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Sécurité. Keckeis lâche une bombe

Par Pierre-André Stauffer - Mis en ligne le 18.09.2008 à 06:00

Exclusif. Alors que Samuel Schmid est en difficulté devant le Parlement, l’ancien chef de l’armée brise un tabou: la Suisse doit signer des accords bilatéraux en matière de défense.

L’essentiel en 3 points
Pour l’ancien chef de l’armée, chaud adepte d’une coopération accrue avec l’étranger, il faut…
Conclure des accords bilatéraux avec l’Union européenne ou des voisins proches.
Augmenter massivement les missions à l’étranger, avec des troupes dites de «gestion de crise», pour éviter la guerre et répondre aux demandes pressantes de l’ONU.
Conserver l’armée de milice, tout en professionnalisant les tâches ultracomplexes.

Christophe Keckeis ne l’avait jamais dit jusqu’à présent, ni même sous-entendu. Aujourd’hui, il se lance. L’ancien chef de l’armée ose prononcer l’imprononçable. «Alors que la Suisse conclut ou cherche à conclure des accords bilatéraux avec l’Union européenne sur à peu près tout, elle n’a pas le culot d’en négocier pour sa sécurité.»
 
Comme si elle croyait ou feignait de croire qu’elle pouvait encore se payer une défense autarcique. Comme si elle voulait s’offrir le luxe d’attendre la guerre pour se choisir «un copain» et commencer à discuter.
Mais dans le domaine de la sécurité, il faut toujours travailler «avant». Ce que la Suisse a d’ailleurs fait lors du G8 avec les Français et les Italiens, lors du dernier Eurofoot avec les Autrichiens et pendant la dernière Coupe du Monde avec les Allemands. «Entre militaires, dit fièrement Christophe Keckeis, on sait faire, mais les politiques, eux, n’ont pas le courage...»

Jeux mortifères, combinaisons illisibles entre UDC et socialistes, concours d’anathèmes contre le ministre de la Défense Samuel Schmid, grandes manœuvres et petites trahisons, refus de considérer que l’on puisse se sentir lié par ses propres décisions, lutte à la culotte entre deux chambres dont aucune ne veut lâcher quoi que ce soit, le monde politique donne la pire image de lui-même dès qu’il parle armée ou politique de sécurité. A se demander si les parlementaires comprennent toujours ce qu’ils font. D’octobre 2006 à juin 2007, Samuel Schmid a dû «se crever», assure Christophe Keckeis, pour leur expliquer où ils en étaient.

On croyait les remous apaisés, ils n’ont cessé de s’amplifier, alimentés par l’affaire Nef et l’attitude de l’UDC, pour laquelle, dit le Neuchâtelois Yvan Perrin, la situation est très simple: «Samuel Schmid ne peut apporter de solutions aux problèmes de l’armée, car c’est lui le problème.»
Du coup, il n’est plus sûr du tout que le Conseil national, le 25 septembre prochain, accepte le programme d’armement 2008, alors que le document est partie intégrante du projet Armée XXI approuvé en 2003 par 76% des suffrages populaires.
 
Douteux, aussi, que ce même Conseil national se range à l’avis du Conseil des Etats dans la loi sur l’armée qui traite, entre autres thèmes, de la sécurité intérieure et des missions à l’étranger.
L’UDC veut embêter Samuel Schmid et la gauche veut embêter l’armée. Les socialistes ne voteront pas le programme d’armement si on ne le nettoie pas «des 440 millions consacrés à la modernisation des F/A-18, avertit le président du parti, Christian Levrat. Ni la loi sur l’armée si le Conseil des Etats y inclut la sécurité intérieure.»

Résultat de ces récréations parlementaires où UDC et socialistes appartiennent à la race de ceux dont la puissance peut faire tout rater, les militaires devront peut-être continuer à se passer de l’argent nécessaire à la réalisation d’Armée XXI. Faire comme s’ils disposaient de 4,3 milliards par année, alors qu’ils n’en ont plus que 3,68. Problème: «On enlève 640 millions de francs à l’armée, mais on lui dit: “Tu fais la même chose qu’avant.”», ironise Christophe Keckeis.
 
On l’étrangle financièrement, mais on ne réajuste pas sa mission. Il y a quelques années encore, le chiffre de 4 milliards était officiellement considéré comme un plancher, une limite infranchissable, un point de non-retour pour qui croyait encore à l’utilité de l’armée. «Aujourd’hui, on est au-dessous, mais tout le monde s’en fout, sauf Samuel Schmid», commente, amer, Christophe Keckeis.

Repartir de zéro. Le Parlement ne sait plus où il en est et l’armée ne sait plus où elle va. Conseiller administratif de la Ville de Genève et capitaine de milice, le radical Pierre Maudet livre son diagnostic: «Nous n’avons plus d’ennemis, nous n’avons pas d’amis et des moyens inadaptés à des buts qu’on n’a d’ailleurs pas: c’est beaucoup.»
 
