Frédéric Schiffter a beau être professeur de philosophie, il ne supporte pas les donneurs de leçons. Pas de chance pour lui, l’époque en regorge. Marchands de petites et de grandes vertus. Prêcheurs qui se disent amis du Bien ou du Juste. Blablateurs qui prétendent vous expliquer comment vaincre vos peurs, comment aimer, comment vivre… C’est le triomphe des philosophes qui se disputent un marché florissant (sans doute le seul à ne pas être menacé par la crise financière): celui du souci éthique et de la sagesse.
L’éditeur Flammarion a fait entourer Le bluff éthique d’un bandeau aguicheur: «Pour en finir avec les charlatans de la philosophie…» Le chaland attiré par cette formule polémique court le risque d’être un peu déçu, même si quelques-uns de ces «charlatans» contemporains sont nommément cités: André Comte-Sponville qui gravit les chemins escarpés de la béatitude; Luc Ferry qui entend connaître les secrets d’une vie réussie; Michel Onfray qui ratiocine sur la jouissance sans entrave. Mais ils apparaissent pour disparaître aussitôt: sobre, Frédéric Schiffter s’en tient à un name-dropping minimal.
Bonimenteurs et gogos. Ce qui l’intéresse, plus que les philosophes décidés à nous apprendre à vivre, c’est la croyance selon laquelle ils seraient capables de le faire. Pourquoi cette foi en l’éthique? Comment se fait-il que tant de gogos comme vous et moi se laissent abuser par de tels bonimenteurs?
Comme dirait Vialatte, le «bluff éthique» remonte à la plus haute antiquité. Il résulterait, selon Frédéric Schiffter, d’une propension aussi lointaine que tenace à cultiver l’illusion d’un univers doté de sens, comme «un Tout englobant, homogène et architecturé». A ses yeux, les philosophes se séparent en deux camps. D’un côté, ceux qui confortent cette illusion, à commencer par Platon et Aristote. De l’autre, ceux qui admettent le non-sens d’un monde réel soumis aux hasards, aux aléas, aux désordres de la matière: Héraclite, Baltasar Gracián, Thomas Hobbes, Ludwig Wittgenstein…
Frédéric Schiffter prend résolument le parti de ces derniers. Eux seuls ne seraient pas travaillés par le désir de corriger un monde mal fait. Eux seuls regarderaient en face le tragique de la vie, sans le travestir en Mal, et s’avéreraient donc inaptes aux gloses vertueuses.
Cafard sarcastique. Si Le bluff éthique puise abondamment dans l’histoire de la philosophie, c’est toujours pour revenir à ce tragique et le clarifier: on bute sans cesse contre cet «insoutenable sentiment du rien» auquel nulle éthique ne saurait remédier.
Comme Cioran, Frédéric Schiffter a le cafard sarcastique. Son plaisir, c’est le saccage des illusions. Il est convaincu que nos vertus ne sont jamais que des vices déguisés. Et il pratique une philosophie à coups de marteau, parfois aussi expéditive qu’une justice militaire, mais fait pardonner ses raccourcis par ses bonheurs d’écriture. On serait tenté d’associer le classicisme glacé et méprisant de son style à celui de Guy Debord, s’il n’avait précisément exécuté ce dernier dans un pamphlet féroce: Contre Debord (PUF, 2004).
A Biarritz, où il vit, Frédéric Schiffter, préfère s’adonner au surf qu’à l’éthique. Un de ses précédents livres s’intitule d’ailleurs Petite philosophie du surf (Milan, 2005) et il y évoque l’art de trouver son équilibre dans un élément houleux comme la vie réelle. S’il avait mis les pieds sur une planche, Héraclite aurait certainement dit comme lui: «On ne surfe pas deux fois sur la même vague.»
| A LIRE |
|
Le bluff éthique.
Frédéric Schiffter. Flammarion, 181 p. |
Tags: Frédéric Schiffter, philosophie, Le bluff éthique,
|