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Schwyzerdütsch öber Alles

Mis en ligne le 31.03.2005 à 00:00

. . . des élèves s'expriment uniquement en dialecte à l'école.

L'Hebdo; 2005-03-31

Schwyzerdütsch öber Alles

montée du Dialecte Les Alémaniques maîtrisent de moins en moins le bon allemand, qualifié de «langue étrangère». De la maternelle jusqu'à l'université, les jeunes s'enferrent dans un nationalisme linguistique. ParPierre Nebel.

La scène est assez cocasse. Il y a quelques semaines, une équipe de la télévision locale TeleZüri demandait aux visiteurs d'un grand magasin alémanique de traduire en bon allemand une phrase prononcée en dialecte. «Wo's än Chlapf gäh hät, bini verschroke» (quand ça a explosé, j'ai eu peur). Fixés par la caméra, les malheureux cobayes sont visiblement bien embarrassés. Ils se grattent la tête, rient nerveusement, se font répéter la question et donnent finalement une réponse bafouillante qui est, hélas, systématiquement incorrecte.

L'anecdote est significative. Les Suisses allemands ont beau écrire et apprendre le bon allemand à l'école, ils entretiennent une relation extrêmement tendue avec la langue «standard». Pour un nombre croissant d'entre eux, l'allemand est tout bonnement devenu une langue étrangère au même titre que l'anglais ou le français. Quand ils sont confrontés à un Romand ou à un étranger, ils préfèrent se dédouaner par un «Du chasch scho Mundart verschto, oder?» («Tu comprends le dialecte, n'est-ce pas?») plutôt que d'utiliser l'allemand honni.

Cette tendance n'est pas anodine, car il y a de sérieuses raisons de craindre que la vague du suisse allemand érode la capacité des Helvètes germanophones à s'exprimer dans une langue compréhensible par le reste du pays et par les voisins allemands. L'étude Pisa a montré que les connaissances des élèves alémaniques en lecture et en écriture étaient déplorables. Un résultat peu étonnant dans la mesure où, même à l'école, le dialecte est toujours plus répandu.

autorités inquiètes Pour la première fois, des données existent pour mesurer le phénomène. Georges Lüdi et Iwar Werlen, professeurs aux universités de Bâle et de Berne, ont compilé les données du recensement 2000 et publieront en avril des résultats qui feront du bruit: 39% des élèves de l'école obligatoire utilisent uniquement le dialecte durant les cours, en nette augmentation par rapport à 1990 (33,2%). Seuls 6,8% parlent systématiquement le bon allemand (comme l'exige la loi), le reste se contentant de mélanger dialecte et langue standard. Comme le remarque Georges Lüdi: «Les autorités commencent à se rendre compte que la vague du suisse allemand dans les écoles est un vrai problème. La maîtrise de la langue standard est nécessaire pour l'accès aux classes professionnelles supérieures. Si elle n'est plus acquise, il n'y a plus égalité des chances.»

Face à cette poussée irrépressible du dialecte, huit cantons ont déjà décidé d'imposer une utilisation systématique du bon allemand dans les classes, même lors des leçons de gymnastique. Le dernier d'entre eux, Zurich, va s'y mettre dès la rentrée prochaine.

Mais cette décision a déclenché des réactions très virulentes dans la population. Sur le site du très populaire quotidien 20 Minuten, 70% des internautes se déclarent contre la directive du Département de l'éducation.

réflexe identitaire Dans les journaux, les lecteurs parlent de «Furzidee» (idée à la noix) et évoquent la «trahison de l'identité alémanique». Sur un forum internet intitulé «Fertig luschtig, man spricht Deutsch» (fini de rire, on parle allemand), les utilisateurs se déchaînent. Quelques extraits: «Ceux qui veulent parler l'allemand, à la frontière!», clame un utilisateur. Un autre se scandalise: «Dans quel pays vivons-nous si nous ne pouvons même plus parler notre langue maternelle! C'est de la terreur psychologique appliquée à nos enfants.» Moins fin, un anonyme poursuit: «Ceux qui ont imaginé un tel bullshit devraient retourner sur les bancs d'école.»

