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FINANCE
Sarah Clar-Boson: Les hedge funds ne sont qu’une goutte d’eau dans la mer

Par Yves Genier - Mis en ligne le 25.01.2012 à 13:01

Fonds spéculatifs. Critiqués pour leur rôle dans la crise, les gérants alternatifs traversent eux-mêmes des temps difficiles.

Les fonds alternatifs se voient régulièrement reprocher un rôle moteur dans la déstabilisation des marchés financiers l’an dernier, notamment ceux de la dette souveraine européenne. Est-ce justifié?

Les hedge funds ne sont pas responsables de la dette européenne. En tant que participants au marché, ils réagissent à cette situation déséquilibrée pour en tirer avantage, suivant une analyse rationnelle. Etant conçus pour profiter des faiblesses du système financier, ils jouent un rôle d’alerte et de sanction visàvis d’Etats qui n’ont pas fait leur travail. S’ils font de l’argent avec cela, je ne vois pas où est le problème. Néanmoins, leur impact est limité par leur petite taille: ils ne sont qu’une goutte d’eau dans la mer de la finance, ne leur faisons pas de faux procès!

Les Etats se trompent-ils donc de cible lorsqu’ils interdisent certaines transactions, comme les opérations de vente à découvert, prisées par les hedge funds?

Les Etats ont compris que s’ils laissaient les attaques se poursuivre, le montant de la facture finale supportée par le contribuable allait s’élever, notamment le coût de recapitalisation des banques commerciales fragilisées par la crise. Mais ces interdictions interventionnistes tronquent aussi les marchés.

Les hedge funds ont subi eux aussi la crise. Les portefeuilles ont reculé de 4,8% en moyenne. Comment explique-t-on ces performances négatives?

L’année n’a pas été extraordinaire, en effet. Néanmoins, la gestion alternative a fait un peu mieux que les autres classes d’actifs. Cela ne veut pas dire qu’elle a rempli son rôle, qui est de générer des plus-values quelles que soient les conditions de marché. Mais elle a conservé sa capacité à encaisser les chocs macroéconomiques et à préserver le capital. Elle a donc rempli à moitié son contrat en 2011. Cela dit, il devient de plus en plus difficile de dégager des performances supérieures au marché depuis 2005-2006, donc avant la crise de 2008. Cela remet en question la valeur ajoutée des hedge funds en général. Lorsqu’ils ne font pas mieux que le reste du marché, on peut considérer comme cher payées les commissions, élevées, qu’ils perçoivent auprès de leurs clients. Au moins cette situation a-telle pour avantage de filtrer qualitativement l’industrie. Les gérants talentueux deviennent plus facilement identifiables pour les spécialistes.

Qu’est-ce qui rend la gestion plus difficile?

L’industrie a atteint un stade de maturité en raison de l’arrivée de fonds toujours plus importants d’investisseurs institutionnels. Les gérants ne peuvent plus rester à l’écart du marché comme auparavant. En raison de leur masse, leurs mouvements affectent les autres acteurs. Lorsque les hedge funds étaient petits, ils pouvaient plus facilement prendre des paris inverses de ceux des autres marchés. L’industrie s’est depuis lors standardisée et globalisée. Le corollaire, c’est un nivellement par le bas.

Même si les fortunes investies dans les hedge funds ont diminué en 2009, elles progressent à nouveau pour avoisiner 1700 milliards de dollars, selon la banque Barclays. La situation n’est-elle pas paradoxale?

Le total reste inférieur au pic de 2100 milliards atteint en juin 2008. Cela dénote le maintien de la confiance des investisseurs institutionnels envers l’industrie. Il faut distinguer néanmoins les très gros gérants, principalement new-yorkais, des autres. Les 10 premiers, qui gèrent à eux seuls plus de 15% de la fortune totale de l’industrie des hedge funds, sont les récipiendaires privilégiés des fonds institutionnels. Les gros clients tendent à entrer dans ces gros hedge funds-là comme on s’achèterait un sac Hermès: par effet suiveur, plus facile à justifier vis-à-vis de leurs propres clients.

La moyenne cache de vrais échecs: certains gérants ont fait de grosses pertes l’an dernier. Combien de temps l’industrie pourratelle justifier cela?

