«J’ai connu cinq crises dans toute ma carrière. Mais celle qui arrive est différente. Elle sera plus longue et plus douloureuse.» Franco Cologni, président de la Fondation de la haute horlogerie, exprime tout haut ce que maints horlogers se contentent de chuchoter.
«Si vous les écoutez, ils vous diront que tout va bien. Mais ce n’est pas très réaliste», observe de son côté Pierre-Olivier Chave, président de PX Group, société phare dans l’habillement horloger à La Chaux-de-Fonds. Et l’entrepreneur de préciser: «En Asie, notamment en Chine, les marchés ne bougent plus depuis trois mois.»
Pierre-Olivier Chave s’étonne par ailleurs des propos lénifiants de la conseillère fédérale Doris Leuthard qui continue à parler d’une éventuelle baisse relative du taux de croissance. «On ne peut pas extraire du marché mondial de la consommation 1200 milliards de dollars et s’imaginer que l’on va consommer comme avant. Nous allons forcément vivre une baisse de l’activité économique.» ( Lire également l’article suivant). Vaches maigres. C’est donc clair: les années de vaches grasses touchent à leur fin. Les chiffres encore fabuleux des exportations horlogères durant les neuf premiers mois de l’année (+ 13,3% en regard de 2007 à 12,5 milliards de francs) ne seront bientôt qu’un heureux souvenir. «2008 sera globalement une bonne année», prévoit Jean-Daniel Pasche, président de la Fédération de l’industrie horlogère suisse (FH), à Bienne. Mais dès 2009, les statistiques seront sans doute moins glorieuses.
Toutes les gammes de montres ne seront pas logées à la même enseigne. En septembre déjà, observe le président de la FH, on constate une bonne tenue des objets de luxe ainsi que des montres économiques. En revanche, le moyen de gamme (de 600 à 1200 francs en prix publics) est le moins performant. «Ce n’est pas nouveau mais, cette fois, c’est bien marqué.» Franco Cologni estime quant à lui que la haute horlogerie (dès 20 000 francs) ne sera pas vraiment affectée. Les superbes «Daytona» de Rolex ou les Cartier incrustées de diamants trouveront toujours leurs happy few.
Les super-riches qui surfent sur la crise ne sont pas encore une espèce en voie de disparition. Mais «les bourgeois de l’horlogerie de luxe», dont les bonis de fin d’année auront été balayés par la bourrasque financière, seront assurément plus réservés. «Après l’achat acte d’amour vient le temps de l’achat acte d’investissement.» Aux yeux des consommateurs aisés, la montre de prestige est aussi une valeur refuge. Quand les temps deviennent incertains, l’objet qui dure donne la certitude illusoire de son immortalité.
Elections américaines. Comme les gammes de montres, les entreprises sont elles aussi plus ou moins exposées. Celles qui ont diversifié leurs marchés, consolidé leur production et leur distribution sont mieux armées pour traverser la tempête. C’est sans doute le cas de la maison Tissot, membre de Swatch Group, qui écoule 2,5 millions de pièces par année. «Si je devais perdre 3 à 5% sur les marchés européens, ce manque à gagner serait compensé par les pays émergents», souligne François Thiébaud, président d’une marque qui pourtant se situe dans une gamme de prix vulnérable (entre 300 et 1000 francs).
En Europe, dont l’euro affaibli désavantage les exportateurs suisses, les marchés espagnol et allemand battent de l’aile. Aux Etats-Unis et au Canada, ce n’est pas brillant non plus. Et François Thiébaud, optimiste à toute épreuve, de miser sur l’effet salvateur de la fin des présidentielles américaines. God save Barack Obama and the swiss watches!
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