L'Hebdo;
2001-01-04 Shanghaï, tête du dragon
Reportage réalisé par: Ariane Dayer, Isabelle Falconnier, Anne Gaudard, Elisabeth Gordon, Cathy Macherel, Pierre Nebel, Sybille Oetliker, Florence Perret, Pierre-André Stauffer et Michel Zendali.
Reportage Photo: Bertrand Meunier agence vu
Deux niveaux, minimum. Au bas plus de 15 millions d'habitants qui grouillent dans les échoppes, au haut les gratte-ciel gigantesques qui toisent les plus folles bretelles d'autoroutes. Si, comme le veut la légende, le fleuve Yangtsé est vraiment un dragon, Shanghaï en est la tête. Depuis dix ans, ses 6200 km2 sont ouverts aux capitaux étrangers et tout a changé. Jamais une ville au monde n'aura poussé plus vite, plus fort, plus fou. Symbole du boom économique au pays du boom démographique, troublant télescopage de fin de siècle entre capitalisme et communisme.
Pour son premier numéro du troisième millénaire, «L'Hebdo» a envoyé dix journalistes à Shanghaï. Pour en ramener des récits étourdissants, des portraits émouvants et d'irrépressibles sentiments de vertigo.
Sommaire
Les huit pièces du dragon:
1. Les écailles, style de vie:
Chirurgie esthétique, destruction des vieux quartiers, boîtes techno, pourquoi toute la ville se débride-t-elle?
2. Le feu, vices:
Drogue, jeu, prostitution: que reste-t-il des vieux parfums d'opium?
3. Le cerveau, politique:
Comment le langage parvient-il à rester communiste dans cet univers capitaliste?
4. Le coeur, économie:
Vielle dame en Bourse, Chinois, investisseurs occidentaux et suisses: que cherchent-ils ici? Où sont les défis de l'entrée à l'OMC?
5. Les pattes, urbanisme:
A quel rythme court-on après les records?
6. Les yeux et les oreilles, culture:
Est-il possible de créer librement?
7. L'ADN, science:
Comment concilier culture chinoise et médecine traditionnelle?
8. L'estomac, gastronomie:
Comment se passe une matinée dans la cuisine d'une ménagère et celle d'un chef? Ou aller manger et s'éclater?
1. Les écailles Style de vie
La ville qui débride la Chine
Plus belle, plus moderne, plus sexy. Retrouver une nouvelle jeunesse semble être devenu l'obsession de la ville entière. Entre lifting urbain et modes occidentales, la cité test de l'ouverture économique n'en finit pas de changer de visage.
Cathy Macherel Avec Florence Perret et Elisabeth Gordon
Au service ambulatoire de chirurgie esthétique de l'Hôpital No 9, la salle d'attente ne désemplit pas. Accompagnées de leur famille, des jeunes filles, assises en rangs d'oignons, attendent patiemment leur tour. Difficile de leur donner un âge, mais on mettrait bien sa main à charcuter que la plupart d'entre elles n'ont pas même atteint les 25 ans. Jolies, elles le sont; mais pas suffisamment à leur goût. Dans quarante minutes seulement, pour celles qui sont déjà allongées sur le billard, le bonheur sera enfin à son comble. Vite fait, bien fait, les unes se seront fait débrider les yeux, les autres accentuer la bosse du nez. Coût d'une opération de débridage: 1000 yuans (200 francs suisses), soit l'équivalent du salaire mensuel moyen local. Le jour même de l'opération, on rentre chez soi, un pansement sur les yeux.
A Shanghaï, les opérations esthétiques sont devenues un business qui rapporte gros. Pour les seules opérations du nez et des yeux, le service ambulatoire voit défiler chaque année 15 000 patientes (70 par jour), et leur nombre augmente d'année en année, confie le Dr Sun Baoshan, vice-directeur du service. «Avant, pendant la Révolution culturelle, il était interdit pour une femme de se maquiller et même de mettre un peu de rouge sur les lèvres; c'était considéré comme contre-révolutionnaire. Mais aujourd'hui, la beauté est totalement réhabilitée dans la société chinoise. Avec la réforme, les femmes n'ont plus peur de montrer leur désir de plaire. Se faire opérer les yeux ou le nez répond à cet idéal.»
Ces opérations ne sont pas les seules à être pratiquées à l'Hôpital No 9. Le Dr Sun fait volontiers la visite du propriétaire. En route pour le service des hospitalisations réservé à des interventions plus lourdes. Dans les différents blocs opératoires, des femmes, endormies, sont entre les mains d'une nuée de chirurgiens. L'une d'entre elles vient de se faire liposucer le ventre, une intervention que l'hôpital pratique en moyenne chaque semaine. Une autre s'offre une nouvelle jeunesse par un lifting du visage. Une troisième est venue pour un implant de silicone dans les seins. Nombre de Chinoises considèrent que leur poitrine est trop petite, explique le médecin. Parmi les opérations qui répondent à des voeux purement esthétiques, l'amplification mammaire est celle que l'hôpital pratique le plus. Le prix du fantasme vaut son pesant de yuans. Il faut en économiser pas moins de 10 000 pour pouvoir se l'offrir. «En général, les idéaux esthétiques réclamés pour ce type d'opération sont les mêmes qu'aux Etats-Unis. La tendance est de vouloir une poitrine la plus volumineuse possible. Ce n'est pas toujours réaliste», souligne avec un sourire en coin le Dr Sun.
Boulimie d'ouverture
Plus grands, plus hauts, plus pointus. A Shanghaï, la paire de seins n'est pas la seule à se faire remodeler avec pour mensurations idéales la taille XL. De fait, la ville entière est en train de se refaire le portrait, à coups de nouveaux buildings. Un plan mégalo-urbanistique qui rase le passé et transforme les mentalités. Fiers de participer à ce chantier d'une nouvelle ère, peut-être avides d'exorciser la Révolution culturelle, nombre de Shanghaïens vouent un culte à la modernité. En commençant par occuper l'appartement d'une de ces tours érigées ces derniers mois, avec tout le confort moderne - toilettes comprises - qu'elles proposent.
Au milieu de cette reconstruction à la fois grandiose et anarchique, seuls les aînés s'accrochent encore aux vieilles traditions. Tous les matins au bord du fleuve Huangpu Jiang, sur la promenade du célèbre Bund qui a fait les heures glorieuses de la vieille Shanghaï, le troisième âge vient pratiquer gymnastique, méditation ou maniement de cerf-volant. Pour combien de temps encore? Au loin, de l'autre côté du fleuve, les tours hypermodernes de Pudong, la nouvelle cité financière, semblent déjà mettre en perspective leur anachronisme.
Dans les journaux, à la télévision, partout la modernité, affublée de valeurs occidentales, est mise en avant. «Se vêtir japonais, parler américain et rencontrer des Européens, voilà ce que la jeunesse shanghaïenne considère désormais comme trendy», relève Anna Cara, une expatriée américaine qui a été une année durant rédactrice en chef de «Shanghai Talk», un magazine gratuit traitant de la vie culturelle et sociale de la ville. «Après des années de fermeture, Shanghaï semble littéralement aspirer tout ce qui vient de l'étranger. Et la récente explosion des sites Internet a encore encouragé cette boulimie d'ouverture.»
Parmi les innombrables boîtes de nuit qui ont fleuri dans la ville, et qui distillent une techno mondialisée, «les jeunes Shanghaïens qui en ont les moyens choisissent en premier lieu celles que fréquentent les expatriés; ça fait mode», explique Hui, un jeune étudiant qui, lui, préfère les endroits plus tranquilles. Et moins chers. Mais les modes changent très vite à Shanghaï et pas question d'avaler n'importe quelle nouveauté étrangère. «Tenez, un temps, c'était la folie des bowlings. On ne faisait plus que ça le week-end; aujourd'hui, plus personne n'y va.»
Mariage à la taïwanaise
Le jeune Chinois, comme ses aînés nationalistes, estime toujours avoir de bonnes raisons de mépriser le Japon. Une étudiante, qui avoue apprendre le japonais, s'en excuse presque. «On a choisi pour moi, parce que aujourd'hui, c'est utile.» Pourtant la culture de l'«ennemi héréditaire», sans mot dire, a bel et bien conquis la jeunesse. La mode et la musique nippones fascinent. Les karaokés, ou plutôt KTV (prononcez key-tivi) comme l'annoncent les enseignes lumineuses, ont depuis longtemps fleuri dans la ville. Certains de ces établissements ressemblent même à des hôtels de luxe, avec portiers à l'entrée. Chacun y loue sa cellule privée avec télé, micro et canapé. On peut y chanter entre amis à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Et bien sûr chanter devient très vite brailler au fur et à mesure que les bouteilles de bière se vident...
Les commerces délurés se font plutôt remarquer au milieu des centres commerciaux et des petites échoppes chinoises. «A Cha», une boutique aux couleurs fluo, propose désormais toute la panoplie de la mode japonaise. Faux costumes de fliquette, vêtements en plastique et jupettes SM font partie de la garde-robe. Mais les Chinoises sont-elles vraiment prêtes à porter de telles fringues? «Pas encore, conçoit la gérante, sous sa perruque blanche et dans sa tenue rose bonbon. Elles préfèrent encore les jeans. Mais les gadgets font déjà fureur...» La poupée nous interdit de prendre des photos de la boutique, par peur de la copie, mais veut bien qu'on lui tire le portrait. En sortant de la boutique, on se dit que Shanghaï, dans quelques années, sera une copie de Taïwan. Le penser n'est même plus une hérésie.
