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PARIS XVIE, RUE VITAL, JANVIER 2010 Après plusieurs décennies de va-et-vient entre Paris et New York, l’écrivain Serge Doubrovsky, 82 ans, est revenu en France.
Christophe Beauregard

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Livre
Serge Doubrovsky, passeur de vie pas mort

Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 26.01.2011 à 14:57

Le sulfureux écrivain français, inventeur de l’autofiction, revient aux affaires avec «Un homme ébranlé» torrentiel et émouvant qu’il suggère testamentaire. Rencontre.

Il adore répéter ce mythe qu’il tuerait une femme par livre. Elisabeth dans La dispersion, Rachel dans Un amour de soi, sa mère dans Fils, Ilse dans Le livre brisé, «Elle» dans L’après-vivre. Ilse est vraiment morte en lisant les pages manuscrites du Livre brisé que son mari lui envoyait au fur et à mesure, selon leur pacte. Surdose d’alcool.

«MA VIE SE TERMINE EN AYANT ÉPOUSÉ UNE LECTRICE.» Serge Doubrovsky, écrivain

Mais Rachel est morte des années après d’une rupture d’anévrisme, «Elle» s’est pendue parce qu’elle ne supportait pas la vie avec son mari et, à la mort de sa mère, Doubrovsky a plongé dans une dépression dont seule la psychanalyse l’a sauvé.

Aujourd’hui, c’est une autre Elisabeth qui s’est jetée dans la gueule du loup. Une lectrice arménienne d’Istanbul comptable à Paris. «Ma première!», fanfaronne Serge Doubrovsky. Trente ans de moins que lui. Elle lui écrivait des lettres passionnées, il a répondu, elle a appondu, sonné chez lui, qui n’a pas pu bander mais a attendu qu’elle revienne.

Elle est revenue, ils se sont mariés en 2004 et depuis ils vivent «ensemble mais séparés»: elle vient le mercredi, le samedi et le dimanche, le reste du temps il aime être tranquille, elle a sa vie. Ce troisième mariage est le seul qui le remplit d’un «bonheur sans faille». Il dit que c’est inespéré. Que sans elle, il n’aurait pas recommencé un livre. C’est que, il y a douze ans, en 1998, à la sortie de Laissé pour conte, il proclamait qu’il n’avait plus rien à dire.

Vivier amoureux. Mais voilà. Le pape de l’autofiction, icône des lettres, sujet de maints colloques et thèses universitaires, celui qui en 1977 écrivait au dos de son roman Fils: «Autobiographie? Non. Fiction, d’événements et de faits strictement réels. Si l’on veut, autofiction, d’avoir confié le langage d’une aventure à l’aventure d’un langage en liberté», donnant un nom au courant littéraire majeur depuis, revient aux affaires.

Une page s’est tournée dans sa vie, celle de la New York University, Washington Square, son «vivier amoureux» où il enseignait la littérature depuis quarante ans. Lui qui partageait sa vie entre Paris et l’Amérique depuis un demi-siècle s’est retrouvé à la retraite et sur le point, au début de 2005, de retrouver la France et son quatre-pièces du XVIe arrondissement à plein temps.

Vidant son appartement new-yorkais, remplissant les valises de ses frusques, lettres, livres, bibelots, il laisse venir à lui les flots impérieux de ses vies antérieures. Femmes, filles, étudiantes, voyages, conférences, déménagements, mariages, enfance, père, mère, maladies, livres, tout déboule au moment de se faire la malle et de retourner à la mère patrie dans un huitième roman torrentiel qui agrippe son lecteur avec une puissance extraordinaire.

A chaque livre, il joue sa vie. Du coup, chaque livre contient sa vie. «Vous trouvez que je ressasse?» Oui, Serge. Les mêmes histoires, sans cesse. Son identité double, ses fissures, la main gauche en France, la main droite en Amérique, le français et l’anglais, Serge pour les lecteurs et les étudiants, Julien pour l’administration, les livres qu’il écrit et que ses filles ne pourront jamais lire, sa judéité qui n’a «rien à voir» avec le judaïsme.

De Fils au Livre brisé, chaque récit représente les œuvres complètes de Doubrovsky. Mais à chaque fois, à mesure que les années passent, une couche de temps supplémentaire, une femme, des chagrins en plus, qui viennent donner un grand coup de sac et remettre du désordre magnifique dans les souvenirs.

Dans son bureau où veillent, derrière la machine à écrire, une photo du divan de Freud et un portrait de Proust, œil de velours, regard vif, chevalière en or, de beaux restes, des manières, Doubrovsky élabore une méthode d’écriture qui n’appartient qu’à lui. «Cher, très cher Proust, je ne me retrouve pas, je me réinvente. Au fil de ces souvenirs qui éclatent, explosent en instantanés furtifs, je brode. Pas Le Temps retrouvé, des retrouvailles partielles, sporadiques.»

