L'Hebdo;
2005-12-29 Séries La consécration d'une «nouvelle vague»
Avec Lost, Nip/Tuck, Desperate Housewives ou Les experts, les séries américaines gagnent en qualité et en popularité. En 2006, elles seront plus présentes que jamais. Surtout à la TSR. Par Paul Ackermann.
«La chaîne qui déchaîne les fictions.» C'est en ces termes que la TSR fait sa promotion. N'allez pas croire qu'il s'agisse d'amusantes histoires suisses: la production maison se limite à l'information locale et nationale, soit à la mission première de la télé publique. La fiction, elle, s'achète au nouveau monde. Il y a les films, bien sûr, mais ce sont surtout des séries d'un nouveau genre, esthétiques et grinçantes, qui ont le vent en poupe.
Dans ce domaine, la TSR fera plus fort que jamais en 2006: Lost, Nip/Tuck, 24 heures chrono, Les experts, Cold Case, Monk et Les Soprano raviront leur public d'accros. On découvrira également de nouveaux rendez-vous, d'ores et déjà qualifiés de «phénomènes», comme Desperate Housewives, The L World ou Deadwood, série western trash qui réécrit, à l'encre acide, l'épique conquête de l'Ouest.
«Depuis dix ans, les chaînes câblées, et donc payantes, se sont beaucoup développées aux Etats-Unis, explique Martin Winkler, essayiste, spécialiste des séries télévisées. Pour attirer les clients, ces HBO, FX et autres Lifetime doivent offrir quelque chose de différent. Elles n'ont pas à souffrir des tabous que s'imposent les grandes chaînes nationales, captées par toute la population, d'où une plus grande créativité et un ton plus libre.» Celui qui paie accepte implicitement d'être choqué, bousculé. Résultat, les auteurs se sont senti pousser des ailes et «des fictions sont apparues, plus audacieuses visuellement, et dont le propos est plus provocateur», continue Martin Winkler.
Si l'on met de côté l'ovni de David Lynch, Twin Peaks, diffusé sur la nationale ABC, le mouvement a débuté avec les fictions de HBO. Sex in the City, par exemple, dans laquelle on entendait pour la première fois des femmes parler crûment de leur sexualité. «HBO a joué un rôle très important dans cette évolution, dit Alix Nicole, chargée de la programmation des fictions sur la TSR. Avec Sex in the City, bien sûr, mais aussi avec Dream On, Six Feet under et Les Soprano. Comme Canal+ pour le divertissement, cette chaîne a développé son propre langage.» HBO la payante a ainsi créé des séries destinées à un public qui constitue certes une petite part de marché, mais est très fidèle quand on lui offre un produit de qualité. C'est le syndrome «collector», comme le définit Alix Nicole.
Du Jamais-vu Le succès est tel que ces séries bénéficient, selon elle, de moyens financiers extraordinaires. Du jamais-vu. Consécration ultime, cette vague touche de plein fouet les grandes chaînes hertziennes, contraintes de s'adapter. Avec Desperate Housewives, mordante à souhait et très bien écrite, ABC flingue la femme au foyer, cible intouchable jusqu'ici car chérie des publicitaires. «Les grands réseaux ont eux aussi dû devenir plus audacieux, tout en respectant les codes, dit Martin Winkler. Tous ont compris que l'on pouvait aller plus loin, que les spectateurs demandaient des fictions ancrées dans le réel, critiques envers la société et visuellement innovantes.»
C'est ainsi que les séries ont acquis une légitimité culturelle qu'on ne leur connaissait pas. Après Urgences, Tarantino a réalisé cette année deux épisodes des Experts. En Europe, l'écrivain Philippe Djian a même construit un roman, Doggy Bag, sur ce modèle: la «saison 2» de ce récit, qui en comptera six, sortira en mars. S'exprimant à propos de Six Feet under, de Nip/Tuck et des Soprano, les fictions qui l'ont inspiré, l'écrivain disait en novembre aux Inrockuptibles qu'elles sont si bien écrites et filmées que l'on y trouve aujourd'hui «une qualité quasiment supérieure à celle des films américains».