D'autres chaînes, dont les plus connues sont tenues précisément par deux frères taïwanais, font fureur: les «wedding shops», entendez les magasins qui érigent en culte incontournable la photo de mariage. Les jeunes sur le point de se passer la bague au doigt dépensent des fortunes, facilement 5000 yuans, pour se faire photographier dans le costume de leur choix: de la robe de Marie-Antoinette au kimono japonais, avec ambiance David Hamilton garantie, il y en a pour tous les goûts. «Même les couples qui se sont mariés pendant la Révolution culturelle, qui n'avaient pas pu faire de grande cérémonie, reviennent, tout contents de pouvoir s'offrir un souvenir de leur union», explique avec un large sourire la gérante de Venus Wedding. Le mariage, autrefois considéré comme un simple acte administratif par le régime, est devenu un vaste marché commercial. Et ce n'est pas un hasard si «Oui», le magazine international qui fait des mariés son seul support rédactionnel, vient de partir à la conquête de Shanghaï.
Les images romantiques cachent toutefois des chiffres qui inquiètent les autorités. Faut-il y voir une conséquence de l'ouverture? Le nombre de divorces est en augmentation, impossible toutefois d'obtenir des statistiques officielles. Aussi de nouvelles dispositions législatives devraient bientôt préciser les motifs valables de divorce. Le but de cette révision est aussi de lutter contre la tendance au concubinage, de plus en plus répandue chez les jeunes. Dans certaines universités, les étudiants n'ont pas le droit d'avoir une relation amoureuse. Braver cette règle est un motif de renvoi. Mais tout le monde ne la respecte pas.
Il est étonnant pour un Occidental en visite de constater à quel point le discours officiel jure par rapport au mode de vie de la jeunesse shanghaïenne. «Le paradoxe est frappant entre la réalité sociale, de plus en plus influencée par des modèles occidentaux, et le discours officiel, qui reste conforme à l'idéal socialiste. Il y a là un fossé considérable», relève l'historien français Christian Henriot, spécialiste de Shanghaï.
Etudiants sous stress
Les exemples cocasses de ce paradoxe sautent aux yeux. A cause «de l'utilisation abusive des téléphones portables à l'école», un journal évoquait récemment la possibilité, étudiée par les autorités, de ne fabriquer que des téléphones mobiles spécialement conçus pour le marché chinois. Ils permettraient à leur utilisateur de n'appeler que six interlocuteurs...
A l'Université des études internationales de Chang Wai, qui forme les étudiants à l'apprentissage des langues étrangères, l'anglais et le français ont la cote. «Le français, surtout depuis le 12 juillet 1998, soit le sacre de l'équipe de France au Mondial de foot», ironise le professeur Julie Guetta, en poste à Shanghaï depuis un an. «Très vite mes étudiants savaient prononcer et orthographier les noms de Zidane et Barthez!» La nouvelle passion du football - surtout européen - peut certes susciter des vocations, mais la motivation pour apprendre une langue reste avant tout la perspective de travailler dans une entreprise étrangère. «Autrefois, un jeune qui sortait des études avait deux possibilités pour faire carrière. Soit il choisissait le Parti, soit il entrait dans l'armée. Aujourd'hui, les étudiants rêvent avant tout de se faire engager par une firme internationale et de gagner de l'argent», constate Bao Xiaoqun , journaliste à la télévision Cable TV.
Le Parti n'est plus un passage obligé pour obtenir des passe-droits, et nombre de jeunes, qui désormais investissent en Bourse, n'ont pas envie d'adhérer à un système qui ne leur correspond plus. «On n'est plus là pour lancer des slogans; c'est artificiel», dit une jeune étudiante.
Les salaires des firmes étrangères sont trois fois plus élevés que dans l'administration publique. Dans la classe de français de Mme Guetta, les étudiants se feraient volontiers engager chez Danone, Auchan ou Citroën, des employeurs potentiels qui ont déjà passé dans leur université pour se présenter. Mais ceux qui y parviennent sont rares. «La compétition est féroce. Déjà, pour arriver à l'université, les élèves ont dû se soumettre à quantité de concours très sélectifs. Ensuite, moins de 5% passent le concours national qui permet de décrocher un stage à l'étranger», poursuit Julie Guetta. Pour les étudiants, la pression à la réussite est d'autant plus forte qu'ils sont généralement enfant unique et que l'écolage coûte un saladier à leurs parents: 5000 yuans par an. Wang Huide , directeur du Département de français, en sait quelque chose. Lui-même dépense la totalité de son salaire pour les études de son fils. Chloé, une jeune étudiante en français, vient de décrocher la lune au bout de neuf ans d'études studieuses en français. L'année prochaine, elle s'en ira deux ans à Strasbourg pour apprendre le journalisme. Et c'est à Shanghaï qu'elle espère le pratiquer plus tard. Sans langue de bois.
Opération de débridage des yeux à l'Hôpital No 9. Elle ne dure que 40 minutes.
La Révolution culturelle avait banni le culte de la beauté. Aujourd'hui, les jeunes Shanghaïennes dépensent des fortunes pour les soins cosmétiques.
Ils n'ont plus rien à voir avec les magasins d'Etat qui autrefois permettaient tout juste à la mariée de mettre un peu de rouge sur ses lèvres pour immortaliser le moment de sa vie. Aujourd'hui, les «wedding shops» sont aux petits soins pour déguiser, maquiller et photographier les futurs mariés. Qui en paient le prix: jusqu'à 10 000 yuans (2000 francs) pour les plus exigeants. S'ils peuvent garder le costume pour la cérémonie, c'est avant tout la photo qui compte. La garde-robe est digne de celle du château de Versailles. Mais la pose en costume traditionnel chinois est systématique et comprise dans le prix.
«Prendre une photo? D'accord, mais alors seulement de moi. Vous ne prenez pas la boutique, O.K.?» La gérante du magasin A Cha a visiblement peur qu'on vienne copier son concept. Il faut dire qu'il détonne à côté des petites échoppes chinoises. Et en rayon, des vêtements brillants et plastifiés, totalement déjantés, sont garantis «made in Japan».
La vieille dame au coeur de dentelles
Mandarines sur la table, fraises brodées sur la nappe, Li Meizhen aime les fruits. Et les coeurs-coussins répartis sur le lit. Pour plus de compagnie, elle allume en même temps TV et radio. Un deux-pièces avec son fils, sa belle-fille et son petit-fils, une pension de postière équivalant à 200 francs par mois. Li estime tenir le meilleur morceau de sa vie: «Mes parents ont été tués par les Japonais quand j'avais huit mois, c'était difficile.» A la retraite, il y a dix ans, lorsqu'elle a été transférée du centre dans ce quartier du nord, elle était encore en banlieue: «Il y avait de l'herbe, mais la ville pousse si vite...» Si vite qu'elle se retrouve comme en plein centre, au coeur des échoppes, émerveillée: «Quand je veux me faire plaisir, j'emmène mon petit-fils voir les tours. J'ai beaucoup souffert mais ça se termine bien.» Ar. D.
Li Meizhen.
S'enfermer dans un salon particulier pour manger et hurler en choeur dans un micro, c'est l'un des passe-temps favoris des Shanghaïens. Au point que d'énormes complexes entièrement voués à ce culte voient le jour. En main d'un Taïwanais, Cash Box, le plus grand karaoké de la ville, ressemble à un palace. Un hall grandiose et un personnel stylé accueillent les convives, venus en famille ou entre amis. On les conduit dans l'une des 95 chambres de l'établissement, équipées de grands canapés et d'une télé. Le personnel va et vient constamment pour servir les hôtes, qui chantent de plus en plus faux au fil de la nuit. Comble du raffinement: les chambres de luxe comptent chacune leurs toilettes privées. L'établissement, qui ouvre à 8 heures du matin, affiche complet tous les soirs.
L'ami chinois
Il adore parler la langue de Molière, a visité Paris, suit tous les exploits de l'équipe de France de foot et dit «sauce tomate» lorsque nous disons «ketchup». Hui, alias David, un nom d'étudiant que ses professeurs de français ont choisi pour lui - «j'aurais préféré quelque chose de plus moderne», se plaint-il en rigolant - espère bientôt décrocher un nouveau stage dans une université française, à Paris ou à Lyon. Partir oui, mais pour mieux revenir. Car à 21 ans, il a l'ambition, comme la plupart de ses camarades de classe, de trouver un job d'interprète dans une entreprise étrangère installée à Shanghaï. Pas forcément ce que son père, banquier et fils de banquier, voudrait le voir faire. Séchant les cours, David offre volontiers ses services dès qu'une entreprise francophone a besoin de lui: une association française qui fait de la prévention contre le sida, un marchand de bordeaux qui veut s'implanter à Shanghaï ou encore dix reporters suisses et tintinophiles égarés dans la ville. Hui, bien sûr, a lu le «Lotus Bleu». Il sait qu'il est un peu devenu notre ami Tchang. C. M.
Hui. Alias David
Dans les bars et les boîtes de nuit, le client, surtout s'il est étranger, ne boit pas tout seul très longtemps. Au Judy's Too, dans la rue très chaude de Maoming Lu, la grande photo qui trône derrière le bar annonce subtilement la couleur: entre expat' et Chinoises, rien n'a vraiment changé depuis les années 30. Pour freiner le dévergondage nocturne - entendez la drogue et la prostitution -, les lieux publics ont l'obligation de fermer à 2 heures du matin depuis la fin de l'été dernier. Du moins officiellement...
«Phoenix ne meurt jamais»
Les épais rideaux bleus sont censés le protéger des descentes de police. Mais le patron sait que la mesure est illusoire. «D'ici à quelques jours, mon bar va fermer, une nouvelle fois.» Le surnommé Phoenix, disons la trentaine puisqu'il en fait un sujet tabou, tient un bar gay - et plutôt discret - au coeur de la ville. Depuis 1997, il en est déjà à son cinquième établissement. Tous ont été systématiquement bouclés par les autorités. Car à Shanghaï, comme ailleurs en Chine, l'homosexualité est encore très mal vue. Considérée comme contraire à la morale sexuelle, les médecins tentent toujours de la «traiter» et la police de réprimer les lieux de rencontre. «C'est simple, officiellement, nous n'existons pas, dit le jeune gay. Même dans une grande ville comme la nôtre, il est impossible d'imaginer que deux garçons puissent partager ouvertement leur vie et le même appartement. Moi, j'ai découvert mon orientation sexuelle à 16 ans, mais je n'ai pas encore osé en parler avec ma mère. C'est un sujet tabou dans la société chinoise. En Europe, je sais que vous avez des associations qui revendiquent des choses; chez nous, c'est encore totalement impensable.» Alors, ouvrir des bars est un moyen d'exister, coûte que coûte.
