Le nombre de millionnaires a diminué de quelque 15% l’an dernier, constate l’édition 2009 du rapport annuel de Merrill Lynch et Cap Gemini sur la richesse globale dans le monde. Inquiets de la fonte de leur fortune, les riches clients se montrent plus exigeants envers leurs gestionnaires, relève Serge Robin, CEO de Merrill Lynch Bank (Suisse).
Pour être considéré comme riche - entrer dans le club des «High Net Worth Individuals» (HNWI) - il faut posséder au moins 1 million de dollars… Le seuil est à 1 million de dollars d’investissements. La valeur de la résidence principale, si on habite soi-même un logement que l’on possède, et celle des biens de consommation durable et objets de décoration qui s’y trouvent, n’est pas prise en compte dans ce montant.
A cette aune, le nombre de riches a nettement diminué l’an dernier? En 2008, le nombre de HNWI dans le monde a diminué de 14,9%: ils n’étaient plus que 8,6 millions à la fin de décembre contre 10,1 millions un an plus tôt. En fait, de nombreuses personnes possédant un peu plus de 1 million de dollars douze mois auparavant sont sorties de la statistique.
Et la fortune des autres a fondu… La fortune globale des HNWI a diminué de 19,5% sur la même période, pour revenir à un montant total de 32 800 milliards de dollars après un sommet de 40 700 milliards à la fin de l’année 2007. Globalement, les avoirs détenus par les HNWI – la clientèle type de la gestion de fortune privée – ont été ramenés à un niveau inférieur à celui atteint à la fin de l’année 2005.
Les très riches ont perdu encore plus; même s’ils possèdent toujours un gros tiers des avoirs de tous les millionnaires? Le nombre des Ultra-HNWI – ceux qui possèdent plus de 30 millions de dollars –a diminué de 24,6% en 2008 pour revenir à 78 000 personnes. Leur fortune était largement investie dans des produits financiers sophistiqués, mais aussi dans l’immobilier aux Etats-Unis. Or, durant la deuxième moitié de 2008, la crise a érodé la valeur de toutes les classes d’actifs. Raison pour laquelle la fortune globale des plus riches a fondu de 23,9%.
Un vrai traumatisme qui a induit une aversion marquée au risque... Oui, à la fin de 2008, 29% de la fortune des HNWI était placée en titres à revenu fixe et 21% en cash. Il s’agit de moyennes, car les pratiques dans l’allocation d’actifs sont assez différentes d’une région à l’autre. Il est ainsi de tradition dans les pays anglo-saxons d’avoir une forte proportion d’actions dans les placements. En Suisse, un portefeuille dit «balancé» comporte quelque 45% d’actions, la même proportion d’obligations et le solde en cash s’il n’y a pas de produits alternatifs, alorsque, aux Etats-Unis, un compte «balancé» compte 70% d’actions. Aux Etats-Unis, la proportion d’actions dans la fortune des HNWI est passée de 43% en 2007 à 34% à la fin de 2008: ce déclin s’explique par la baisse de valeur des titres détenus et par des ventes d’actions. En Amérique latine, où l’allocation d’actifs est très prudente, la part des actions n’a diminué que de 0,7% en 2008.
Le recul des fortunes a été très prononcé aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne… Plusieurs éléments y ont contribué: la structure des portefeuilles et la chute des titres qui s’y trouvaient, mais aussi les fortes baisses de prix sur ces marchés immobiliers. La composition de la population des HNWI à la fin de 2007 dans ces deux pays a aussi joué un rôle: un nombre important de personnes aisées étaient actives dans la finance et ont perdu une part de leur revenu. Les millionnaires de Hong Kong ont également perdu une part substantielle de leur fortune à la suite de la dégringolade de 60% de la capitalisation de la Bourse locale.
Et les riches de Suisse? En Suisse, le nombre de millionnaires a diminué de 12,6% en un an, passant de 211 900 à 185 300, sous les effets conjugués du ralentissement de la croissance économique et des baisses significatives des revenus dans le secteur financier. En revanche, les taux d’intérêt très bas ont soutenu l’immobilier. Et la Bourse a moins corrigé que certaines de ses homologues européennes grâce à la présence de nombreux titres défensifs, comme ceux des sociétés pharmaceutiques.