Cette manière de réagir illustre bien l'un des moteurs de cette montée du dialecte: un réflexe identitaire qui cherche à imposer le suisse allemand comme une langue à part entière, un symbole de la particularité helvétique vis-à-vis de l'Allemagne. «Face à la mondialisation, les Suisses allemands se replient sur leur dialecte», note Christa Düscheid, Allemande et professeure de linguistique à l'Université de Zurich. Un phénomène que l'on constate très clairement dans le monde culturel: sur les 120 meilleures ventes de CD en Suisse en 2004, 12 étaient en dialecte, dont le numéro un, la compilation «S'bescht Mundart Album wo's git».

Complexe d'infériorité Cette évolution est particulièrement frappante pour le Welsch de passage à qui l'on adresse très souvent la parole en suisse allemand sans se soucier de savoir s'il le comprend. Une «impolitesse» beaucoup moins répandue il y a une génération seulement. Même les Allemands, toujours plus nombreux à travailler en Suisse (+29% en 2004, soit 11992 personnes), s'en rendent compte. Claudia Westhues, arrivée il y a quelques mois en Suisse comme maîtresse spécialisée, se souvient encore de la réaction outrée d'une collègue à qui elle disait qu'elle allait s'efforcer d'apprendre à comprendre le dialecte. «Comment, tu vas seulement le comprendre. Pas le parler?»

Cette réticence s'explique souvent par un sentiment d'infériorité face aux Allemands, explique Iwan Santoro, directeur des programmes de Radio 24, une radio locale. «Ils s'expriment plus facilement, plus brillamment que nous. Même pour moi, parler en allemand représente un effort. C'est une sorte de langue artificielle.»

La vague du dialecte envahit aujourd'hui des bastions auparavant inexpugnables. Que ce soit dans les églises, la politique, les radios ou les télévisions locales, le schwyzerdütsch est désormais partout. Il n'y a guère que le journal télévisé officiel qui utilise encore la langue standard. Même l'émission phare de la politique suisse, Arena, se déroule quatre fois sur cinq en dialecte. Sur TeleZüri , les présentatrices du journal du soir vont jusqu'à traduire leur texte en schwyzerdütsch. «Le dialecte donne une impression de proximité aux téléspectateurs», relève Markus Gilli, rédacteur en chef. «Mais la vérité est qu'un nombre incroyable de Suisses alémaniques ne maîtrisent tout simplement plus le bon allemand. Je reçois des spectateurs une quantité incroyable de lettres bourrées de fautes et je suis convaincu que la plupart des politiciens que j'invite à mes émissions ne seraient pas capables de mener un débat en langue standard.» Pire encore, le bon allemand fait fuir les gens. «Quand j'ai un invité qui le parle, j'ai entre 30000 et 50000 spectateurs en moins!»

Dialecte même à l'uni Au-delà de l'oralité, le bon allemand a également perdu le monopole de l'écrit. Les SMS des moins de 25 ans sont systématiquement écrits en schwyzerdütsch. Celui qui reçoit un message comme «weiss noni öbi hüt abe mag cho» («Je ne sais pas si je pourrai venir ce soir») doit s'armer d'imagination pour déchiffrer le texto. Un nombre croissant d'Alémaniques utilisent également le dialecte pour écrire des lettres à leurs amis ou pour discuter sur internet.

Même au niveau académique la tendance se fait sentir. Au département d'allemand de l'Université de Zurich, la professeure Elvira Glaser remarque que ses élèves lui adressent souvent la parole en dialecte. «Je trouve cela bizarre, car ils ratent une bonne occasion d'utiliser l'allemand. Ce n'est pas qu'ils ne le maîtrisent pas, mais ils ne le parlent pas couramment.» Même expérience pour Guido Kalberer, journaliste au quotidien Tages-Anzeiger. Lui qui enseigne à l'école de journalisme de Lucerne est à chaque fois surpris lorsque ses élèves lui demandent «pourquoi il ne parle pas le dialecte au cours».

Engager des profs allemands Pour lutter contre la mauvaise image de la langue allemande, les pédagogues estiment qu'il faudrait l'utiliser de façon systématique à l'école. Une manière de montrer aux enfants qu'ont peut aussi la parler dans des situations informelles et qu'elle n'est pas seulement une corvée obligatoire. Dans le canton de Thurgovie, la mesure a été prise depuis la rentrée 2004 et les premières expériences sont très positives. «On s'attendait à des résistances de la part des enseignants, mais ils se sont laissé convaincre par la réaction enthousiaste des enfants, note Walter Berger, du Département de l'enseignement obligatoire. C'est juste une question d'habitude.»