2. Le feu Vices
Que reste-t-il des parfums d'opium?
L'opium parti en fumée, la prostitution et le jeu reprennent leurs quartiers sans rougir. Détours dans les ruelles, les bars et sur les quais, à la recherche des derniers vices. Et de leurs fantômes.
Florence Perret et Cathy Macherel Avec Elisabeth Gordon
Fumeurs d'opium au début du siècle.
2 heures du matin, quartier chaud: un sourire pour la photo et un regard sur le mac qui veille au grain.
La folie du ma-jong.
Vertigo
Cul de Chine
L'ordre règne à la gare de Shanghaï. Même les petits métiers ont leurs règles et leur règlement. Il y a des femmes, uniformes bleus trop grands pour elles, qui proposent la chambre et le couvert pour une poignée de yuans. Autour de ceux qui sortent ou qui passent, d'autre filles, pantalons en fuseaux, anoraks qui leur boursouflent le haut et donnent à ces poules des airs pincés de gallinacés d'élevage. A Shanghaï, dit le babil de la propagande, la prostitution n'existe pas. Il vaudrait mieux dire qu'elle ne doit pas se voir. Pour racoler, elles marchent juste derrière le client pressé et proposent. L'homme achète sans la voir la promesse d'un frisson. Il aura le temps d'espérer. Une fois qu'elle a ferré, la fille passe devant, à dix mètres, pour conduire sa proie dans un cloaque. Intrigué par ces manoeuvres qui ressemblent à une partie de go de la pudeur, l'Occidental qui voudrait prendre part au jeu est éconduit, comme s'il était inconvenant qu'il en fût. A Shanghaï, l'amour tarifé, c'est le socialisme pour un seul pays. M. Z.
Scène de nuit à la gare: quand on arrive en ville...
Un port énorme, et des marins qui ont besoin de décompresser.
3. Le cerveau Politique
Le maoïsme dans un bol de thé
Le communisme reste le rêve radieux du régime. Au milieu des klaxons et des sonneries de portables, on n'en entend plus que l'agonisant murmure.
Pierre-André Stauffer et Michel Zendali
Ostentatoire et fantomatique. Trapu, carré, massif, l'air inspiré et l'oeil matois. Il est là, dans l'éclairage funèbre de l'après-midi. Un peu oppressant sans doute, mais dérisoire. Il domine le jardin de l'Université, mais le dieu solaire n'est plus qu'un monument classé, le Grand Timonier un épouvantail à moineaux, le Grandiose Leader une statue qui n'attire l'attention que des touristes et des hôtes de passage. Mao Zedong est là, mais il n'existe plus, même pas dans les esprits. Le politologue Lu Chan, en jeans et baskets, ne le cite jamais, comme s'il le trouvait trop encombrant pour sa démonstration. Et sa démonstration, c'est que la Chine s'est rarement si bien portée, qu'elle est grosse des promesses d'un avenir lumineux. Tout ça grâce à Shanghaï, la ville pilote, la ville phare qui draine à elle l'intelligence, le dynamisme et l'audace de la nation.
Shanghaï, centre nerveux du capitalisme à la chinoise? «Mais non, mais non, proteste énergiquement le politologue, nous ne sommes pas capitalistes, nous sommes demeurés socialistes.» Cette proclamation fait penser à la fameuse histoire du bol de thé qui contient en réalité du riz et autres délicatesses, mais que chacun persiste à considérer comme un bol de thé. Dans le langage politique chinois, les mots signifient rarement ce qu'ils désignent. Shanghaï et même la Chine ont déjà largué sans le dire vraiment le plus clair du maoïsme et, à toutes fins pratiques, paraissent sur la bonne voie de se débarrasser du marxisme lui-même, comme en témoigne Zhou Yupeng, vice-maire de Shanghaï et maire de l'arrondissement de Pudong. Pour lui, le socialisme à la chinoise «n'empêche pas d'emprunter aux expériences capitalistes ce qu'elles ont de meilleur». Autrement dit, tout aspect de la doctrine marxiste qui entraverait l'effort de modernisation peut être balancé par-dessus bord, alors que toute recette non marxiste qui se révélerait efficace peut être légitimement adoptée, étant bien entendu que la langue morte de l'idéologie s'emploiera à recouvrir au mieux les cendres de ce cadavre historique.
Le clergé politique
Vouloir que le Parti ait de lui-même l'idée de dépérir ou de disparaître serait certainement beaucoup trop exiger. Il ne peut au contraire que s'efforcer de s'éterniser par tous les moyens. Même la preuve de son caractère superflu ne peut l'amener à jeter l'éponge. Il préférera se transformer jusqu'à devenir méconnaissable, se mettre la tête en bas s'il le faut, acceptant tout, sauf de disparaître. Ainsi, il y a toujours, situé théoriquement dans la hiérarchie au-dessus du maire, le secrétaire central du Parti de la province de Shanghaï. Comme dans n'importe quel pays communiste de la grande époque, la filière parti double la filière gouvernement. Mais le Parti, tout aussi rigide, amorphe, incommode et conservateur qu'il puisse encore être, ne fait rien qui pourrait troubler la marche des Shanghaïens vers le capitalisme triomphant. Les conflits entre le maire et le secrétaire central sont désamorcés avant même de s'exprimer. «En général, on s'arrange, par avance, pour qu'il n'y ait pas de problèmes.» Le parti est devenu une sorte de clergé, gardien de ce qui reste d'une bonne parole dont personne ne se soucie plus guère. Rien là que de très occidental. Qui, dans nos pays, écoute encore les objurgations de l'Eglise? De toute façon, assure un jeune étudiant en langue française, «les Shanghaïens méprisent la politique». Ils la méprisent, corrige le journaliste de la télévision, «mais ils respectent la loi». Que demander de plus? La démocratie, peut-être? L'ennui est que «tout le monde s'en fout», hors quelques intellectuels dont l'influence s'est volatilisée en même temps que progressait l'économie de marché. Le journaliste s'amuse à recenser tous les jours sur «Sina. com. cn» le type de problèmes qui tourmentent le plus les quatorze millions d'habitants de la ville. D'abord, ce qu'on peut regrouper sous le terme de «nationalisme», ensuite la corruption. Le nationalisme, c'est l'esprit de famille. Les Chinois considèrent qu'ils appartiennent tous à la même grande famille, d'où cette idée que «Taiwan est un enfant prodigue qu'il faut ramener au foyer, sans lui demander son avis», commente le journaliste. «Demande-t-on son avis à un enfant?» Chapitre corruption ou malversation commerciale, l'affaire du riz toxique de Canton rameute tous les internautes. Des marchands sans scrupules ont huilé leur riz pour le rendre plus brillant, donc plus alléchant. «Si on les arrête, il faut les tuer», conseille un correspondant. «Tuez-les tous, massacrez-les!», la même recommandation est lancée aux quatre coins du pays, avec quelques légères variations ici ou là: «Emprisonnez-les et faites-leur manger leur riz empoisonné; s'ils n'en meurent pas, achevez-les!»
La corruption est un sujet libre, sur Internet, à la télévision, dans les journaux. La mairie encourage même les discussions à ce sujet, comme si elle voulait sincèrement extirper ce fléau. Au début de l'année, un chef adjoint de la police de Shanghaï, accusé d'enrichissement illégitime, a été la proie de tous les médias. Une sorte de défoulement collectif. Une récréation médiatique. Pour ce qui est de la politique courante, on ne s'y intéresse que si elle touche au logement, à la retraite, au salaire, aux impôts ou à la consommation. Débattue essentiellement dans les comités de rue ou de quartier, où chacun peut se plaindre de ses petits ennuis quotidiens, elle n'est plus vécue comme le besoin de «faire l'histoire», à la manière de Mao, mais comme la nécessité de défendre sa peau, et pour un jeune «d'avoir un bon métier qui lui permette de gagner le plus d'argent possible pour s'acheter des trucs à la mode», résume l'historien Bao Xiaoqun.
Manif devant la mairie
Certains modernisateurs espèrent que la réussite économique créera enfin les conditions d'une véritable transformation politique. Mais on voit mal les nouvelles générations commodes et arrangeantes que le pouvoir a fabriquées se révéler un jour les fossoyeuses, encore moins les usurpatrices ou les démolisseuses de ce père exemplaire.
Les plus vieilles non plus. Il suffit d'écouter les rescapés du Grand Bond en avant et de la révolution culturelle. Des gens que Mao avait personnellement distingués et qui aujourd'hui s'esbaudissent devant les réussites verticales du social-capitalisme à la chinoise.
Il y a bien eu, au début de l'année, quelques manifestants devant la mairie. Ils protestaient contre le nouveau système de couverture maladie, à charge désormais des patients et non plus de l'Etat, sauf pour les cas graves. Mais Xu Kuangdi assure qu'il a jeté sur la manifestation un regard mieux que compréhensif. Tout juste s'il n'a pas dit qu'il l'avait organisée lui-même. Le pouvoir stérilise les velléités d'objections, ou plutôt il les enrôle, il les recrute, il les retourne à son profit. Et s'il le faut, il est toujours prêt à accompagner le développement économique de mesures sociales destinées à prémunir la population contre les dommages collatéraux du libre marché. C'est dire que le développement en question a des vertus éducatrices, dresseuses et civilisatrices. Quel besoin alors d'une vraie démocratie au sens où l'entendait un texte du dissident Wei Jingsheng affiché en 1978 à Pékin? «Un système qui permet au peuple de choisir à son gré des représentants chargés d'administrer pour lui, en conformité avec sa volonté et ses intérêts.»