Votre rapport prévoit que les fortunes des riches vont se reconstituer d’ici à 2013? Nous estimons que la fortune globale des HNWI devrait croître à un rythme annuel moyen de 8,1% jusqu’en 2013, pour atteindre 48 500 milliards de dollars. Le retour à meilleure fortune ne se fera pas au même rythme partout: l’Asie, qui reste en forte croissance, va devenir la région comptant le plus grand nombre de HNWI, prenant ainsi le pas sur les Etats-Unis qui accueillent pour l’instant le plus grand nombre de millionnaires.
Cette crise a miné la confiance, y compris envers les gestionnaires de fortune? Il y a une perte de confiance généralisée: envers les autorités de régulation, mais aussi à l’égard des gestionnaires de fortune. Cette enquête a mis en évidence que le client entend désormais pouvoir prendre connaissance fréquemment de la situation de son portefeuille. Elle a également montré que les conseillers sous-estiment l’importance – pour le client – de se voir proposer des produits financiers adaptés à ses besoins. La crise a été largement disséminée par un produit très complexe, le CDO, dont les risk managers avaient sous-estimé le danger. Outre leur souci accru de limiter les risques de pertes, les clients se montrent plus curieux du détail des frais facturés.
Les banques de gestion de fortune devront donc accepter des marges plus faibles? Ces banques sont confrontées à plusieurs défis. La base des actifs a régressé puisque la masse de fortune a diminué. Et les produits et solutions d’investissement ayant en ce moment la préférence de la clientèle – plus sûrs et plus simples, tels que du cash ou des bons du Trésor américain –sont nettement moins porteurs de marge pour la banque que des produits sophistiqués.
En Suisse, les banques de gestion de fortune subissent cette diminution de leurs revenus en sus des pressions sur le secret bancaire qui pourraient décourager certains clients. Comment ont agi vos clients américains ces derniers mois? Nous n’avons pas de clients américains. Et ce, depuis l’ouverture il y a vingt-cinq ans de Merrill Lynch Bank (Suisse) en tant que banque en Suisse. Nous sommes qualified intermediary, mais traiter depuis la Suisse des clients américains en gestion de fortune offshore suppose une structure de reporting fiscal sophistiquée que nous n’avons pas jugé bon de développer. Par ailleurs, Merrill Lynch Bank (Suisse) n’est pas enregistrée en qualité d’entité juridique aux Etats-Unis.
Les problèmes de Merrill Lynch aux Etats-Unis ont-ils provoqué des retraits de fonds dans votre banque? Non: notre rapport annuel 2008 montre que nous avons même eu un petit apport net d’argent frais avec une bonne rétention de la clientèle. A la fin de l’année 2008, les avoirs de notre clientèle étaient de 17,5 milliards de francs: en déclin de 28% en francs et de 24% en dollars par rapport à la fin de l’année précédente, ce qui, compte tenu de la forte chute des marchés financiers, peut être qualifié de bon résultat.
Vous avez donc des raisons de rester en Suisse? Oui, absolument.
Comment les banques de gestion de fortune vont-elles regagner la confiance? Les clients ont eu très peur, ils sont en quelque sorte en convalescence. Notre rapport donne quelques pistes pour mieux satisfaire la clientèle: développer encore plus un reporting de qualité, faciliter la compréhension des structures de frais, offrir un accès en ligne, proposer des produits mieux adaptés aux besoins. La génération des entrepreneurs de 40 ans comprend beaucoup mieux la finance que les générations précédentes: d’où une demande accrue d’informations. Il y avait de nombreux entrepreneurs parmi les 26,6% de HNWI qui, en 2008, ont retiré de l’argent d’un institut financier gérant leur fortune. D’une manière générale, les clients ayant créé eux-mêmes leur fortune se montrent plus réactifs pour la préserver que ceux qui en ont hérité. Nous devons aussi distinguer dans notre offre de services entre les souhaits des clients qui ont du temps pour suivre de près la gestion de leurs avoirs et ceux qui, trop occupés, optent volontiers pour la gestion discrétionnaire.
La performance gagne en importance? Oui: 76,6% des HNWI interrogés dans cette enquête ont affirmé que la performance était un critère important pour eux.
SERGE ROBIN 50 ans, CEO et directeur général de Merrill Lynch Bank (Suisse) depuis mars 2005. «Country Executive» de Global Wealth and Investment Management pour la Suisse. A été «Managing Director» au sein du département Wealth Management and Business Banking à l’UBS à Genève. Et responsable de l’Asset Management and Research, membre de la direction générale, chez Lombard Odier & Cie .
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