Un autre radical, le conseiller aux Etats neuchâtelois Didier Burkhalter, en arrive même à se demander si, tout bien considéré, il ne vaudrait pas mieux «laisser tomber la révision de la loi sur l’armée», petite réforme dérisoire par rapport aux ambitions initiales, et «repartir de zéro en redéfinissant la politique de sécurité et la stratégie de l’armée». Un rapport du Conseil fédéral sur le sujet est d’ailleurs prévu en 2009.

«La chance de mettre tout sur la table», dit Christophe Keckeis. Avec cette grande question, inéluctable, incontournable, dont personne, même pas la droite nationaliste, ne saurait faire l’économie: «Avec qui la Suisse peut-elle produire de la sécurité?»
 
L’OTAN. Pour Christophe Keckeis, «l’idéal serait que nous signions des accords bilatéraux avec l’Union européenne», mais l’entreprise, ne serait-ce que pour des raisons de politique intérieure, risque d’être longue, difficile et finalement périlleuse. 
Dans l’immédiat, en guise d’entraînement ou de test, la Suisse devrait donc se contenter de «négociations bilatérales avec un petit groupe de pays, nos voisins directs par exemple comme la France ou l’Allemagne, et autres partenaires de confiance…» Et l’OTAN? «C’est totalement inconcevable.» Dans la situation actuelle en tout cas. «L’opinion aujourd’hui mélange tout: l’OTAN, c’est l’Amérique, donc c’est l’Irak, donc l’OTAN est inaccessible à qui veut rester neutre.» Il est vrai que l’ambiance à l’Union européenne est moins crispée qu’à l’OTAN, marquée par l’«asymétrie» entre les Etats-Unis, beaucoup mieux pourvus, et leurs partenaires.
 
Mais l’une et l’autre se sont forgé à peu près le même concept de défense, une sorte de calendrier des forces à long terme, où chaque pays membre s’engage pendant tel semestre à mettre à disposition qui une brigade, qui un bateau de guerre ou autre chose. Pour l’OTAN, c’est la Nato Response Force, pour l’Union européenne, le Battle Group.
Et pendant ce temps, à quoi joue la Suisse? A rien. Ou plutôt à tout. Mais seule dans son coin. «Au cœur du cœur géographique de cette problématique, au centre névralgique, elle persiste à vouloir faire tout elle-même», s’énerve l’ancien chef de l’armée.
 
La France. Christophe Keckeis attache une importance particulière à un accord avec la France. «Parce qu’elle a quelque chose qui ressemble à la Suisse.» Elle ne veut pas se laisser «avaler par un grand machin américain ou britannique». Elle a une «attitude très critique à l’égard de l’OTAN, mais sainement critique».
 
Elle est prête à y revenir, «à condition d’y garder une large autonomie». Le dernier livre blanc sur la défense française, publié le 17 juin dernier, a émerveillé l’ancien numéro un de la défense suisse. Il y deux ans, les Allemands avaient fait la même chose.
«Mais aucun parlementaire suisse n’a lu tout ça, chez nous on croit qu’il suffit de consulter la presse dominicale sur l’affaire Nef pour se maintenir au courant.» Pourquoi nos parlementaires n’ont-ils pas saisi l’occasion de ce livre blanc pour organiser «un séminaire» avec les parlementaires français? Encore une fois, manque de courage, ou manque de lucidité, ou les deux à la fois.
 
L’exemple irlandais. Bref, on «piétine», selon l’expression de Christophe Keckeis. «Et l’on n’a pas l’honnêteté de regarder au-delà de nos frontières.» L’ONU, dont la Suisse fait partie, a besoin de centaines de milliers de soldats pour ses forces de stabilisation de la paix.
Elle lance des appels au secours, mais si l’OTAN avait promis de mettre 4% au moins de ses troupes opérationnelles au service de la paix, elle n’en est aujourd’hui qu’à 2,7%. La Suisse à 2%, bien au-dessous de l’Irlande dont le pourcentage, 8,1%, rachète symboliquement la pingrerie des autres membres de l’organisation.

Pour l’ancien chef de l’armée, on n’a pas vraiment assimilé, en Suisse, ce qu’était la promotion de la paix. Cela signifie «plus jamais de guerre». Donc, dès qu’il y a crise dans une région sensible, des troupes de police internationale devraient être mises à disposition pour éviter la guerre.
Des troupes dites de «gestion de crise», flexibles, rapides, mais pas forcément nombreuses, dont s’équipent toutes les armées, européennes notamment, aux dépens de leurs moyens traditionnels de défense territoriale. La Suisse a déjà travaillé dans ce sens, même si le Conseil fédéral et le ministre de la Défense prennent soin de ne pas trop le crier sur les toits.

«Et la neutralité, dans tout ça?» objecte rituellement la droite nationaliste. Pour Christophe Keckeis, «la neutralité n’est pas une excuse pour ne rien foutre». Au contraire, la neutralité est «un avantage exclusif», un produit typiquement suisse, «qui nous permet d’aller partout». Un Français, un Belge aura de la peine à se faire accepter en Afrique, un Allemand dans l’ex-Yougoslavie. Mais un Suisse n’a pas derrière lui de casier judiciaire colonial ou belliciste.
 
