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L’histoire secrète: Opération UBS

Par Michel Guillaume, Titus Plattner - Mis en ligne le 23.10.2008 à 06:00

Sauvetage. Alors qu’on pensait le Conseil fédéral peu préparé à la crise, il planchait sur un plan d’urgence depuis déjà quinze mois. Récit.

Dimanche 21 septembre, l’attention médiatique est braquée sur le sort de Hans-Rudolf Merz. La veille, peu après 20 heures, le ministre des Finances était sorti prendre l’air après avoir regardé un match de hockey à la télévision dans sa villa, à Herisau. Son cœur a lâché. Plongé dans un coma artificiel depuis presque 24 heures, le conseiller fédéral est sur le point de subir un quintuple pontage coronarien à l’Hôpital de l’Ile à Berne.
 
Personne ne sait encore si Hans-Rudolf Merz s’en sortira, ni dans quelle mesure il conservera ses capacités intellectuelles. Et personne ne sait que, au même moment, à Zurich se joue un autre drame, plus confidentiel, mais aux conséquences incommensurables pour l’avenir du pays.

Au siège de la Banque nationale suisse (BNS), Börsenstrasse 15, le président de l’UBS Peter Kurer et son CEO Marcel Rohner expliquent à leur hôtes qu’il n’est plus exclu que leur banque ait besoin de l’aide de l’Etat. Ils n’ont eu que 250 mètres à faire depuis leurs bureaux au siège de l’UBS. Une courte distance, mais un parcours humiliant pour Peter Kurer, qui avouera plus tard, sur les ondes de la DRS, qu’il avait l’impression «d’aller à Canossa».
 
Face aux deux banquiers: Jean-Pierre Roth, le président de la BNS, son directeur Philipp Hildebrand, Eugen Haltiner, le président de la Commission fédérale des banques et, enfin, Peter Siegenthaler, l’influent directeur de l’Administration fédérale des finances. C’est à ce moment qu’est émise pour la première fois l’hypothèse d’un transfert des actifs toxiques de la banque en difficulté vers une société contrôlée par la BNS. Sans son accident cardiaque, Hans-Rudolf Merz aurait été présent.

La ministre de la Justice Eveline Widmer-Schlumpf doit assurer l’intérim. Elle est restée à Berne. Au Bernerhof, au secrétariat général du Département des finances, la Grisonne est informée des dossiers en cours par les plus proches collaborateurs de Hans-Rudolf Merz. La banque Lehman Brothers, l’un des piliers de Wall Street, a fait faillite le lundi précédent, mais la conseillère fédérale ne se doute pas encore que l’UBS est, elle aussi, en danger. Heureusement, elle pourra profiter du patient travail initié par son collègue depuis l’été 2005.

Penser l’impensable. La devise de l’Appenzellois a toujours été de «Penser l’impensable»: pour l’administration qu’il faut «rendre fit», mais aussi pour les banques. En été 2005, il avait insisté pour que Peter Siegenthaler (directeur des Finances), Philipp Hildebrand (directeur de la BNS) et Daniel Zuberbühler (directeur de la Commission fédérale des banques) entretiennent des contacts réguliers, afin de se préparer à l’éventualité d’une crise systémique. La débâcle d’une grande banque n’étant qu’un scénario parmi d’autres. «Moi même, je ne me suis rendu compte qu’en août 2007 que quelque chose ne jouait plus», dira le conseiller fédéral au détours d’une interview parue dans l’hebdomadaire Sonntag en avril 2008.

C’est en août 2007 justement, que Hans-Rudolf Merz, Jean-Pierre Roth et Eugen Haltiner commencent à se voir dans la plus grande intimité. Chaque fois qu’un élément nouveau le justifie, l’un des trois peut convoquer les deux autres sur-le-champ, comme le confirme Eugen Haltiner. Les réunions se déroulent, soit au Bernerhof, soit au siège de la BNS à Berne, situé à l’autre bout de la place Fédérale. Aucun collaborateur n’est invité à y assister. Seul un nombre restreint de personnes connaît l’existence de cet état-major. «Je savais juste qu’ils se voyaient et qu’il ne fallait pas poser de questions», se souvient l’un des collaborateurs du conseiller fédéral. Il s’agit de se préparer au pire, un effet domino engendré par les difficultés du marché hypothécaire américain. Mais Hans-Rudolf Merz craint d’aggraver la situation des deux grandes banques suisses, si par malheur les inquiétudes de cette troïka devaient filtrer dans le public.

