L’Europe se désindustrialise, et alors? Voilà à quoi s’est résumé, pendant longtemps, le débat autour de l’inexorable déclin du secteur secondaire dans les pays occidentaux. Que les nations riches se détournent de la manufacture, de la métallurgie ou de la filière textile au profit des services: quoi de plus normal?
Mais la crise financière est passée par là, et revoilà que l’industrie figure au centre des préoccupations. En France, par exemple, la campagne présidentielle en cours livre son lot de slogans plus ou moins convaincants. Le candidat socialiste François Hollande propose «un grand contrat avec l’industrie». Jean-Luc Mélenchon, du Front de gauche, exige un «renouveau industriel et technologique». François Bayrou, candidat du Mouvement démocrate, estime que «notre urgence, c’est produire». La présidente du Front national, Marine Le Pen, souhaite «réindustrialiser la France».
A travers ces formules, c’est l’idée d’une «politique industrielle» dirigée par l’Etat qui fait son grand retour. Un récent ouvrage résume parfaitement le réveil brutal de nos voisins d’outre-Jura, à l’heure où ils s’apprêtent à élire ou réélire un président pour cinq ans. «La France, sous des apparences colbertiennes, a en fait adopté, à tort, le modèle anglo-saxon. Nous avons décidé que l’avenir était aux services et à la finance, activités combien plus confortables que la production industrielle», écrit Jean Peyrelevade dans France, état critique, paru récemment aux Editions Plon. L’ancien président du Crédit lyonnais et conseiller économique du premier ministre Pierre Mauroy constate que son pays a connu, durant la dernière décennie, le mouvement de désindustrialisation le plus important de tous les pays européens. Selon l’office statistique de l’Union européenne Eurostat, entre 1999 et 2010, la part de l’industrie dans la création de richesse globale en France est passée de 18% à 12,5%, tandis que son voisin allemand a réussi à maintenir cette part autour de 24% (voir graphique).
Economie réelle vs économie financière. En toile de fond, Jean Peyrelevade avance une idée qui fait son chemin partout en Europe, et qui remet en question la course effrénée vers la spécialisation dans les services. «Si l’on classe les pays par rapport au dynamisme de leur industrie, écrit-il, on trouve ainsi tout en haut la Chine, qui est devenue la première puissance industrielle mondiale (50% de son PIB), puis ceux de l’Europe du Nord continentale. Au milieu, des pays comme l’Italie et l’Espagne – plus industrialisés que nous, quoi qu’on dise – et, tout en bas, les tenants du modèle atlantique, avec le Royaume-Uni, la France et les Etats-Unis. L’esprit de conquête d’un côté, l’intelligence paresseuse de l’immatériel de l’autre. Or, on vit mieux dans la matérialité que dans la transcendance.» Cette dichotomie en rappelle une autre qui a fait couler pas mal d’encre ces dernières années: l’idée qu’il y aurait, d’un côté, une économie «réelle» créatrice de richesses et, de l’autre, une économie financière dématérialisée, dont le meilleur symbole est sans doute la titrisation de crédits immobiliers boiteux qui a produit la bulle des subprimes aux Etats-Unis.
En Suisse, l’évolution de l’industrie a connu la même tendance à la baisse qu’ailleurs en Europe. Près d’un travailleur helvétique sur deux (46,2%) était actif dans le secteur secondaire en 1970, contre 22,4% aujourd’hui. Mais comme en Allemagne, l’industrie a maintenu une vigueur remarquable durant la dernière décennie (voir graphique ci-contre). La force du franc génère toutefois de nouvelles inquiétudes. L’Union syndicale suisse en appelle aujourd’hui à des mesures urgentes de l’Etat pour éviter la «désindustrialisation». Le conseiller national socialiste Roger Nordmann veut «une politique industrielle forte». Même certains politiciens du centre, comme le PDC Pirmin Bischof, ont adopté cette ligne. En avril dernier, le parlementaire soleurois a déposé un postulat au Conseil national exigeant «une politique industrielle digne de ce nom».
La position du gouvernement est, sans surprise, fidèle à la ligne libérale de la politique économique suisse. «Si un Etat se met à désigner les futurs gagnants, cela risque surtout de provoquer des distorsions de concurrence et de figer des structures existantes (…), écrit le Conseil fédéral en réponse au postulat de Pirmin Bischof. Les branches du secteur industriel ne jouissent pas d’un statut particulier.» Un point de vue que partage Chantal Balet, ancienne responsable romande d’Economiesuisse entre 1994 et 2007, pour qui «une politique industrielle est une bouffée d’oxygène qui dure quelques années avant de se transformer en gaz carbonique qui vous étouffe». Il y a quinze ans, rappelle-t-elle, l’Union suisse des arts et métiers réclamait encore de telles mesures. «Désormais, tout le monde a adopté le credo libéral.»
Tous libéraux, ou presque. «La seule politique industrielle que connaît la Suisse, c’est une protection des assurances et des banques», vitupère Roger Nordmann. Un propos qui rappelle une autre dichotomie – typiquement suisse – entre place économique (Werkplatz) et place financière (Finanzplatz). «Entre la vraie industrie et celle qui se nomme prétentieusement industrie financière, il y a deux poids deux mesures, estime le parlementaire vaudois. En Suisse, on favorise les sociétés bien établies qui marchent déjà bien, alors qu’il faudrait surtout promouvoir les secteurs prometteurs de demain, comme les technologies vertes.»
«Voilà l’erreur à ne pas commettre», estime Boris Zürcher, membre de la direction du think tank libéral Avenir Suisse. La Suisse dispose déjà d’une forme de politique industrielle, précisément dans le domaine des cleantechs, qui est déjà fortement subventionné par l’Etat. Je m’inquiète beaucoup de voir tous les investissements de la Confédération dans ce secteur, alors que la rentabilité de ces projets est loin d’être garantie.» A long terme, explique Boris Zürcher, le risque pour la Suisse est de «fausser le jeu de la concurrence qui a toujours poussé la Suisse à procéder aux ajustements structurels nécessaires au fil des décennies. Si notre tissu économique est si robuste, c’est justement parce que nous n’avons jamais mené de vraie politique industrielle.»
Un débat gauche-droite assez classique... à un détail près. Car depuis quatre mois, la Banque nationale suisse intervient en faveur de l’industrie (et des services, d’ailleurs) en garantissant un cours plancher de 1 fr. 20 face à l’euro. Ce n’est pas une politique sectorielle, mais c’est une intervention massive de l’Etat, tout de même. Et sur cette idée-là au moins – jugée complètement farfelue il y a encore un an – gauche et droite sont d’accord, du moins pour l’instant: c’est une véritable panacée.
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