Ce jour-là, à la librairie Borders de Colorado Springs, on attend Sarah Palin pour une séance de dédicace. Quand Cecilia Thompson arrive, elle est accueillie par une ovation: «Sarah, Sarah!» Car Cecilia est un sosie presque parfait de l’ex-gouverneure de l’Alaska. Même coiffure, même démarche (étudiée), mêmes lunettes Kazuo Kawasaki, mêmes vêtements, y compris le survêtement rouge qu’elle porte en couverture de son livre. Sarah Palin, la vraie, dédicace à la chaîne: 1500 exemplaires ce jour-là, 1200 à Cœur d’Alene (Idaho), 1500 à Bloomington (Minnesota), 2000 sur la base de l’US Air Force d’Elmendorf, en Alaska. Cecilia ambitionne d’inviter Sarah chez elle pour partager un hamburger d’élan, le plat préféré de l’ex-future vice-présidente. D’autres veulent l’accompagner à la chasse ou s’occuper de son cinquième enfant, Trig, né trisomique en 2008. Car l’Amérique est pleine de sosies et de fans de Sarah Palin. Ce sont des Américains moyens, avec des revenus moyens, vivant en général dans de petites villes. Ils sentent que Sarah Palin est l’une des leurs.
Après Barack Obama, Sarah Palin est le plus incroyable phénomène généré par la politique américaine. Elle incarne les espoirs de l’Amérique républicaine au moment où s’étiole l’aura du président. Elle est la plus grande mais aussi l’unique star du parti. C’est à la fois une chance et un inconvénient car ses positions sont si extrêmes qu’elle divise le pays, plus encore que George W. Bush, entre ceux qui la vénèrent et ceux qui l’exècrent.
Sarah Palin a déjà vendu trois millions d’exemplaires de son autobiographie Going Rogue (traduisible par «L’insoumise», «La rebelle») parue le 17 novembre 2009. Avec 700 000 exemplaires partis la première semaine, elle a fait mieux que Hillary Clinton (600 000) et son Living History. Elle a touché des arrhes à hauteur de 5 millions de dollars – ce que l’on offre généralement aux exprésidents.
Depuis le début de l’année, Sarah Palin est commentatrice sur Fox News, la chaîne TV des néoconservateurs. Elle y parle de politique, de Barack Obama, mais aussi de ses coreligionnaires républicains. Elle dénonce leurs déviances de ce qu’elle considère comme la ligne du parti. Alors même qu’elle avait contribué au désastre électoral de 2008, elle entend permettre aux républicains de regagner les majorités au Congrès et la confiance de la base. Elle veut changer le parti en soutenant les candidats clairement conservateurs, chrétiens, opposés à l’interventionnisme de l’Etat et à l’avortement.
Base en colère. Car la base conservatrice est en colère: elle juge ses valeurs trahies par l’élite du parti et y voit la cause des défaites passées. Cette faction, composée pour l’essentiel de Blancs du pays profond, a peur de perdre ce que Sarah Palin appelle «la vraie Amérique». Elle en est devenue la figure de proue. Ces prochains jours, elle participera pour la première fois à la fameuse Tea Party, la mouvance ultraconservatrice à qui Obama doit déjà la récente perte du siège démocrate du Massachusetts au Sénat.
Sarah Palin est incontrôlable par les mandarins de son parti, mais elle séduit ces citoyens pour qui la politique est affaire d’émotion plus que de programme. Ce que Barack Obama a représenté pour les démocrates, elle l’incarne pour les républicains: l’espoir diffus d’un changement, de l’avènement de temps meilleurs. Au «Yes, we can» obamien, elle oppose le «You betcha!» («Tu peux me croire») du langage populaire. Sa tournée de signatures fait étape dans des localités ressemblant à sa bourgade de Wasilla (Alaska), elle signe souvent dans les supermarchés de périphérie. A Salt Lake City, elle dédicaçait entre des piles de best-sellers, des sets de casseroles à 199,99 dollars et des kits de coiffure en vingt pièces à 24,99 dollars. Elle se présente en famille, son bébé dans les bras qu’elle confie à son mari, tandis que papa Chuck et maman Sally restent un peu à l’écart.