Le politologue Lu Chan assure, main sur le coeur, que la Chine est «déjà une démocratie». On aimerait bien savoir ce qu'en pense Wei Jingsheng, condamné à quinze ans de travaux forcés en 1979 et exilé après dix-huit ans de captivité. Personne, à Shanghaï, ne se souvient de lui. Et la démocratie, on a sauté par-dessus. On s'en est désintéressé, on s'en est fatigué avant d'y avoir goûté. De toute façon, le pouvoir n'a plus besoin d'une armée de réserve disciplinée. Mais de consommateurs qualifiés.
Mao et Zhou Enlai. Des porte-bonheur dont raffolent les chauffeurs de taxi.
Vertigo
Les maires en leur palais
Le maire et le vice-maire. Xu Kuangdi et Zhou Yupeng. Chacun son palais, chacun son quartier. Dans les deux cas, des hôtesses d'accueil aux sourires de glace. Chez le maire, les jupes sont bordeaux et recouvrent pudiquement la moitié du genou; chez le vice-maire, plus jeune et plus technocrate, elles sont bleues et excessivement courtes. Chez l'un et chez l'autre, le visiteur, officiel ou éventuellement journaliste, entre dans un luxueux espace vide, un atrium de marbre clair, brillant, comme s'il venait d'être frotté par une armée de balayettes. La solennité initiatique, le sourire permanent dominent dans le salon de réception des deux palais, aménagés exactement de la même manière, sans qu'on sache lequel est inspiré de l'autre. Aux questions curieuses, le visiteur n'aura jamais droit qu'à des propos insignifiants, dissous par l'air silencieux de la climatisation sans laquelle aucune pensée autorisée n'est possible. Et les sténographes de s'affairer à ne rien perdre des miettes qui tombent des deux augustes bouches. P.-A. S.
Xu Kuangdi, maire: «Nos erreurs gauchistes»
Comment une ville capitaliste peut-elle naître en pays communiste?
Vous, vous avez confiance en Dieu, nous en notre idéal: le socialisme chinois. Dans les années 50, nous avons commis des erreurs gauchistes, nous voulions atteindre trop vite le modèle communiste. Depuis, nous avons compris qu'il faut d'abord utiliser les bonnes expériences capitalistes avant d'y arriver.
A s'américaniser, Shanghaï n'est-elle pas en train d'oublier qu'elle est asiatique?
Pas du tout. Nous restons attachés à notre passé. La génération des Qing, des Ming fait partie de notre culture mais nous étions enfermés entre quatre pans de mur, retardés et arriérés. Aujourd'hui, la qualité de vie est incomparable. Imaginez-vous: en 1990, un habitant de la ville disposait en moyenne de 6 m2, contre 12 m2 en 1999. De 1990 à 1999, les salaires ont triplé.
Je porte peut-être un costume occidental, ça ne m'empêche pas de rester Chinois.
Qu'est-ce qui reste chinois?
La place laissée au social, au spirituel.
Quelle est votre autonomie par rapport à Pékin?
Pour les projets inférieurs à 30 millions de dollars, nous décidons seuls. Pour ceux qui sont supérieurs, nous devons demander leur aval. Nous leur versons chaque année 60% de notre revenu global.
Les consommateurs se réveillent, ils manifestent contre le système de santé: cela vous plaît?
Je suis favorable aux mouvements citoyens. Chaque année, je reçois 2000 lettres auxquelles je réponds. Les gens de Shanghaï sont très mûrs au point de vue politique. Ils ne dépassent jamais les bornes comme en Indonésie où l'on brûle des magasins.
Les objectifs du PC, l'abolition de la propriété privée et la socialisation des moyens de production, seront-ils atteints?
Bien sûr! Le socialisme, ça ne veut pas dire que tout le monde partage la même chose, ça ne veut pas dire vivre dans la pauvreté. Le communisme est notre espoir, il faut simplement prendre beaucoup de temps pour y arriver.
Propos recueillis par Ariane Dayer, Pierre-André Stauffer et Michel Zendali
Xu Kuandi. Maire de Shanghaï.
Xiong Yongling, le passé rouge
Il a traversé le hall de l'hôtel où nous avions rendez-vous, comme il a traversé le siècle, à pas menus, la tête légèrement inclinée en avant, avec, sous le bras, des papiers en pagaille qu'il exhibera comme des trophées. Xiong Yongling est né en 1919 à Nankin dans une famille de neuf enfants. Il est le plus doué de la tribu et fera des études d'ingénieur. De ces temps obscurs, il n'a que de rares souvenirs: «On mangeait peu; il faisait froid.» L'équation économique est simple: «Avec le salaire d'un mois, on pouvait acheter 500 kilos de riz. Cela suffisait tout juste pour nourrir la famille.»
En 1937, les Japonais prennent pied dans sa ville qu'il quitte pour Shanghaï. C'est là qu'il adhère au Parti communiste. La ville est en ébullition et prépare dans la fièvre la résistance à l'envahisseur. Xiong Yongling s'engagera dans l'armée où il restera onze ans, jusqu'à la libération. Fidèle soldat rouge, désormais chef du service de cartographie de la ville, il épousera avec ardeur les errances du régime. Le Grand Bond en avant, tout au fer, de la fin des années 50 - «on se ruait dans les rues à la recherche du moindre morceau de métal, portes, barrières, candélabres; on les faisait fondre dans des foyers allumés avec les arbres des forêts de banlieue». La Révolution culturelle de 1966 - «les employés de mon bureau m'ont dénoncé comme autoritaire et droitier. Je faisais partie de la neuvième et dernière calamité, les intellectuels.» Ses bourreaux l'envoient travailler sur la rivière Qiong Pu pendant cinq ans.
«C'était des erreurs scientifiques; le Parti les a reconnues», dit Xiong, plus heureux de son sacrifice que malheureux de ses drames personnels. Pendant notre conversation, la traductrice n'a pas cessé de rire, comme si Xiong racontait un autre siècle, une légende. Dans la cellule de parti de son quartier, où il va une fois par mois, le vieux militant évoque encore les temps glorieux avec les camarades. En Chine, on a le culte du matérialisme historique, pas des matériaux de l'histoire. Xiong ne sait pas si ses petits-enfants sont communistes, mais il peut vous donner leur numéro de portable.
M. Z.
Xiong Yongling.
Qu Cheng, le présent doré
Belle gueule, un air d'étudiant studieux, le portable toujours à portée d'oreille, Qu Cheng se rend chaque matin au building de Radio-Orient, l'une des deux grandes stations de la ville, radio publique s'entend puisqu'il n'en existe pas encore de privée. Qu Cheng anime une émission quotidienne consacrée aux problèmes de consommation. Le principe auquel elle obéit peut paraître surprenant dans un pays où la parole citoyenne est étroitement contrôlée: ouvrir l'antenne à toutes les victimes de la cupidité commerciale, où qu'elle s'affirme, dans les entreprises privées comme dans les entreprises d'Etat.
Ce matin-là, le client furieux d'un hôtel de banlieue explique qu'il a été dupé par une publicité qui promettait la gratuité totale des conversations téléphoniques. «Or, j'ai dû payer 800 yuans, c'est scandaleux.» Sourcil froncé, Qu Cheng écoute et fait appeler le directeur de l'hôtel. Le temps d'une pause musicale, et voilà l'accusé en direct. Il s'emberlificote courtoisement dans les histoires d'ordinateur mal ajusté et promet le remboursement de la facture. «Vous étiez moins aimable lorsque je vous ai parlé pour la première fois», s'amuse le plaignant. Qu Cheng a ponctué tout le dialogue de remarques ironiques ou franchement pédagogiques, presque pédantes, du genre: «Il est toujours recommandé de s'assurer qu'un ordinateur fonctionne avant de l'utiliser.»
Toute l'émission est à l'avenant. Qu Cheng joue les instituteurs aimablement paternalistes qui rappellent à leurs devoirs des élèves indisciplinés. Qu Cheng se considère comme un médiateur qui ne prend pas systématiquement la défense des consommateurs mais fait appliquer les lois, nombreuses en Chine, et qu'il connaît presque par coeur. Depuis sa création, il y a huit ans, le succès de l'émission ne se dément pas: dix millions d'auditeurs chaque matin. Seuls les journaux d'information parviennent à faire mieux. Ce n'est pas encore de la discussion politique, même si ça commence à lui ressembler.
Qu Cheng, qui est aussi commentateur sportif et présentateur de variétés à la télévision, rêve d'être le premier Chinois à fonder une radio privée. Quand? Pas de réponse, mais un sourire gracieux. Il s'est déjà éclipsé dans sa rutilante bagnole.
P.-A. S et M. Z.
Qu Cheng .
Vertigo
Enfin mon Petit Livre rouge!
J'avais commencé à désespérer. Impossible de trouver un exemplaire du Petit Livre rouge à Shanghaï. Pas une librairie pour en avoir en rayon. A croire que les millions de copies imprimées durant la Révolution culturelle avaient toutes disparu. C'est finalement en fin de soirée chez des amis chinois que je mis la main sur le précieux opuscule. M. Chen, ancien garde rouge, m'offre la «bible» qu'il agitait frénétiquement durant les années 60. Les pages sont cornées et teintes par une sueur déjà ancienne. «A l'époque, on apprenait par coeur des pages entières, me confie-t-il. On pensait y trouver la sagesse qui nous permettrait de surmonter toutes les épreuves.» Mais M. Chen ne partage pas le romantisme occidental et rigole des illusions passées. Entre hier et aujourd'hui, le gouffre idéologique est presque insondable. P. N.