Reste à savoir si ces enseignants disposent eux-mêmes d'une maîtrise suffisante de l'allemand pour l'enseigner correctement aux enfants. La question n'est pas totalement farfelue. De manière atypique pour un élu UDC, le conseiller national Hans Kaufmann (ZH) réclamait l'année passée que l'on engage des professeurs venant d'Allemagne. Son argumentation: la grammaire, l'orthographe et l'expression orale de beaucoup de maîtres suisses allemands seraient tout simplement déplorables. Comme le remarque Christa Dürscheid, professeure à l'Université de Zurich, le problème est surtout que «les enseignants n'arrivent pas à utiliser le bon allemand dans toutes les situations, formelles ou informelles», et qu'ils sont donc obligés de constamment avoir recours à des phrases béquilles en dialecte.

Le plus surprenant est que, en dehors de l'élite intellectuelle, l'avancée du bulldozer du dialecte ne semble pas inquiéter grand monde outre-Sarine. L'argument de la cohésion nationale (mais comment donc parler avec les Romands et les Tessinois?) ne semble pas venir à l'idée de qui que ce soit. L'essentiel du débat sur l'utilisation du dialecte à l'école tourne autour de la perte de l'identité régionale, un point c'est tout.

bilingue zÜridÜtsch-anglais Rares sont ceux qui, comme Georges Lüdi, de l'Université de Bâle, mettent en garde contre une lente rupture avec le grand espace culturel germanophone. Le professeur évoque une expérience récente qui illustre pour lui la tentation de certains Alémaniques de voir l'anglais comme une alternative à l'allemand. Lors d'une journée d'information consacrée à l'introduction d'une école professionnelle bilingue (allemand-anglais) à laquelle il participait récemment à Zurich, la responsable de la manifestation a refusé de parler hochdeutsch, militant pour un bilinguisme züridütsch-anglais! Devant de telles dérives, il devient urgent de rappeler aux Alémaniques qu'ils ne peuvent se permettre de ne plus maîtriser la langue de leur principal partenaire économique. Actuellement, les Suisses comme Joe Ackermann, le directeur de la Deutsche Bank, ou Roger Schawinski, le chef de la chaîne de télévision Sat1, s'exportent plutôt bien en Allemagne. Les prochaines générations, elles, pourraient avoir un sérieux handicap. |

39%

...des élèves s'expriment uniquement en dialecte à l'école.

dérive Il y a quinze ans, seul un tiers des élèves utilisait le dialecte. Aujourd'hui, seul un écolier sur treize s'exprime exclusivement en allemand standard, langue que les autorités voudraient imposer.

«Même pour moi, parler en allemand représente un effort. C'est une sorte de langue artificielle.»

Iwan Santoro, directeur des programmes de Radio 24 Petite histoire

XVIe-XVIIe siècle

Tout le monde germanophone, de l'Allemagne à la Suisse, participe au développement d'une langue écrite unifiée. Chaque région continue cependant à parler son dialecte, sans utiliser l'allemand standardisé, réservé à la littérature.

XVIIIe siècle

La bourgeoisie allemande commence à utiliser la langue écrite comme langue orale pour se différencier d'une part de la noblesse, qui privilégie le français, et de l'autre du peuple, qui parle le dialecte. En Suisse, la bourgeoisie ne ressent pas le même besoin de se différencier et continue à parler le dialecte, à écrire en langue unifiée.

XIXe siècle

Vers 1850, la Suisse introduit le bon allemand comme langue d'enseignement. L'élite intellectuelle helvétique discute de l'opportunité d'abandonner le dialecte. On y renonce en considérant qu'il est un symbole de démocratie. Le bon allemand devient néanmoins la langue incontestée de la politique, de la religion et de l'administration.

