouve comme intoxiqué, mortellement empoisonné sans même s’en être aperçu. Alors qu’en Europe la guerre éclate, c’est une autre guerre, parallèle, qui se déroule à l’intérieur de lui-même. «Et tout cela, en effet, était intéressant. C’était autrement “intéressant” que les hommes, les paysages et les pensées là-bas, dehors, dans le monde. C’était intrigant, comme la mort, qui doit être à la fois surprenante et familière à celui qui meurt, ou comme la naissance à celui qui naît. Je connaissais cet état; absolument rien de ce qui m’arrivait ne m’étonnait.»
L’assistant dans ce combat au cœur de la douleur, quatre religieuses se relaient à son chevet. L’une lui chuchote: «Je ne veux pas que vous mouriez.» L’autre lui injecte une dose qui aurait pu être fatale. Z. en réchappe en ayant appris «qu’il ne suffit pas d’être malade, qu’il ne suffit pas de recevoir des remèdes. Il faut être capable de répondre, à la maladie et à tout ce qui déclenche la maladie et la guérison.»
«La sœur». De Sándor Márai. Albin Michel, 301 p.
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