Vertigo
Une île au sein du trafic
On sort d'une bouche de métro aux petites lueurs de l'aube, et là, au-dessus, reposants, mais vaguement inquiétants, surgissent une place, un palais, celui du vice-maire, qui semblent comme arrachés à la ville et à son agitation. Une île au sein du trafic. On y a traqué sans pitié ni remords, avec le sentiment du devoir patriotique accompli, le détritus en poussière, le mégot lâchement abandonné, la future macule non encore perceptible mais déjà susceptible de se développer. Rien qui traîne, pas même un passant. Derrière les murs vitrés du palais, dans les étages supérieurs, ne circulent que des hommes et des femmes impitoyablement corrects. C'est là-haut que s'attribuent les postes, se nouent les intrigues, se partagent les marchés et se forgent les alliances. P.-A. S.
4. Le coeur Economie
La ruée des nouveaux chercheurs d'or
Tout contribue à faire de Shanghaï le nouveau pôle économique chinois. Exit l'idéologie socialiste, c'est à qui s'enrichira le plus vite.
Pierre Nebel, Anne Gaudard, Sybille Oetliker
Au milieu d'une grande salle bondée, Madame Ke observe avec attention les écrans géants où s'affichent les cours de la Bourse de Shanghaï. La soixantaine grisonnante, elle passe quatre heures par jour dans un des très nombreux instituts financiers de la ville. Une multitude de retraités et de chômeurs se pressent à ses côtés et, comme elle, spéculent à la petite semaine dans une ambiance de foire. Madame Ke est aujourd'hui très satisfaite. Après avoir perdu la moitié de son investissement durant la crise asiatique, elle s'est refaite cette année, faisant monter son capital à plus de 130 000 yuans (27 000 francs). «La capacité à prendre des risques, c'est ce qui fait la force des Shanghaïens», explique-t-elle.
Dans la métropole d'aujourd'hui, jeunes et vieux participent tous au boom économique. Réputés pour leur sens des affaires et leur ouverture d'esprit, ils ont fait exploser le dynamisme de la cité. Après vingt ans de réformes, le PIB de la ville s'élève à 4000 dollars par tête (Chine: 750 dollars) et devrait encore quadrupler dans les quinze ans à venir. Après une longue éclipse communiste, Shanghaï a enfin récupéré sa vocation de capitale économique de la Chine. De toutes les provinces du pays accourent ceux que fascine sa fulgurante prospérité. Les investisseurs internationaux ne sont pas en reste, séduits par son ouverture sur le monde et son emplacement stratégique à l'embouchure du grand fleuve Yangzi.
Au plus haut niveau, les autorités du pays ont décidé de faire de Shanghaï la tête du «dragon économique» chinois, la vitrine du succès des réformes initiées par Deng Xiaoping et poursuivies par Jiang Zemin. Provocateur, Milton Friedman a écrit que «la cité n'est pas une manifestation de l'économie de marché mais un monument d'Etat pour un pharaon mort (Deng), à l'égal des pyramides». Juste en face du Bund, symbole de l'humiliante occupation occidentale, la nouvelle zone économique de Pudong représente la revanche de la Chine sur son histoire. Sur une surface équivalente à celle de Singapour, la planification du gouvernement fait penser au jeu Simcity. Avec un dirigisme très appuyé, de grandes zones sont affectées à la finance, à l'industrie, aux technologies high-tech, à l'agriculture ou encore aux loisirs. La confiance en l'avenir est telle, que les autorités y construisent une infrastructure encore nettement surdimensionnée par rapport aux besoins actuels. Comme pour un enfant en pleine croissance, on prévoit déjà aujourd'hui les futurs habits du géant. Immeubles, métros, ponts, autoroutes, port, aéroport: la machinerie est en place et monte progressivement en puissance. Tout le monde est convaincu que d'ici dix à vingt ans, elle tournera à plein régime. En attendant, on reste surpris par la démesure des moyens. A la superbe Bourse de Shanghaï, les quelques dizaines de traders à la corbeille sont encore bien seuls au milieu des 1608 places de travail que compte le gigantesque bâtiment.
A Pudong, le pari sur l'avenir semble toutefois jouable, pour preuve son PIB augmente en moyenne de 20% par année depuis 1990. Les expatriés eux-mêmes n'en reviennent pas de la rapidité du changement. William Keller, general manager de Roche à Shanghaï, se souvient: «Il y a dix ans, tout était plat et sombre à Pudong. J'étais alors à Hongkong où tout le monde se moquait du projet et pariait sur son échec. Et aujourd'hui, chacun se bat pour être ici!»
Comme un engrais miraculeux, les fonds internationaux viennent arroser Shanghaï et les gratte-ciel de pousser comme des champignons. Après un certain ralentissement durant la crise asiatique, les investissements reprennent. En 1999, 29 milliards de dollars ont été injectés de l'étranger rien que sur la zone de Pudong. Comme l'explique Jörn Kristensen, CEO de Asia Winterthur International, «toutes les entreprises globales se doivent d'être là. Hongkong est un marché largement saturé alors que la Chine et Shanghaï possèdent encore un très large potentiel de croissance.» Pour Philippe Zwahlen, du Swiss Center Shanghaï, «le mouvement est d'autant plus fort que les entreprises occidentales commencent à comprendre qu'il devient de plus en plus difficile de vendre des produits sur le marché chinois sans être sur place». C'est par exemple ce qu'a estimé Bobst qui a monté une usine dans la zone de Songjiang en 1998. Notamment pour améliorer le service après-vente, un atout de plus en plus indispensable pour s'imposer sur le marché.
Si le monde capitaliste trépigne à l'entrée des nouvelles zones économiques de Shanghaï, les habitants de la ville sont plus réticents à déménager. Malgré les efforts du gouvernement pour développer de nouvelles aires résidentielles, Puxi (vieux Shanghaï) reste la rive de prédilection des citadins. Un dicton affirme «qu'il vaut mieux un petit lit à Puxi qu'une grande maison à Pudong».
Réforme des entreprises
Au-delà de la modernisation des infrastructures, le gouvernement a lancé une grande réforme des entreprises d'Etat qui produisent encore les deux cinquièmes de la richesse du pays. Les autorités attendent désormais que les institutions publiques soient rentables, quitte à devoir «replacer» des employés dans d'autres secteurs. Le temps du «bol de riz en fer» est bien loin, remplacé par la responsabilité individuelle. En cinq ans, un tiers des 3 millions d'employés d'Etat de Shanghaï ont perdu leur travail ou ont été réaffectés à de nouveaux postes. Dans les meilleurs cas, les restructurations se font avec succès (lire encadré sur Baoshan Corporation) mais dans d'autres, l'entreprise peut être obligée d'abandonner sa production. Dans l'adversité, elle doit alors se débrouiller pour survivre. Une ancienne employée d'une firme textile nous confiait que son usine avait purement et simplement arrêté son activité mais continuait à gagner un peu d'argent en louant ses locaux!
Le secteur privé, en pleine expansion, absorbe une partie des forces de travail libérées, mais beaucoup doivent survivre avec les modestes indemnités versées par leur ancienne entreprise. «Les victimes de l'ouverture sont surtout les vieux», estime William Keller. «Il existe des cours de recyclage à leur usage, mais leur principal soutien reste leur famille.»
La modernisation des méthodes de management est également au coeur de la réforme des entreprises. Le temps de l'économie planifiée est bien oublié. De plus en plus, les méthodes occidentales trouvent leur chemin dans les vieilles compagnies d'Etat. A la plus fameuse école de management de Shanghaï, une grande partie des étudiants seniors en MBA viennent du secteur public. On y parle de «win-win operation», de «leadership management» ou encore de «market oriented strategy». Avec le retour de nombreux diplômés des universités occidentales, c'est un vent de nouveauté qui fait son irruption dans le monde économique chinois. Des concepts comme la valorisation des ressources humaines font même leur apparition grâce au soutien d'organismes comme le BIT.
Avec les réformes, beaucoup d'aspects sociaux du vieux système communiste disparaissent lentement. Témoin, la révision toute récente du système d'assurance maladie qui institue pour la première fois des franchises élevées, difficile à assumer pour les catégories les plus défavorisées de la population. S'il reste encore une assurance retraite et chômage, voire même des congés maternité d'une durée de six mois, il est devenu extrêmement difficile de vivre avec les quelques centaines de yuans qu'assurent ces filets sociaux. Zhou Yi, économiste à l'Université Fudan de Shanghaï, va jusqu'à confesser que lui-même ne sait plus très bien ce qu'il reste de socialiste dans l'économie chinoise. «Sur bien des aspects, l'Europe est plus sociale que nous.»
Mouches et moustiques
Aujourd'hui la poursuite du développement de Shanghaï semble assurée. Confiant, le gouvernement place désormais ses priorités dans le soutien aux provinces pauvres de l'Ouest. Même les avantages fiscaux accordés aux entreprises occidentales vont progressivement disparaître. Zhou Yupeng, vice-maire de la zone de Pudong, ne s'en émeut pas, estimant que «quand un enfant commence à grandir, il n'est plus nécessaire de le protéger autant qu'avant». Reste beaucoup d'incertitudes quant aux conséquences de l'ouverture à l'OMC pour les entreprises de la région . Xu Guojian, partenaire d'un célèbre bureau d'avocats de la ville, rappelle que «personne ne sait exactement l'ampleur des changements qu'engendrera l'adhésion». Au-delà des avantages économiques, de nombreux intellectuels chinois espèrent que l'élan réformiste imposé par l'OMC se communique à la sphère politique. En 1983 déjà Deng Xiaoping craignait que la politique d'ouverture n'entraine la pollution spirituelle de la Chine. «En ouvrant les fenêtres, on laisse aussi rentrer les mouches et les moustiques», disait la propagande d'alors. La mouche du capitalisme s'étant déjà introduite dans la maison, le moustique de la démocratie sera-t-il le suivant?
Madame Ke passe 4 heures par jour à spéculer.