Selon Isabelle Hagemann, qui s'occupe de l'acquisition des séries à la TSR, «cette qualité permet de séduire un public qui ne regardait auparavant la télévision que pour les films issus du cinéma. Ces derniers sont désormais usés par leur sortie en DVD, et les cinéphiles veulent autre chose.» Pour Alix Nicole, «la génération d'aujourd'hui a grandi avec la télé, elle a tout vu. Elle n'a aucune honte à apprécier ce qui passe à la télévision.» Désormais, être accro à un soap-opéra, c'est intello.
Glamour trash Cependant, Martin Winkler relativise: «Les observateurs européens subissent trop le cloisonnement en vigueur chez eux. Aux Etats-Unis, depuis toujours, les scénaristes et les acteurs passent très facilement du théâtre à la télévision avec un saut par le cinéma. Ils vont là où l'on a besoin d'eux, là où l'opportunité est bonne.»
Toujours est-il qu'aujourd'hui, l'art populaire qu'est la série est plus en contact avec la réalité contemporaine que jamais. Une réalité que le cinéma a perdue de vue à force, d'une part, d'intellectualiser et, de l'autre, de transformer en rêve ou en action tout ce qu'il touche.
Les séries, malgré leur fort ancrage dans le quotidien, ne sont pas ennuyeuses pour autant: Nip/Tuck, par exemple, montre un glamour trash, loin du conformisme ambiant. Un langage qui parle aux citadins, confrontés sans cesse à la dictature des apparences. Loin d'être en papier glacé, les «riches et beaux» sont des personnages décrits dans la profondeur de leurs contradictions. Par sa durée, la série révèle ce qui se cache sous la «branchitude» et le succès social. Les héros enviables se transforment ainsi en amis imparfaits avec lesquels on crée un lien affectif. Le tout saupoudré d'humour noir et d'un style sexy. Bref, un produit commercial efficace. Et une oeuvre d'art fictionnelle. |
Nip/Tuck La mafia esthétique sous le soleil de Miami. Avec les acteurs Julian McMahon et Dylan Walsh (à dr.).
desperate housewives Cinq femmes au foyer.
The L World Lesbiennes (love) story...
Les experts Police scientifique à Manhattan.
Lost Des Robinsons modernes face à l'étrange.
les sopranos Le parrain version dépressif.
Les séries? Un art populaire, un contact avec le réel.
«Nip/Tuck»
Genre Hommes en blanc
Après Urgences
La chirurgie glamour
«Qu'est-ce qui ne vous plaît pas chez vous?» pourrait être le titre de Nip/Tuck. Cette question, que les personnages principaux posent à chacun de leurs clients, est en effet aussi celle qui les obsède. Elle relève aussi d'un procédé narratif récurrent: le parallèle entre les problèmes des patients et les névroses malsaines des deux chirurgiens esthétiques les plus glamour de Miami, Sean McNamara et Christian Troy. Rien à voir avec l'héroïsme d'Urgences. «Qu'est-ce qui ne vous plaît pas chez vous?» en dit donc beaucoup plus sur cette histoire que le titre originel de la série: «nip/tuck» est une expression anglo-saxonne qui se réfère aux opérations esthétiques et signifie «pincer/envelopper».
Sean est un père de famille dont le couple bat de l'aile et à qui son métier pose des problèmes moraux. Christian incarne un don Juan cupide, un prédateur sexuel qui s'humanise au fil des saisons. S'ils sont considérés comme proches par des millions de spectateurs à travers le monde, c'est que cette fiction, foncièrement politiquement incorrecte, questionne notre attachement aux apparences et qu'elle parvient à créer des personnages à la fois extrêmes et crédibles, détestables et touchants. Bref, des êtres humains.
Il y a l'épouse de Sean, Julia, qui souffre de son statut de femme au foyer et regrette d'avoir abandonné sa carrière pour ses enfants. Il y a le fils, Matt, qui tombe amoureux d'un homme sans le savoir et se découvre une identité sexuelle explosive. Il y a aussi l'ex-star du porno amoureuse jusqu'à la folie, le psychopathe qui défigure et la psychologue au bord de la crise de nerfs.