A l’époque, l’UBS est déjà la principale source de tracas des autorités. Le 6 décembre 2006, la Commission fédérale des banques (CFB) avait écrit à l’UBS pour lui demander des éclaircissements sur les risques qu’elle courait dans ses activités de banque d’investissement. L’UBS, qui réalise des profits dans 36 de ses 38 activités d’investissement, répond qu’elle contrôle la situation dans le marché des subprimes. En fait, ce n’est qu’à la fin de l’hiver 2006/2007 que la CFB a conscience des très grands dangers liés au marché hypothécaire américain. A mi-mars 2007, l’UBS, mais aussi le Credit Suisse, sont chahutés en bourse, à cause de ces satanés subprimes. En avril, l’organe de surveillance renouvelle sa demande à l’UBS. «Mais les réponses n’étaient toujours pas satisfaisantes», explique aujourd’hui Eugen Haltiner. Car les comptes ne sont, à l’époque, pas consolidés.
 
Des cadavres américains. La banque, semble-t-il, a décidé de se débarrasser de ses cadavres sans que personne n’en sache rien. En mai 2007, le hedge fund maison Dillon Read Capital Management (DCRM), qui a perdu quelque 300 millions de dollars sur le marché hypothécaire américain, est fermé. Deux mois plus tard, Peter Wuffli, chef opérationnel de la banque depuis 2003, est remplacé avec effet immédiat par le jeune Marcel Rohner. En décembre 2007, la banque est recapitalisée à hauteur de 13 milliards de francs par la Government of Singapore Investment Corporation (GIC) et un autre investisseur du Moyen-Orient. A Berne, tout le monde espère que les problèmes sont désormais résolus.

Il n’en est rien. En février 2008, la crise financière s’aggravant, Hans-Rudolf Merz décide d’informer pour la première fois ses collègues en séance du Conseil fédéral. Dès lors, le gouvernement parle de la crise tous les quinze jours environ. Quant à la délégation économique du Conseil fédéral (Merz, Leuthard, Couchepin), elle se réunit de plus en plus souvent.

En mars 2008, peu après l’effondrement de la banque Bear Stearns, Hans-Rudolf Merz, Eugen Haltiner et Jean-Pierre Roth conviennent que la BNS doit désormais élaborer un scénario concret pour un sauvetage éventuel de l’une des deux grandes banques, voire des deux. Selon Philipp Hildebrand, numéro deux de la BNS, c’est à ce moment-là que son équipe élabore la stratégie à suivre: si l’UBS ou le CS venait à vaciller, il faudrait «assainir leur bilan en reprenant les actifs toxiques dans une société de portage contrôlée par la BNS, et renforcer son capital en parallèle». Les banques, en revanche, sont tenues à l’écart de ce brainstorming intensif, dans l’espoir qu’elles se sortent d’affaire elles-mêmes. Fin avril, la deuxième recapitalisation de l’UBS, qui a réussi à lever 15 milliards de francs, conforte cette tactique optimiste.

Seulement voilà, à mi-septembre, la finance mondiale vit une semaine folle. Le 15, la banque Lehman Brothers, vieille de 158 ans, implose. Les marchés sont extrêmement tendus. «Cette faillite a agi comme un signal d’alarme, raconte Eugen Haltiner, Dès ce moment, les contacts sont élargis aux états-majors du DFF, de la BNS et de la CFB.»
Le 21 septembre, c’est dans ce contexte troublé qu’Eveline Widmer-Schlumpf doit reprendre le département des Finances. Le 2 octobre, Peter Kurer se veut rassurant devant ses actionnaires réunis en assemblée générale extraordinaire à Bâle. Il annonce même un faible profit pour le troisième trimestre 2008. Mais en fait, il est très inquiet. En coulisse, les contacts avec la BNS et la CFB sont désormais quotidiens.