La gestion capitaliste à l'occidentale a fait son irruption au coeur même des grandes entreprises d'Etat.
Derrière la croissance: une volonté politique.
Que ce soit dans le textile (comme ici l'atelier de Nove Marzo à Suzhou) ou dans d'autres industries manufacturières, la Chine devient un atelier de production pour le monde entier. La qualité rejoint les standards internationaux et les prix défient toute concurrence.
Cinq conseils pour mieux investir
La crise asiatique a refroidi certaines ardeurs, l'aspérité du marché tué des illusions, la qualité des produits locaux éjecté les blancs-becs. A la veille de l'arrivée de 1,3 milliard de consommateurs dans les travées du commerce mondial, il est encore possible de faire de l'argent dans ce pays. Mais à certaines conditions.
Forts de leurs envies et de leur expérience, une poignée d'Helvètes ont posé ce printemps la première pierre du Swiss Center Shanghai. But de l'opération: abaisser les barrières entre les PME suisses et le marché chinois grâce à des services d'information, de consulting mais aussi à la mise à disposition de locaux de production. Doyen des Suisses de la ville, Nicolas Musy dit n'avoir pas choisi la branche dans laquelle il allait évoluer mais les gens avec qui il voulait travailler. Son compère Philippe Zwahlen avertit d'emblée qu'on ne peut vendre ici un produit plus cher que celui qui existe déjà: il faut le proposer au même prix mais muni d'une meilleure qualité. Les conseils des «expat'» riment souvent avec patience, réalisme et vision à long terme. Exemples.
1. Ce n'est pas parce que le marché est immense que vous trouverez forcément votre bonheur!
Souvent les investisseurs arrivent mal préparés en Chine. Ici, comme ailleurs, voire plus qu'ailleurs en raison de l'évolution du marché, une étude approfondie de faisabilité ainsi qu'une fine stratégie sont indispensables.
2. Vous ne changerez pas la Chine!
Face au 1,3 milliard de Chinois, la question qui se pose n'est pas «que pourrais-je changer ici?» mais bien «que puis-je faire ici?». Environ 90% des échecs sont dus à l'attitude des entrepreneurs étrangers. Ensuite, vient le problème de la nécessité ou non du partenaire local. Et, en cas de réponse positive, sa recherche. Attention à sa situation financière et son carnet d'adresses, qui seront les vôtres pour longtemps.
3. Défendez vos droits!
Le système légal est récent et bien développé en Chine. Mais vos droits ne viendront pas à vous, il vous faudra les réclamer. Souvent, les Chinois constatent une certaine contradiction dans le comportement des investisseurs européens: ils demandent un minimum d'interventions et de prescriptions étatiques, tout en exigeant de Pékin la protection de leurs droits.
4. Avancez pas à pas!
Dans cet empire, on règle les problèmes les uns après les autres. Testez vos résultats après chaque phase d'activité et d'investissement. L'expérience s'acquiert chemin faisant et montrez-vous prêt à changer de trajectoire si nécessaire.
5. Soyez conscient du risque!
L'investissement minimum pour créer une société étrangère se monte à 200 000 dollars. Le retour sur investissement, lui, se fera attendre. Petits et grands, sur ce marché, doivent se montrer patients, ne planifier qu'à long terme. Il faut donc avoir les reins solides. Reste que la Chine procure des avantages: elle devient un atelier de production pour le monde entier. Produits et composants y sont actuellement fabriqués à un niveau de qualité international et à des prix défiants de nombreux concurrents. A vous de tenter d'en tirer parti pour gagner des parts de marché en Occident!
S. O./A. G.
www.swisscenters.com
Des patrons par milliers
Le citoyen d'honneur
Il loue les mérites de l'intégration, des synergies. Des paroles à l'acte, il peut se vanter de pouvoir franchir sans encombre les portes des cercles fermés du pouvoir shanghaïen. William Keller est un des rares Occidentaux à avoir conquis un permis d'établissement et un certificat de citoyen d'honneur de la cité. Il connaît la ville. La ville le reconnaît. Lui et les 200 millions de dollars que Roche a investis dans la région et notamment à Pudong. Depuis six ans, il vit à Shanghaï en compagnie de sa femme hongkongaise et du petit bout de chou qui s'affiche sur l'écran de veille de son ordinateur. Depuis six ans, il dirige le développement de ce bras de la firme bâloise qui emploie désormais 1800 personnes, dont 900 à Shanghaï. Roche a fait ses premiers pas en Chine dans les années 80, des contacts ont alors été noués et jamais oubliés, raconte le patron, qui comme tant d'autres insiste sur l'importance des relations locales. Ces clés du marché, ces sésames des strates décisionnelles. «Elles demandent du temps et ne peuvent être remplacées par de l'argent.» A. G./ S. O.
Le Chinois revenu
Ciel de tempête sur le Léman. Une photo pour résumer quatorze années passées en terre helvétique, un cadre dans un bureau pour localiser l'entreprise qui lui a confié sa vitrine le long du Yangzi. Depuis 1996, Ren Zhanbing a retrouvé sa Chine natale. Il savait qu'un jour il reviendrait et, ajoute-t-il en servant un bon petit café serré, a toujours voulu travailler dans l'industrie. L'idée a balisé une conversation - en français bien sûr - rythmée d'aller-retour Lausanne-Shanghaï. Ou plutôt, Prilly-Songjiang. Car cet ingénieur optique, qui a longtemps mis sa tête au service de l'EPFL, a développé l'usine chinoise du constructeur vaudois de machines Bobst. Une grande halle aérée dans une zone industrielle qui n'est pas Pudong. Entre les machines en phase de montage, deux paniers de basket mobiles: le patron insiste sur la culture d'entreprise mixte - sino-helvétique, entre groupe et individualisme - qu'il a développée. C'est à ses yeux un des piliers de la réussite de la société sur le marché chinois. A. G.
L'apprenti capitaliste
C'est dans un anglais courant que Yi Tang répond aux questions. Brillant, c'est un des rares élus à pouvoir suivre les cours du MBA de la prestigieuse China Europe International Business School. Il fait partie de ces futurs cadres de haut niveau dont la Chine manque tant. La politique, ce n'est pas sa tasse de thé. En juin 1989, il est sagement resté à la maison. Ce qui l'intéresse aujourd'hui ce sont ses cours sur la stratégie «win-win». Il a payé lui-même les 10 000 dollars d'écolage et espère bien décrocher un job en or à la sortie. Formé à l'école du capitalisme, il n'a aucun complexe face à l'Occident: «La Chine est un pays exceptionnel. Notre relation avec l'Ouest doit se concevoir sur pied d'égalité.» P. N.
La millionnaire
S'il n'y avait la clinquante mise en scène de la maison, s'il n'y avait la grosse cylindrée dans l'allée, s'il n'y avait les gardes succédant aux gendarmes couchés dans le lotissement, rien dans ce petit bout de bonne femme souriante ne laisserait deviner sa réussite. Avec 400 francs dans une main et dans l'autre celle de son mari réalisateur, Sarah Chen débarque en 1993 dans un 7 m2 shanghaïen. Un professeur d'université l'a poussée dans les bras du cinéma, une «marraine» dans ceux de la religion catholique, là où l'on trouve «une réponse à toutes les questions essentielles». En quelques mois, elle profite de cette ville prête à transformer toute prise de risque en or, amasse un petit pactole dans une multinationale de la pub et crée sa propre société. Un coup d'oeil au marché lui suffit pour s'imposer dans le créneau lucratif de la vente d'espaces publicitaires dans les médias. Aujourd'hui, à 32 ans, cette mère de deux enfants (elle est allée aux Etats-Unis pour accoucher du second) et son mari financent leur premier long métrage commun, une histoire d'amour qui «ne devrait pas plaire aux Chinois, trop traditionnels», raconte-t-elle en triturant la télécommande de son chauffage dernier cri qui se refuse à obéir.
A. G./S. O.
L'empereur de l'acier
Ai Baojun est un homme important. Lorsqu'il reçoit ses hôtes, il emmène avec lui une cour d'une douzaine de personnes: secrétaires, adjoints, responsable des relations publiques, équipe de TV interne, photographe et préposée au service du thé, personne ne manque. La chose est bien normale en Chine car il est le directeur d'une des plus grandes entreprises d'Etat: Baoshan Steel Corporation. Du sommet d'un luxueux gratte-ciel de la nouvelle zone de Pudong, il règne sur un empire sidérurgique de 18 000 employés.
Les autorités aiment donner en exemple son entreprise qui a particulièrement bien réussi sa reconversion à l'économie de marché. Depuis le début des réformes en 1985, l'influence de l'Etat sur la conduite des affaires s'est réduite. Aujourd'hui l'entreprise est proprement autonome. Une partie de son capital vient même d'être ouverte au public et lancée en Bourse. Les méthodes de gestion du groupe n'ont plus rien à voir avec celles de l'économie planifiée. Ai Baojun parle rentabilité, rendement, adéquation au marché et coût de revient. Le management rajeuni est formé aux meilleures écoles du capitalisme occidental. Près de 50% des cadres possèdent un MBA et 60% ont une expérience à l'étranger. Le directeur ne fait pas exception. Issu de la première génération d'étudiants qui a suivi la Révolution culturelle, il a passé deux ans aux Etats-Unis et ne parle pas volontiers politique.
5. Les pattes Urbanisme
La folie Megalopolis
Toujours plus fou, toujours plus haut: la «ville au-dessus de la mer» prend chaque jour l'ascenseur. A chaque tour démesurée son style, ses couleurs, ses erreurs. Les bas quartiers n'ont qu'à s'écraser...