La troisième saison sera diffusée dès le printemps sur la TSR. Au programme, séparation des partenaires, mutation des prédateurs en victimes et, peut-être, la réponse à cette lancinante question qui sert de fil rouge. Si, jusqu'ici, ça sentait le roussi dans l'univers feutré de ces médecins, c'est désormais l'incendie. |
«Desperate Housewives»
Genre Femmes entre elles
Après Sex in the City
L'amérique des banlieues
Qui aurait dit que le phénomène populaire le plus marquant de ces dernières années prendrait la forme d'une parodie du désespoir des femmes au foyer, celles que nous connaissons tous mais dont la télévision ne parle jamais, ces ménagères de moins de 50 ans à qui les séries sont destinées mais qui n'en sont jamais les héroïnes? C'est pourtant le cas avec Desperate Housewives, apparue en septembre 2004 sur ABC, une grande chaîne hertzienne. En quelques semaines, elle est devenue le sujet de conversation de toute l'Amérique. Vingt-cinq millions de téléspectateurs suivent tous les dimanches soir Bree, Lynette, Susan, Gabrielle et Edie, cinq malheureuses ménagères riches, établies dans une ruelle pleine d'hystériques («Wisteria Lane»).
Dans ce beau quartier de villas fraîchement peintes et de gazons bien tondus, les enfants sont insupportables, les jeunes jardiniers-éphèbes séduisent et l'ennui guette. Lors du premier épisode, l'une de ces désespérées se suicide et devient, de fait, la narratrice des mésaventures de ses voisines. Elle dévoile tout ce que l'Amérique des banlieues aisées cache de frustrations nocives. Adultère, mensonge, crime et châtiment. Le monde entier est tombé sous le charme de cette série mordante qui offre aux citadines libérées de Sex and the City des disciples moins glorieuses mais tellement drôles. Diffusion sur la TSR dès juin prochain.
Dans le genre «série de moeurs centrée sur les femmes», The L World propose un héritage plus fidèle à l'esprit des New-Yorkaises, en décrivant le quotidien d'un groupe d'amies lesbiennes branchées et très urbaines. Elles veulent des enfants, faire carrière et séduire à tour de bras. Pour la première fois, la communauté lesbienne est représentée à la télévision dans une fiction (presque) grand public - l'audience aux Etats-Unis est prometteuse. La TSR commencera la diffusion de cette série le 8 janvier 2006. |
«Les Experts» et «Cold Case»
Genre Chasse aux indices
Après NYPD Blue et X-Files
La police du futur
Grissom boitille à Las Vegas, Taylor pince les lèvres à Manhattan et Horatio scrute l'horizon pour ne pas croiser le regard de ses interlocuteurs à Miami. Les Experts, ce sont trois séries distinctes construites sur le même schéma: un chef de la police scientifique résout, avec son équipe dynamique et séduisante, les énigmes les plus complexes. Grâce notamment aux empreintes digitales, aux traces de sperme. On est visuellement ébloui: la technologie permet de suivre la trajectoire d'une balle dans le corps d'une victime, de voir un cheveu se détacher d'un crâne ou une fibre de textile se perdre sur une scène de crime. Mais l'attrait principal des Experts réside dans les personnages. Chacun d'entre eux traîne son lot de frustrations, de mauvais souvenirs, ses inhibitions de savant fou ou ses tics de tourmenté.
Dans Cold Case, on a affaire à une unité spéciale qui se replonge dans des crimes non résolus vieux de plusieurs années. La série fonctionne sur une succession de flash-back et joue sur le temps qui passe. On voit souvent furtivement le visage d'un personnage changer pour ressembler à celui de l'époque des faits. Martin Winkler, spécialiste des séries, y voit un moyen de «réexplorer l'histoire récente de l'Amérique». Comme l'affaire Clinton, la ségrégation raciale et certaines crises économiques.