Le fonds Paulson Advantage Plus, géré par John Paulson (l’une des stars de l’industrie, ndlr), a plongé de 52% après une hausse de 17% en 2010! Et ce n’est pas le pire. Pourtant, il n’est confronté qu’à de faibles retraits. Son renom est tel dans le marché (il a multiplié par huit sa mise lors de la crise financière de 2008, ndlr) que ses clients sont prêts à subir des pertes massives pour rester avec lui.

Les investisseurs craignent-ils de ne plus pouvoir entrer dans ce genre de fonds en cas de reprise des marchés?

Les gros fonds que tous les investisseurs convoitent, habituellement fermés, se sont ouverts peu après la crise de 2008 pour obtenir de l’argent frais. Puis ils se sont refermés. Les investisseurs qui s’y trouvent hésitent par conséquent à en ressortir, de crainte de ne plus pouvoir y retourner. La leçon à en tirer est simple: la meilleure chance de survie d’un hedge fund est d’atteindre une masse sous gestion importante, environ un milliard de dollars. Celle-ci permet aussi de faire face plus facilement aux coûts de fonctionnement, en augmentation croissante, et aux exigences de plus en plus lourdes des autorités de régulation. C’est pourquoi les lancements de nouveaux fonds diminuent alors que les liquidations restent nombreuses. La contrainte de la taille renforce la tendance à l’institutionnalisation de la gestion alternative.

L’une des faiblesses des hedge funds ne vient-elle pas du fait que leurs gérants appliquent toujours plus de stratégies accompagnant l’évolution des marchés financiers plutôt que de suivre leurs propres convictions?

Caler une stratégie sur l’évolution des marchés financiers n’est une bonne approche que si la prévisibilité de la conjoncture est bonne. Sinon, mieux vaut l’éviter. L’application de convictions a cependant produit des résultats partagés. La vente d’actions à découvert (long/short equity), un «classique» des hedge funds, n’est plus appliquée avec autant de rigueur qu’au temps des pionniers. Leurs gérants tendent à garder un biais long, soit acheter des titres et les garder plutôt que de les «shorter» (vendre à découvert). Aussi, les plus-values se sont-elles réduites. Les stratégies basées sur les évolutions macroéconomiques (global macro) s’en sortent mieux, pour autant qu’elles appliquent des horizons à court terme et en se montrant très actives sur le front du trading, tant l’environnement est plein de surprises. C’est néanmoins l’une des stratégies les plus prometteuses pour 2012.

 

«L’INDUSTRIE S’EST STANDARDISÉE ET GLOBALISÉE. LE COROLLAIRE, C’EST UN NIVELLEMENT PAR LE BAS.»

 

Qu’en est-il des autres stratégies?

L’aversion au risque se poursuivra en 2012, au moins au premier semestre. Aussi, il convient de rester dans des approches liquides (faciles à vendre et à acheter), à court terme, ou macro mais avec un biais sur les marchés émergents. A éviter: les stratégies obligataires, en raison des incertitudes, voire de nouvelles crises du crédit. Plus tard dans l’année, les fonds spécialisés dans les titres de dette dite distressed (ou compromise, ndlr) en Europe pourront présenter des opportunités, pour autant que l’on sache rester flexible.

Depuis plus d’un an, aucun gérant de hedge fund britannique n’a fait part de son arrivée en Suisse, malgré le tapis rouge déroulé par les autorités. La crise a-t-elle mis un terme à leur migration?

La crise a suscité beaucoup d’intérêt de la part des gérants pour un déménagement. Mais le coût de celui-ci s’avère disproportionné pour un fonds disposant de moins d’un milliard de dollars. C’est ce qui explique que seuls quelques gros gérants se sont installés ici (Brevan Howard à Genève, Moore Capital à Zurich), et que les espoirs d’arrivées plus importantes ne se sont pas entièrement concrétisés, notamment à Genève. Cela dit, la Suisse reste attractive en raison de sa stabilité, de la solidité de son économie et de sa place financière ainsi que de l’abondance de main-d’œuvre qualifiée.

 


PROFIL - ANALYSTE ALTERNATIVE

Spécialiste de l’analyse des hedge funds, Sarah Clar-Boson dirige la société Palladio Alternative Research, dont elle est la fondatrice. Nichée au cœur de Genève, cette société examine les stratégies et le contenu des fonds alternatifs. Avant de se plonger dans l’examen des stratégies, elle a géré et analysé des fonds alternatifs chez Optifin et Alpstar, des sociétés spécialisées dans la gestion, et à l’Union bancaire privée.




Tags: hedge funds, Sarah Clar-Boson, gérants alternatifs, crise,

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