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CINEMA
L’Apocalypse selon saint Curtis

Par Stéphane Gobbo - Mis en ligne le 01.02.2012 à 12:42

«Take Shelter», un impressionnant thriller psychologique avec un extraordinaire Michael Shannon.

Michael Shannon a quelque chose de Jack Nicholson dans le regard. Quelque chose du Nicholson de Shining (Stanley Kubrick, 1980), avec au fond des yeux une lueur inquiétante, qui dit la démence sourde le rongeant. Mais si Curtis LaForche – le personnage qu’incarne Shannon dans Take Shelter, le deuxième long métrage de Jeff Nichols après Shotgun Stories (2007) – a cette même lueur, cet ouvrier en proie à d’inquiétantes visions brouillant ses repères ne fera, lui, jamais de mal à sa femme et à sa fille.

Acteur magnétique, Shannon avait déjà ce regard effrayant dans Les noces rebelles (Sam Mendes, 2008), un drame familial pesant dans lequel, échappé d’un asile psychiatrique, il venait railler, dans l’Amérique pudibonde des années 50, le conformisme et le manque d’ambition de la classe moyenne. Il faisait là aussi peur, mais était dans le fond un homme juste.

Ambiance lourde. Curtis aime donc profondément sa famille, même s’il n’arrive pas toujours à l’exprimer et qu’il n’a pas toujours la patience nécessaire pour gérer une enfant sourde-muette. Mais on sent bien à travers de petits gestes que son couple est solide et apte à surmonter les difficultés, comme ses sautes d’humeur, liées à un cauchemar récurrent: une tempête apocalyptique approche, menaçante, et change le comportement des gens qui, inéluctablement, deviennent violents.

Dès sa magistrale ouverture, Take Shelter véhicule une tension hitchcockienne, liée à la peur d’un déchaînement des éléments naturels très tendance dans le cinéma récent. Mais là où d’autres sombrent dans le catastrophisme outrancier, Nichols se contente d’une ambiance lourde évoquant les chaleurs moites et suffocantes précédant les orages d’été. Il y a dans sa façon de filmer une nature pouvant à tout moment devenir hostile, quelque chose du M. Night Shyamalan de Phénomènes (2008), thriller écolo incompris à sa sortie.

Révélation divine. Dans son Apocalypse, saint Jean explique que Dieu donna à Jésus la révélation de ce qui doit arriver afin qu’il le montre à ses serviteurs. Même si Take Shelter ne saurait se réduire à une lecture purement biblique, tant mieux, cette idée de révélation est au cœur du film, elle est l’élément déclencheur qui va pousser Curtis à se lancer dans une entreprise folle: construire dans son jardin un abri qui lui permettra, le moment venu, de sauver sa famille. Car on l’a dit, ce personnage est le double antinomique du Jack Torrance

de Shining. Alors qu’on le croit prêt à exploser et à sombrer dans la violence face à l’incompréhension de ses concitoyens, incompréhension qui se muera au fil de ses agissements singuliers en peur puis en haine, Curtis est un être profondément bon, n’agissant que par amour pour son prochain alors que lui-même craint de sombrer, comme jadis sa mère, dans la schizophrénie.

La peur indicible qui habite ce superbe personnage, Nichols la filme à l’aide de nombreux gros plans dialoguant parfaitement avec les plans larges montrant la redoutée tempête et permettant de magnifiques contrastes entre l’herbe verte et le ciel gris. Jusqu’à son final, d’une grande densité émotionnelle, Take Shelter impressionne par sa virtuosité narrative et formelle, qui a valu à Nichols le grand prix de la Semaine de la critique cannoise. Un tel choc cinématographique est rare.

De Jeff Nichols. Avec Michael Shannon, Jessica Chastain et Tova Stewart. Etats-Unis, 2 h.




Tags: Take Shelter, Michael Shannon, Curtis LaForche, thriller,

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