Ces quatre fictions sont produites par le même géant hollywoodien, Jerry Bruckenheimer (Pearl Harbour, Armageddon). Plusieurs observateurs l'ont soupçonné de se servir de ses séries (qualitativement nettement supérieures à ses films) pour faire passer un message politique, conservateur et patriotique. Martin Winkler n'est pas de cet avis: «Les Experts Miami sont clairement à droite, mais Las Vegas est humaniste. Les messages qui passent sont ceux des scénaristes. Pire, je ne pense pas qu'ils aient une intention politique mais, simplement, une volonté de parler de sujets qui les touchent, quelles que soient leurs appartenances.» |
«Lost»
Genre Aventuriers perdus
Après Les Robinsons suisses
L'île mystérieuse
Comparer Lost aux Robinsons suisses, antique série des années 70 basée sur les vertus du «do it yourself», relève de la boutade: exit le côté bon enfant. Lost, c'est l'histoire des survivants d'un crash aérien, survivants perdus sur une île tropicale qui ne semble habitée que par des... ours polaires ou d'étranges monstres géants et invisibles. On n'en sait trop rien, gagné par un sentiment étrange.
Un point commun reste entre les deux générations d'aventuriers: un schéma ultra-efficace. Car en littérature comme au cinéma, on n'a certainement jamais trouvé mieux que l'«île déserte» pour sonder les tréfonds de l'âme humaine et interroger la possibilité d'une société nouvelle construite de toutes pièces. Et Lost a le charme du genre. Son Robinson est, tour à tour, sexy, courageux, ténébreux, romantique, bien roulé, bien rasé, bien coiffé, bien bronzé. L'obèse de service mis à part, on a l'impression de se trouver face à une pub pour United Colors of Benetton; toutes les couleurs de peau sont là, mais elle est toujours très lisse.
Ne boudons cependant pas notre plaisir. Le scénario est si bien ficelé qu'après un seul épisode, on vendrait déjà père et mère pour savoir tout ce qui se trame sur ce territoire inconnu. Lost, c'est Robinson Crusoë multiplié par 48... voire plus. Les survivants du crash ne sont assurément pas seuls sur cette île qui semble de moins en moins déserte au fil de leurs aventures. Le mystère est si épais et insoutenable que les rumeurs de scénario fusent de toute part. Symbole du purgatoire ou pur fantasme d'un enfant qui vient de perdre sa mère? Expérience de l'armée ou des extra-terrestres? On n'en sait rien. Malheureusement, au bout des 25 premiers épisodes de la saison d'introduction, le mystère demeure, on n'a toujours pas avancé d'un iota. Frustrant. Et à trop tenir en haleine, Lost pourrait ennuyer. |
«Les Sopranos»
Genre Soap-opéra
Après Dallas
Le parrain middle class
Le parrain de la mafia du New Jersey est gros, chauve et en pantoufles. Il s'appelle Tony Soprano, est «entrepreneur en déchets» et ne fréquente les décharges que pour y liquider, ou y faire liquider, l'un de ses ennemis.
La série raconte les aléas d'une famille de mafieux plus beaufs les uns que les autres. Comme dans Les affranchis de Martin Scorsese, on y voit une communauté italo-américaine rongée de l'intérieur, plus américaine qu'italienne, et franchement middle class dans l'âme. Costards brillants, décoration kitch et mamas totalement demeurées sont aussi au menu, entre les pâtes al dente et la ligne de coke. Le tout dans des villas d'une banlieue aisée et ennuyeuse comme seuls les Etats-Unis savent en faire. La Cosa Nostra du XXIe siècle serait-elle la meilleure parodie de la bourgeoisie américaine?
Prostituées siliconées, lieutenant héroïnomane, adjoints débiles, fils efféminé, maîtresse suicidaire, rien ne semble aller droit dans l'entourage de Tony. Et pourtant, peut-être grâce à ses passages chez la psy quand sa dépression remonte à la surface, il semble garder un sourire en coin, une étincelle ironique dans le regard, le trait de ceux qui baignent dans la médiocrité sans être dupes. Mais voilà, après avoir été trompée comme nulle autre dans l'histoire de la télévision, sa femme Carmela le quitte (enfin) et, comme chez Scorsese, le parrain devient le dernier des paumés.
Intrigues familiales, amours adultérines, problèmes d'éducation, tous les éléments sont là pour faire un feuilleton à la Dallas. Mais ici, le ton est grinçant, la forme cinématographique impressionnante et les personnages aussi drôles qu'attachants. On peut donc y voir la création d'un nouveau type de soap-opéra. Un genre auquel appartenait également Six Feet under, série décapante qui se concentrait sur la destinée d'une entreprise familiale de pompes funèbres et dont le tournage a pris fin. |
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