Informé de la gravité de la situation, le Conseil fédéral se réunit le soir même. Le gouvernement passe en revue tous les scénarios possibles, allant d’un extrême à l’autre: ne rien faire ou nationaliser l’UBS. Très vite, on recentre la discussion sur les scénarios politiquement envisageables. Le feu vert est donné à l’état-major de crise pour sauver l’UBS. Malgré la pression de l’opinion, Pascal Couchepin et Eveline Widmer-Schlumpf en disent le moins possible devant la presse. «Nous nous engageons pour assurer la stabilité de la place financière suisse», se contentera de déclarer la Grisonne. «Si quelque chose avait filtré, cela aurait provoqué la panique chez les clients de l’UBS», dit un proche du gouvernement.

Eveline Widmer-Schlumpf ne quittera plus Berne pendant les deux semaines qui suivent. Le 3 octobre, lorsqu’elle découvre les commentaires rassurants de la presse au lendemain de l’assemblée de l’UBS, elle est extrêmement surprise. «Les chiffres publiés étaient corrects, relèvera-t-elle deux semaines plus tard dans l’émission Arena. Mais d’après nos experts de la CFB, de la BNS et de l’administration des Finances, il était clair que les difficultés étaient sérieuses...»
 
Et après?
Le Parlement jouera les figurants
A quoi sert encore le Parlement dans le plan d’action du Conseil fédéral pour sauver UBS? Certes, il peut en décembre prochain prendre des mesures d’accompagnement (lire en page 18) et fixer le nouveau seuil de la garantie des dépôts des épargnants à environ 80 000 francs.
 
Mais sur l’essentiel, à savoir sur le prêt de 6 milliards de francs de la Confédération pour recapitaliser la banque et sur la reprise des actifs toxiques dans une société de portage, il n’a plus rien à dire. Le gouvernement a usé du droit d’urgence que lui confère la Constitution en cas de situation exceptionnelle et la délégation des finances lui a donné sa bénédiction. Car le temps presse pour l’UBS. Dès le moment où ses actionnaires auront avalisé la recapitalisation, la Confédération versera l’argent.

Le Parlement avalisera le prêt de 6 milliards pour la forme. Alors qu’elle s’était opposée au sauvetage de Swissair, l’UDC soutient le plan, y compris Christoph Blocher. Les seuls à s’y opposer sont les socialistes, qui voudraient que l’Etat entre dans le capital de l’UBS, ne serait-ce qu’à titre temporaire. Lorsque la Banque nationale suisse (BNS) reprend 60 milliards d’actifs de l’UBS, dont au moins 20 milliards sont «très toxiques», elle prend effectivement un gros risque. Même si, comme le dit joliment le président de la direction générale de la BNS Jean-Pierre Roth, les chances de tout récupérer «ne sont pas nulles». • MG
A un doigt de la catastrophe.
Le mercredi 8 octobre, l’UBS frôle la catastrophe. Selon des informations de Myret Zaki, journaliste au Temps et auteur du livre UBS, les dessous d’un scandale, la banque ne parvient plus à trouver des liquidités sur le marché interbancaire et la BNS atteint ses limites pour alimenter l’UBS. Pour Eveline Wimer-Schlumpf et Peter Siegenthaler, l’Etat doit agir. D’autant que les Américains, qui ont mis en route le plan Paulson, menacent de prétériter les deux établissements helvétiques si le gouvernement suisse n’injecte pas lui aussi des fonds publics. Le scénario d’une reprise des actifs toxiques de la banque dans une société de portage est confirmé. Car tant pour Hans-Rudolf Merz que sa remplaçante Eveline Widmer-Schlumpf, il faut éviter à tout prix que la Confédération ne se retrouve avec des responsabilités d’actionnaire dans une grande banque. Du reste, la ministre des Finances ad interim espère toujours que l’UBS trouvera d’elle-même les 6 milliards nécessaires à la création de la société de portage. Entre jeudi et vendredi, la Bourse suisse chute de plus de 12%.