Florence Perret et Ariane Dayer
A perte de vue. Des hauts et des bas. Des hauts de plus en plus hauts. Des bas, tombés bien bas, bientôt plus là. Pas de quartier donc. Juste une immensité de 660 km2, le dixième du Grand Shanghaï qui s'étend là-bas, dans le très loin. Ici, on rase ce qui gêne, on remplace le bois par le verre, le vieux par le jeune, le court sur pattes par d'immenses échasses. Vertes, bleues, dorées. Et roses, beaucoup de rose. Même les artères se parent la nuit d'ultraviolet. C'est ainsi. Devenir «le New York de la Chine», comme l'annonce le premier ministre Zhu Rongji, exige une politique urbanistique de fer. Dût-on le tordre pour mieux composer.
Un mélange de Tokyo et de Los Angeles: telle est, soupire le sinologue Christian Henriot, la ville moderne dans l'esprit des urbanistes shanghaïens. La leur se bâtit depuis sept ans à raison d'un building et des poussières par jour. Trois mille tours ont ainsi poussé comme des..., enfin ont poussé tout court. Et ce n'est pas près de s'arrêter. Dix mille d'entre elles sont actuellement en construction. L'an prochain, de ce côté-ci du fleuve Hangpu, dans le nouveau quartier clinquant de Pudong que traverse désormais sur 5 km la majestueuse «Avenue du Siècle», devrait s'élever le Shanghaï World Financial Center, «le plus haut building du monde» (460 m). Là où s'érige depuis deux ans «le plus haut hôtel du monde», le sublime Hyatt-Jin Mao (420 m); là où culmine aussi depuis 1995 «la plus haute tour d'Asie» (468 m), la version shanghaïenne - rose forcément - de la tour TV de Berlin. Le symbole de la nouvelle mégapole.
Le clou de la visite
Huitante ans après la démolition des murailles quatre fois centenaires de la vieille ville (8 mètres de haut... 4,5 km de long), Shanghaï a réussi l'impossible: faire disparaître toute trace d'architecture chinoise. Un zeste ici de néo-classicisme, une pincée d'influence romaine, une tombée de restauration française, une brochette de Grèce antique: on compte dans la Cité une multitude de genres différents. La Ville va même jusqu'à se targuer de ne pas avoir «de règles très strictes». «Tout est possible ici. Shanghaï est une ville ouverte, on accepte tout ce qui est bien», lance, généreux, un expert de l'Urban Planning bureau. On ne peut l'en blâmer. La faute à la Révolution culturelle qui en imposant ses plans à la soviétique a guillotiné du même coup toute tentative de modernisation de l'architecture chinoise. Fermés dès 1949, les départements n'ont rouvert que dans les années 80, il y a vingt ans. Difficile de retrouver ses repères en si peu de temps.
Alors, on a construit en reluquant ailleurs. «On a fait des collages», diront les Occidentaux. «On a fait du moderne, de l'occidental», répondra Shanghaï, certaine que ses verticalités, son pouvoir, égaleront bientôt celles de Manhattan, la reine du gigantisme. L'exemple, la rivale.
Mais pour apparaître comme une concurrente sérieuse, il fallait de bonnes bases. Une carte de visite futuriste, à son image. Une maquette géante de la ville par exemple. Alors, pour l'abriter, Shanghaï a construit un musée de l'urbanisme. Un grand bâtiment blanc qui se dresse, fier comme Artaban, sur la place du Peuple, au côté de la grise Mairie. Quatre étages, des plans du devenir, des photos du présent, des comparaisons animées et édifiantes du Shanghaï d'hier et de celui de demain, la présentation du nouvel aéroport de Pudong (avec plus d'avions qu'il n'en accueille réellement), la maquette du futur port et son pont de... 30 km, le plus long du monde évidemment. Mais le clou de la visite, ce sont les appartements-témoins qui montrent aux populations des vieux quartiers, déplacées à contrecoeur et par milliers dans des nouveaux HLM dans la zone de Pudong, combien leur vie va changer. Leur confort s'améliorer.
Et ça marche. Hallucinés, les visiteurs clignent des yeux devant la voiture qui pointe son capot de carton sous la porte électrique du garage, le sofa zébré des années 70, l'écran géant 16:9, le DVD et ses six enceintes, la sonnette vidéo, l'ordinateur, le chauffage au sol, la salle de bains. Ah la salle de bains... Une baignoire, des toilettes, une machine à laver, l'impensable pour tous ces gens qui vivent encore dans les lilongs. Symboles de l'architecture des années 20, ces maisons de bois, que l'on découvre, ébahi, au détour d'une ruelle et où pendent en parfaite intimité sous-vêtements et canards plumés, sont les derniers havres de paix au coeur de la Cité. Des témoins fabuleux du passé qu'on a laissés se délabrer selon le credo: «Ce n'est pas parce que c'est vieux qu'il faut le garder» (sic!). Une pièce ou deux que se disputent les rats et les punaises, un lit, un semblant de cuisine, des éviers de pierre devant la maison qui servent à la fois aux shampoings, à la toilette, aux brossages de dents. C'est tout. Ces cruches en bois ornées d'un couvercle sur les paliers? Des «matong», des pots de chambre que viennent vider chaque jour à l'aube les préposés aux excréments de quelque 700 000 Shanghaïens.
Les noms de la gloire
Pas de ça à Xintiandi, «le nouvel univers» sis dans l'ancienne concession française, à deux pas de la cité chinoise. Là, contrairement aux 6 millions de m2 d'habitations voués à la démolition, on ne laissera pas les vieilles pierres s'écrouler: «Old should be old, new should be new», clame-t-on ici. Alors, pour rendre crédible son slogan «Quand hier rencontre demain à Shanghaï aujourd'hui», Xintiandi restaure, pense, crée. A grands frais. Résultat, une immense zone qui s'étendra sur 52 hectares et qui proposera au coeur de la ville des rues piétonnes, un quartier résidentiel, des bureaux, des magasins (Starbuck's a déjà pris ses quartiers), des cabarets, des cinémas, des espaces verts. Le tout s'articulant autour d'une grande avenue, «similar to Fifth Avenue» bien sûr, et d'un lac artificiel. Un clin d'oeil à l'histoire, à la toute première réunion secrète du PCC qui, le 23 juillet 1921, s'est tenue dans ce bâtiment de briques vertes et... roses, vous l'aurez deviné. Débusqués, Mao et les siens ont dû fuir et continuer leur réunion sur un bateau au sud de la ville. D'où cette jonque, d'où ce lac, d'où ce vert. D'où ce nom peut-être, le «Mao Lake-Garden».
Mais n'est pas «Garden» qui veut. Car si entre 1992 et 1997, les appellations des buildings étaient laissées à la seule imagination de leurs promoteurs pour favoriser la construction, il n'en est plus ainsi aujourd'hui. Plus question d'appeler un bâtiment «Plaza» s'il ne possède pas un espace d'au moins 2000 m2, inutile d'essayer de le baptiser «Garden» si l'herbe ne verdit pas 50% du sol, impensable encore d'imaginer lui donner du «high building» s'il n'atteint pas huit étages. Mais le risque, en l'occurrence, est mineur.
Car Shanghaï n'a pas fini sa course à la verticalité. Ni son marathon. Comme prise par la frénésie de l'immensité, dans l'incapacité peut-être de la gérer, elle ouvrira de nouveaux chantiers. Encore et encore. Jusqu'à sortir entièrement de la brume.
Pourtant sublime, au petit matin, sur le Bund...
Quand Shanghaï veut faire du «moderne», de l'»occidental»...
Le Bund dans les années 30.
La cité et ses murailles en 1840.
420 mètres, 88 étages: le fabuleux Jin Mao est l'hôtel le plus haut du monde.
Des ruelles, des sous-ruelles d'un autre temps vouées à la démolition...
... puisque «ce n'est pas parce que c'est du vieux qu'il faut le garder.»
Vertiges sur le Bund: Pudong n'est plus ce qu'il était...
Vertigo
Combien de grues?
Panique à bord. Sept spécialistes sont là, mais pas le responsable des grues. Le département de planification urbaine de la ville en est tout retourné: «Combien de grues en ville? Euh, c'est-à-dire, vous comprenez, il n'est pas là aujourd'hui...» Dans l'administration chinoise, on ne rigole pas: pour une réponse, il faut un responsable. Le bureau A ne va pas se mêler des affaires de B, où irait-on?
Pointe alors, tel le filet d'azur au pavillon des ténèbres, l'ingénieux ingénieur: «Mais je vais vous le faire, moi. Si l'on table sur 4000 chantiers de grandes tours par an, mettons... deux unités par chantier, il y a 8000 grues aujourd'hui sur Shanghaï!» Il ajuste son boulier mental pour préciser: «Bien sûr, cela sans compter celles des usines.» Bien sûr. Au fond, c'est plein de logique, une ville folle. Ar. D.
Les yeux et les oreilles
Quand le peintre est un chameau
Oui, l'art contemporain existe. Mais pour qui sait regarder derrière l'ouverture officielle, vendue à travers l'Opéra de Jean-Marie Charpentier ou la Biennale d'art.
Isabelle Falconnier
Alignés, trois rangées de pousse-pousse sont au garde-à-vous dans le hall du Musée d'art. La Biennale d'art contemporain en est à sa cinquième semaine d'ouverture. Les gardiennes en uniforme rouge papotent, deux gamines se prennent en photo devant une gigantesque toile abstraite. Un groupe tourne au pas de charge entre les tableaux. Pour sa troisième édition, la Biennale de Shanghaï présente pour la première fois des artistes étrangers. Pour la première fois également, le gouvernement a confié l'organisation à deux commissaires, dont le Chinois de Paris Hou Hanrou. «Faire prospérer la création artistique»: la citation de Jiang Zemin s'inscrit en lettres d'or sur l'affiche.