Placée sous étroite surveillance, la presse ne doit pas approcher à moins de 5 mètres et pas plus de 5 minutes. Sa famille est son programme, sa qualité de mère fonde sa compétence politique. Elle se définit comme «Common-Sense Conservative», conservatrice de bon sens et pense que l’on peut gérer un Etat comme une famille: il suffit de ne pas dépenser plus que ce qu’on a. Ses partisans, elle les définit comme «travailleurs, modestes et patriotes». Des gens qui affichent leur foi sur leur T-shirt: «Nous croyons en Dieu et en Sarah Palin». Elle, elle se voit comme une victime des «élites». Et quand elle critique les «élites», elle touche au plus profond des sentiments populaires.
Rigolade et trouille. Pour les «liberals» (la gauche), en revanche, Sarah Palin est à la fois un sujet de rigolade et de trouille: une femme qui, il y a deux ans, ambitionnait de devenir vice-présidente des Etats-Unis et ignorait que l’Afrique n’est pas un pays mais un continent; qui croyait s’y connaître en politique étrangère parce que, «de l’Alaska, par temps clair, on voit la Russie»! Steve Schmidt, le chef de campagne de John McCain, raconta plus tard à la télévision qu’elle ne voyait pas de différence entre Corée du Sud et Corée du Nord, ignorait à quoi servait la Réserve fédérale américaine et croyait toujours, en 2008, que les attentats du 11 Septembre étaient l’œuvre de Saddam Hussein.
Pourtant, aucune de ses lacunes béantes, aucun scandale, aucun des mensonges petits et grands qui lui furent reprochés n’a terni son rayonnement. Lorsque, il y a six mois, elle démissionnait sans préavis de son poste de gouverneure après deux ans et demi seulement, ses adversaires crièrent au suicide politique. Ils ont eu tort: elle a pu ainsi se libérer d’une politique locale qui, désormais, lui semblait un costume trop étroit. Son autobiographie se veut le portrait d’une femme méconnue et lui permet de régler ses comptes avec ses critiques. Dans la New York Review of Books, l’écrivain Jonathan Raban décrit Going Rogue: an American Life comme «un éloge de l’ignorance tiré sur 400 pages».
Sarah Palin a-t-elle une chance de devenir un jour présidente? Difficile, car «seuls» 42% des Américains ont d’elle une opinion positive. Pour les républicains, ce serait un choix osé de la présenter contre Barack Obama même si ce dernier a perdu de sa popularité. Mais en même temps, pour son parti, elle reste incontournable parce qu’elle est la seule à pouvoir réconcilier l’aile ultraconservatrice avec l’«establishment». Avec Sarah Palin, le Kulturkampf est de retour, comme du temps de George W. Bush: petits contre grands, ignorants contre érudits, pour Dieu, pour les armes à la maison, contre l’avortement, contre la science. Ses origines modestes, ses erreurs la rendent plus proche, plus sympathique. Pour les femmes, en particulier, elle est la Super-Maman à qui tout réussit, qui reste jolie en dépit de cinq maternités et qualifie d’héroïnes les femmes au foyer.
Sarah Palin mobilise le même électorat que, jadis, Barry Goldwater qui, au début des années 60, avait pris la tête de la croisade contre John F. Kennedy et le Mouvement des droits civiques. Ces électeurs luttent maintenant contre la présence de l’homme noir à la Maison-Blanche. Ils entrent en réaction contre la politique économique d’Obama, la protection du climat, la réforme de la santé. Sur le plan des idées, c’est une mouvance qui n’apporte rien, son seul dénominateur commun est l’«overpatriotism», le patriotisme extrême.
©DER SPIEGEL TRADUCTION ET ADAPTATION GIAN POZZY
SUR LEUR T-SHIRT, SES PARTISANS AFFICHENT: «NOUS CROYONS EN DIEU ET EN SARAH PALIN».
SON AUTOBIOGRAPHIE? «UN ÉLOGE DE L’IGNORANCE TIRÉ SUR 400 PAGES.» New York Review of Books
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