Julien aussi. Inventeur d’un mot désormais dans les dictionnaires, il en tire une fierté de petit garçon pensant à son grand-père illettré, à son père juif russe communiste, à sa mère qui l’a appelé Serge en souvenir d’un cousin mort aux Dardanelles durant la Première Guerre et Julien pour quand il serait «quelqu’un» – un écrivain, de préférence, elle dont le premier amour était un instituteur féru de poésie. «Le mot, je l’ai inventé. La chose, non.

On en fait des tonnes autour de l’autofiction, pourtant c’est simple: la matière est référentielle, mais la manière est fictionnelle.» C’est en découvrant la psychanalyse – «expérience indépassable» – qu’il a trouvé sa petite musique et son sujet – «Depuis que j’ai découvert mon inconscient en analyse, ma personne est mon plus important personnage.»

Il écrit sans notes, de mémoire, quasi en écriture automatique. «Il y a des mots qui me viennent. Je suis le scripteur, soit un autre que l’auteur. Parfois en me relisant, je dois chercher dans le dictionnaire des mots que j’ai pourtant écrits.» Il tape à la machine. «J’ai besoin de voir apparaître les mots, d’entendre cette fusillade. J’ai un rapport érotique au langage. Un mot qui surgit, c’est une caresse sur la peau.» Il n’aime pas les points, seulement les virgules, parce que «la vie ne s’arrête pas».

Narcissique? Même pas. «Tout seul, j’inexiste. Je ne suis que par autrui.» Du coup, les autres, il les ingère, les digère sur papier. Ça passe. Parfois, ça casse. Rachel lui avait fait changer son prénom, puis l’a menacé d’un procès à la sortie de Un amour de soi, d’ailleurs refusé par son éditeur habituel. «Elle», héroïne de Laissé pour conte, lui a fait supprimer 50 pages. Les lettres de sa troisième femme Elisabeth figurent en long et en large dans la dernière partie d’Un homme de passage.

«Elle est à la fois fière et gênée. C’est dangereux d’avoir une liaison avec un écrivain qui écrit sur lui-même.» Sa mère adorée aurait été «horrifiée» de lire ses livres. Impudique? «Je n’ai pas de pudeur. Pas pour les choses qui sont importantes. La vérité est nue, en mots. J’ouvre ma braguette. Pas seulement ma tête et mes pensées. Cela fait partie de moi. Je ne me propose pas comme modèle.»

Survivant. Un homme de passage se souvient que son auteur aurait dû mourir plusieurs fois: en 1943, lorsque les Allemands sont venus chercher sa famille étoilée, prévenue une heure avant par un gendarme français; lorsqu’il a attrapé la tuberculose de son père après guerre, sauvé par un vaccin américain qui l’a rendu presque sourd; plus tard une phlébite, puis une tumeur découverte par hasard. Depuis novembre 1943, il vit en «miraculé».

En débarquant en Amérique dans les années 1950 pour être instructeur à Harvard, il accomplissait un voyage ancestral: son grand-père maternel, né à Prague, rêvait de New York, mais on l’a débarqué à Marseille à cause du typhus. Son père, parti de Russie, était en route pour l’Amérique lorsque Paris lui sembla suffisant.

Il ne fait pas son deuil de New York. «C’est une ville debout, comme dit Céline. L’Amérique, c’est ce que j’ai aimé.» Dans son salon, des photos de ses deux filles adultes, Américaines joyeuses qui ne l’ont jamais appelé «papa» et n’ont pas lu ses livres, intraduisibles – ce qui l’arrange.

Il a déjà sa place au cimetière parisien de Bagneux, allée des Ormes de Klemmer, sous la dalle où sont inscrits les noms de son grand-père, sa grand-mère, sa mère et sa deuxième femme Ilse. Il a le sentiment d’appartenir à une «autre époque» mais n’est pas pressé, fasciné d’être marié à une femme qui a «sacrifié son corps à son cœur». Même le Viagra ne lui fait plus d’effet. Depuis dix ans, «émasculé», il vit la vie des anges. Le paradis, déjà.

«Un homme de passage». De Serge Doubrovsky. Grasset, 550 p. En librairie dès le 2 février.


Profil

Serge Doubrovsky

Né à Paris en 1928, critique littéraire, professeur d’université et écrivain. En 1977, il invente le terme «autofiction» pour qualifier son roman Fils. Prix Médicis en 1989 pour Le livre brisé, il a publié huit romans et plusieurs essais littéraires sur Racine, Corneille, Proust ou la nouvelle critique.





Tags: Serge Doubrovsky, "Un homme ébranlé",

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Réaction de bruno chauvierre
le 13.06.2011 à 14:58
En lisant ce livre et cette article on se sent...
 



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