XXe siècle

Le XXe siècle voit déferler plusieurs «vagues» du schwyzerdütsch menant à une reconnaissance de son statut de langue et non plus de simple dialecte. La première vague remonte à 1906, avec la création du «Schweizer Heimatschutz» qui renforce le lien entre l'identité suisse et le dialecte. Une deuxième arrive avec les années 30, quand le dialecte devient un symbole de la différence entre l'Allemagne nazie et la Suisse. Vers 1960, des artistes comme Mani Matter donnent des lettres de noblesse au dialecte en montrant qu'il peut également être un symbole de culture tourné vers l'avenir. La dernière vague voit le dialecte s'immiscer dans la politique et même dans l'écrit (e-mails, SMS, lettres informelles). |

ARENA L'émission phare de la politique se déroule quatre fois sur cinq en dialecte. D'ailleurs, bon nombre de politiciens alémaniques sont incapables de débattre en allemand standard.

«Si j'ai un invité qui parle le bon allemand, je perds jusqu'à 50 000 spectateurs!»

Markus Gilli, rédacteur en chef de TeleZüri «On ne parle allemand que s'il le faut»

Reportage Dans une école secondaire de Zurich, l'allemand ne vient pas naturellement. Pour les enfants, le dialecte reste la langue de la liberté et de plus en plus... celle de l'écrit.

Juste avant de commencer son cours, le professeur Parillo met en garde: «C'est la première fois que j'ai une classe qui refuse aussi systématiquement de me répondre en bon allemand.» Enseignant à l'école secondaire Döltschi à Zurich, il a le plus grand mal à convaincre ses élèves d'abandonner le dialecte en salle de classe. Et pourtant, il montre courageusement l'exemple. C'est en allemand qu'il calme le brouhaha et qu'il présente le journaliste venu discuter avec les élèves. «Bonjour, les enfants, j'aimerais savoir si vous considérez l'allemand standard comme une langue étrangère?»

Les adolescents semblent un peu interloqués. Non seulement ils ne s'étaient apparemment pas posé la question auparavant mais, en plus, ils vont devoir parler en bon allemand puisque l'invité ne comprend pas le dialecte. «Euh, non. Ce n'est pas une langue étrangère, c'est quand même très proche du schwyzerdütsch», tente une jeune fille dont l'avis est bientôt répété par la majorité de la classe.

Pas une langue étrangère? On sent assez vite que la réponse ne correspond pas tout à fait à la réalité. Si tous les élèves s'expriment correctement en allemand, le débit est lent, souvent entrecoupé d'hésitations et d'expressions dialectales. Sans même s'en rendre compte, certains adolescents retombent même en schwyzerdütsch. «Pardon, je n'avais pas remarqué.» Parler la «langue écrite» demande visiblement un effort. «Je ne l'utilise pas volontiers», reconnaît Patrick. Même Timo - dont la mère est pourtant Allemande - préfère de loin s'exprimer en schwyzerdütsch.

Très vite, un mot revient dans la discussion: «Muss.» «On parle allemand quand on le doit.» C'est-à-dire le moins souvent possible, et seulement quand le professeur Parillo demande expressément qu'on l'utilise. Dès que la conversation devient informelle, "fermez les stores", "qui est d'accord de poser pour le photographe?", le dialecte jaillit de façon irrépressible et spontanée.

Langue de la liberté Changement de classe et changement de thème. Chez le professeur Keller, les élèves sont un peu plus jeunes et un peu plus bruyants. «Bonjour les enfants. Dites-moi, dans quelle langue vous écrivez vos SMS?» Pas d'hésitation cette fois, la réponse est unanime: en schwyzerdütsch. Ecrire en bon allemand serait «étrange», presque inconvenant. Même chose pour les lettres. «Quand j'écris à des amis, je le fais systématiquement en dialecte», témoigne Naomi. Apparemment, l'allemand écrit est désormais uniquement réservé aux récitations à l'école. Pour les élèves, le dialecte a un immense avantage: «On peut l'écrire comme on veut.» Les enfants orthographient le mot soleil de quatre manières différentes: Sonne devient Tsunna, Tsunä, Sunne ou même Z'unne. Le dialecte est non seulement la langue des sentiments, mais aussi celle de la liberté. |

Timo, 14 ans «L'allemand n'est pas une langue que j'aime parler. Je ne l'utilise que quand je le dois vraiment.»

Jöel, 13 ans

«Ma mère parle le bon allemand, mais je lui réponds en dialecte.»

Michèle, 14 ans «J'aime bien parler l'allemand. Mais j'écris mes SMS à mes amis en dialecte.»




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