Pourquoi ne pas en profiter? A condition que le Parlement le permette, et jusqu’à présent on n’en prend pas véritablement le chemin. Les missions à l’étranger sont limitées au minimum syndical. Pas plus de 220hommes par année, dans les cas exceptionnels 250, «alors qu’il en faudrait au moins 500». Et surtout, aucune mission où un soldat risquerait d’y laisser sa peau.

«Engager des soldats sans envisager qu’ils puissent être tués est une erreur de principe, affirme Christophe Keckeis. Simplement, il faut éviter de se mettre dans un bourbier: on n’irait pas se fourrer en Irak par exemple; mais quel que soit l’endroit on ne peut jamais exclure que la situation bascule…»
Le soldat qui «essaie de produire de la paix et qui tombe en faisant son boulot, c’est un peu comme le délégué du CICR qui risque sa vie pour sauver celle des autres».
Effet indirect des missions à l’étranger, comme de l’aide en cas de catastrophe: elles permettent des contacts extérieurs, et par là, l’acquisition d’un savoir-faire que l’on peut importer chez nous pour avoir une armée «plus proche de l’interopérabilité». Donc plus proche des autres armées, de l’Union européenne surtout, «dont les standards sont heureusement les mêmes que ceux de l’OTAN».

Une masse de demandes. L’ONU attend quelque chose de nous, l’Union européenne aussi. Quand il était chef de l’armée, Christophe Keckeis recevait une masse de demandes que lui adressaient ses collègues étrangers: «Mon gouvernement veut aller là ou là… Tu peux me filer un coup de main?» Entre chefs d’armée, «on sait quels sont nos points forts et nos points faibles, dit Christophe Keckeis, j’ai toujours su ce que je pouvais proposer.»

Six propositions. Des points forts, des produits forts que la Suisse, le cas échéant, pourrait faire valoir dans des négociations pour des accords bilatéraux sur la sécurité, l’ancien chef de l’armée en cite un certain nombre.

1. La gestion de l’espace aérien, car la Suisse «a eu l’intelligence de gérer ensemble les espaces civils et militaires», alors qu’ailleurs c’est souvent la guéguerre entre les deux. D’où l’importance que Christophe Keckeis, ancien pilote d’essai, accorde à la modernisation des F/A-18 et à l’acquisition de nouveaux avions pour remplacer les Tiger interdits techniquement de surveillance nocturne ou par mauvais temps. L’idéal serait d’avoir 33appareils de remplacement, mais sur son budget, l’armée ne peut en payer que 22. C’est mieux que rien, surtout s’ils sont doués d’un potentiel de développement qui leur permette dans le futur d’assurer des missions du type reconnaissance ou attaques au sol. Toujours utiles dans une «gestion de crise» à l’extérieur des frontières.

2. Le transport par hélicoptère.
 
3. La médecine.

4. La lutte contre les armes bactériologiques et chimiques, «car les terroristes ont compris que le procédé était meilleur marché qu’une bombe atomique».

5. Un savoir-faire dans la conduite, la programmation et la gestion.

6. Une capacité intellectuelle «extraordinaire» due au caractère milicien de l’armée. «Nous sommes l’un des rares pays qui peuvent trouver quelqu’un pour travailler dans n’importe quel job.»
 
La richesse de la milice. Même s’il est partisan d’une augmentation de la professionnalisation là où c’est nécessaire, «lorsque les tâches sont trop complexes», l’ancien chef de l’armée est opposé à l’abandon de la milice. Outre le niveau intellectuel moyen, supérieur à celui d’une armée professionnelle, le soldat de milice a en lui quelque chose de «très riche».
Il est à la fois citoyen et soldat. L’expression peut paraître naïvement patriotarde, elle n’en traduit pas moins une réalité psychologique: «L’approche de la puissance militaire à travers la conscience de ce qu’elle représente vraiment.» Une sorte de bon sens qu’il n’est nul besoin d’enseigner.
 
Dans les scénarios souvent flous de la guerre moderne, en ville, avec des soldats sur un trottoir, des gens peut-être menaçants sur l’autre, le milicien suisse «ne sortira pas son flingue pour se venger si on lui a craché dessus». Et puis, il y a une question de prix. Une armée professionnelle «coûte infiniment plus cher qu’une armée de milice». Or, les budgets militaires vont «continuer d’être mis sous pression».

La Suisse gagne son argent à l’étranger, elle importe toutes ses matières premières dont elle ne peut, faute de moyens, assurer l’accès. Elle est complètement dépendante de l’Europe pour sa sécurité, mais hors quelques esprits éclairés, elle ne s’est encore aperçue de rien.



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Tags: Keckeis, Samuel Schmid, Parlement, Suisse, armée, accords bilatéraux,

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