Samedi 11 octobre, la Grisonne reçoit enfin un bonne nouvelle: le Credit Suisse, que l’Etat envisageait aussi d’aider, parviendra à se recapitaliser seul. Mais le lendemain, le président de l’UBS Peter Kurer annonce à Eugen Haltiner qu’il ne trouvera pas les 6 milliards. Le temps presse. La veille encore, la direction de l’UBS avait travaillé sur plusieurs scénarios, qui allaient du démantèlement de la banque à la fusion en passant par la vente d’une partie des activités. Vers 14 heures, les deux hommes informent Eveline Widmer-Schlumpf par téléphone. Elle travaille au Palais fédéral. Elle avertit Pascal Couchepin et Doris Leuthard. Le directeur de l’Administration fédérale des finances Peter Siegenthaler est chargé de superviser la mise en œuvre de l’opération. Il rejoint Haltiner à Zurich où les deux hommes mettent au point tous les éléments de l’opération UBS jusque tard dans la nuit. L’emprunt à conversion obligatoire de 30 mois (avec un taux d’intérêt à 12,5% soit 750 millions de francs par an) est imaginé à ce moment là par Peter Siegenthaler.

Lundi 13 octobre, cet intérêt à 750 millions est dur à concéder pour les dirigeants de l’UBS, mais ils n’ont pas le choix. Peter Kurer et Marcel Rohner sont reçus à Berne par Eveline Widmer-Schlumpf. Ils doivent, comme ils l’ont déjà fait par une lettre à la Banque nationale, coucher par écrit leur demande à la Confédération. De leur côté, Peter Siegenthaler et Eugen Haltiner reçoivent quatre représentants de la banque. Un juriste et trois spécialistes en investment banking. Tous les détails du deal sont précisés par écrit. Les trois autres conseillers fédéraux (Calmy-Rey, Leuenberger, Schmid) sont informés.
 
Convoqués dans l’urgence. Mardi 14 octobre. Lors d’une séance de la Commission d’économie et de redevances du Conseil national, Doris Leuthard, Eveline Widmer-Schlumpf, Eugen Haltiner et Philipp Hildebrand informent les parlementaires de la gravité de la situation. Ils ne disent rien du plan, mais en filigrane, Haltiner lâche deux phrases sibyllines laissant entrevoir des mesures imminentes. Vers 11 heures, Ernst Leuenberger, le président de la délégation des Finances du Parlement, est prié de convoquer les cinq autres membres commissaires pour le lendemain.

Mercredi 15 octobre, le Conseil fédéral siège à partir de 9 heures. Fait exceptionnel, alors que le collège ne reçoit en principe jamais personne dans la salle où il siège, les numéros un, deux et trois de la Banque nationale Jean-Pierre Roth, Philipp Hildebrand et Thomas Jordan, sont là. Tout comme Eugen Haltiner et Peter Siegenthaler. A 11 heures, le plan est accepté à l’unanimité. Auparavant, Pascal Couchepin et Eveline Widmer-Schlumpf ont téléphoné à Hans-Rudolf Merz, qui a aussi donné son approbation. L’Appenzellois se sent de mieux en mieux et espère reprendre ses fonctions le 3 novembre.

A 13 heures 30, c’est au tour des parlementaires d’être consultés. Dans la salle n° 235 du Département de la défense, les six membres de la délégation des Finances étudient les documents relatifs au plan. 90 minutes plus tard, débute une séance avec Doris Leuthard, Eveline Widmer-Schlumpf, Jean-Pierre Roth, Eugen Haltiner, Peter Siegenthaler et Armin Vuillemin, directeur suppléant du Contrôle fédéral des finances. Peter Kurer rejoint l’assemblée vers 16 heures et répond avec sang-froid aux questions durant 30 à 45 minutes, puis repart. Les autres suivent jusqu’au bout les délibérations des parlementaires. «Nous avions le couteau sous la gorge...», grince le PDC Arthur Loepfe. A 18 heures 30, après plus de trois heures de délibération, la délégation décide d’octroyer les 6 milliards. A l’unanimité. Mais toujours dans le plus grand secret. Même les présidents de parti ne sont informés que tôt, le lendemain matin.
 

Collaboration  Roland Rossier



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Tags: UBS, économie, crise financière,

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