Des lettres d'or qui font doucement sourire Wu Liang, un critique d'art chevelu enfoncé dans les sièges design de son café-galerie perché au 12e étage d'une tour derrière le Sofitel, «A room with a view»: «Tout cela existe parce que Shanghaï veut être considérée comme une métropole internationale. Pour l'image. Comme l'Opéra.» L'Opéra: un navire de cristal flambant neuf sur la place Renmin, signé Jean-Marie Charpentier. «Le lustre du hall est en cristal d'Italie et le sol en marbre blanc de Grèce», récite l'hôtesse. Les affiches annoncent Placido Domingo pour janvier, complet. «Ce sont des activités gouvernementales, tout ça», lâche Wu Liang en sirotant son thé vert. «La ville fait tout pour se présenter comme un centre culturel international. Mais ça fait rire tout le monde: comme s'il suffisait d'inviter quelques vidéastes étrangers à la Biennale, et encore, des artistes moyens parce qu'ils coûtent moins cher!»
Loin du centre, dans un appartement minuscule et glacial, Xu Zhen, 23 ans, sort le catalogue de «Useful Life», une des expositions sauvages qui se sont engouffrées en octobre dans la brèche ouverte par la Biennale. Il y exposait des photos d'hommes nus, un filet de sang menstruel coulant entre leurs jambes. Sa spécialité, c'est la vidéo. Récemment, il montrait un dos virant au rouge sous les coups répétés d'une main invisible. La Biennale? «Elle ne nous représente pas, il faut savoir regarder ailleurs même si le gouvernement ne montre que ça. Mais elle est très utile: elle aide les autorités à comprendre que ce que nous faisons n'est pas mal. Les choses ne peuvent qu'aller mieux maintenant.» Mieux, c'est-à-dire sans qu'à chacune de leurs expositions, lui et son amie, artiste elle aussi, se démènent pour trouver une salle privée, sans savoir s'ils pourraient y rester un jour ou dix. «On peut créer ce qu'on veut. Le problème est de montrer notre travail.» Progrès: «Useful Life» n'a été fermée qu'après quinze jours, quasiment comme le prévoyaient les organisateurs eux-mêmes. «C'était juste un signal pour nous rappeler que nous n'étions pas seuls...» Ses menstruations masculines illustraient l'article du quotidien français «Libération» sur la Biennale? Il s'en fiche. «C'est ici que je veux pouvoir travailler.»
En 1996, Xu Zhen rencontre Lorenz Helbling, sinologue suisse installé comme galeriste à Shanghaï depuis deux ans alors. «Lorenz nous aide, oui.» ShanghART, la galerie de Lorenz Elbling à l'entrée de Fuxing Park, fonctionne malgré ses deux pièces étroites comme une pépinière de jeunes talents. Veston d'étudiant en sciences po, il a longtemps passé pour un fou aux yeux des Chinois. «Ce que je fais commence à sembler normal...» Il est encore étonné que rien ne se soit passé plus tôt lors de «Useful Life», qu'il a aidé à monter. «Des choses dures étaient montrées...» Il n'est pas pressé de lancer dans le circuit ses protégés comme Xu Zhen. «Il faut surtout leur donner des conditions de travail, du matériel.» Et une visibilité, par le biais de sa plate-forme Internet www.shanghart.com, appréciable au point d'être plusieurs fois copiée. Découvreur? «Demandez à Zhou Tiehai...» Trente-quatre ans, queue de cheval, le sus-nommé croise des bras narquois dans son entrepôt le long du fleuve Suzhou. Exclu des Beaux-Arts parce qu'il aimait trop Picasso, il bifurque vers la publicité. Avant de revenir à la peinture en 1994, bien décidé à «en être». Aujourd'hui quatre assistants exécutent pour lui les satires du marché de l'art dont il a fait sa spécialité et ses fake covers de «Facts» ou «Newsweek» décorent les bureau de Novartis à Bâle ou du marchand d'art genevois Pierre Huber. «Artiste est un full time job. Peindre dans son coin ne sert à rien. L'important, c'est de faire partie du circuit.» Du coup, la censure apparaît comme un moyen de ne pas passer inaperçu. «Il y a tellement d'artistes chez vous, plus personne ne fait attention à eux!» Depuis 1996, il a fait du chameau de Camel son ironique marque de fabrique: Camel Joe en parrain mafieux des artistes, Camel Joe en Christophe Colomb découvrant le Nouveau Monde artistique chinois. «Profitons, le monde pense encore nous découvrir chaque jour...»
Xu Zhen, 23 ans, vidéaste, son amie Liang Yue et leur chien Pineapple. «Notre problème n'est pas de pouvoir créer mais de pouvoir montrer ce que nous faisons.»
«Joe Camel» De Zhou Tiehai, 2000. Tiré de la série «Placebo».
Vertigo
Opium du peuple
Poser le pied à l'intérieur de l'église Saint-Ignace, c'est pénétrer dans une oasis de calme au milieu d'un océan d'agitation capitaliste. Le petit bâtiment de style européen semble bien faible en tout cas face aux énormes centres commerciaux qui l'entourent de toutes parts. En semaine, l'église est quasi vide, mais des photos à l'entrée suggèrent une assemblée dominicale très nombreuse. Dans un coin, deux femmes âgées récitent le rosaire à genoux devant une statue de la Vierge. Leur marmottement indistinct baigne toute l'atmosphère d'un recueillement peu courant en Chine. Un murmure faible mais tenace. A l'image d'une foi têtue et courageuse, transmise secrètement durant les pires années du maoïsme. Assis sur un banc, on se prend à rêver. Et si le destin de la ville était suspendu à leur prière? P. N.
Pan Xiangli la sage
Quarante-troisième étage de la tour en verre flambant neuve du quotidien national «Wen Hui Daily». Jupe plissée, foulard en soie et badge autour du cou, Pan Xiangli prévient que le café est imbuvable. En 1988, à 22 ans, elle publiait son premier livre et depuis sort une fois l'an des chroniques dans lesquelles elle évoque pêle-mêle la vie quotidienne à Shanghaï, la mode, le cinéma, des souvenirs d'enfance ou des rencontres de hasard. Ses lecteurs: des jeunes entre 15 et 30 ans, des jeunes filles surtout, qui lui écrivent pour la remercier de parler de leurs expériences. Quant aux garçons, ils lui savent gré d'éclairer le «mystère des filles», dit une lettre reçue quelques jours auparavant et lui racontent leurs peines de coeur. «On en sait plus maintenant, mais quand j'étais étudiante, on ignorait tout de l'autre sexe...» Entre deux livres de chroniques, elle publie aussi des romans: «C'est comme en Europe: pour être considéré comme un écrivain sérieux les chroniques ne suffisent pas...» Pour être prise au sérieux toujours, c'est parce que son père dirigeait la Faculté des lettres de l'Université de Fudan à Shanghaï qu'elle part à Tokyo faire sa licence de littérature comparée sino-japonaise. Depuis deux ans, elle travaille au «Wen Hui Daily» avec le double statut de journaliste et d'écrivain. «Pour le salaire», précise-t-elle, nostalgique de la revue littéraire qu'elle animait précédemment depuis 1991. «C'était moins commercial...» Elle gagne maintenant «plus qu'un enseignant mais moins que dans une entreprise privée».
Quant à ses livres, ils lui rapportent à chaque fois «deux mois de salaire» et une jolie réputation de constance. La vie littéraire de Shanghaï? Depuis dix ans, il ne s'y passe «plus rien»: «Les choses changent trop vite, les écrivains sont désorientés.» Elle veut décrire les «changements intérieurs inspirés par les changements extérieurs». De «très grands changements». «Il y a certes un fossé entre le mode de vie de mes parents et le mien, mais il y en a aussi un entre moi et les jeunes de 20-25 ans, ceux de la génération Internet. Ils calculent tout et trouvent que les trentenaires comme moi prennent les choses beaucoup trop au sérieux...»
Elle se bat à chaque livre pour empêcher son éditeur de mettre une photo d'elle glamour en couverture de ses livres: «Ils voudraient que je ne sois qu'une jolie femme qui écrit...» Elle aime la littérature française «pour son élégance» et son livre de chevet est un classique chinois, «Le rêve du pavillon rouge» de Cao Xueqing. Elle vient d'acheter un appartement avec ses économies et se réjouit de ne plus habiter avec ses parents.
I. F.
Pan XiangLi Ses chroniques de société se vendent comme des petits pains. Jamais traduite.
M. Ma, un lettré dans le vent
Sur le bureau, «La porte étroite» d'André Gide côtoie de grandes feuilles blanches couvertes d'idéogrammes. Dans sa chambre-bureau sombre et froide, donnant sur une ruelle de l'ancienne concession française, Ma Zhencheng poursuit sa traduction. Ce professeur de français à la retraite qui porte beau ses 66 ans n'en est pas à son galop d'essai. Grâce à lui, Saint-Exupéry, Montaigne, Simone de Beauvoir, mais aussi Robert Sabatier et quelques autres, sont accessibles aux lecteurs chinois. Le choix est éclectique et reflète la passion de l'homme pour la littérature française. N'a-t-il pas choisi d'apprendre cette langue parce qu'il «avait aimé Balzac et adoré "La dame aux camelias"»?
Avant «l'ouverture», à la fin des années 70, seuls les auteurs classiques pouvaient être traduits; les autres étant considérés comme «décadents». Mais maintenant, tout passe, à condition qu'il n'y ait rien «d'anti-chinois ni de porno» . Alors M. Ma s'en donne à coeur joie, publiant aussi régulièrement dans les revues littéraires des biographies d'écrivains français qu'il traite avec un respect mêlé «d'humour». De cela, M. Ma n'en manque pas. Ni de charme d'ailleurs. E. G.
Mian Mian Traduite en allemand, bientôt en français.
Mian Mian la dépravée
Affalée sur le skaï noir du Park 97, un café branché à l'entrée de Fuxing Park, dans l'ancienne concession française, Shen Wang, alias Mian Mian, bâille et s'excuse: ce jour-là elle s'est levée à huit heures pour aller chercher un visa au consulat de Grande-Bretagne. «D'habitude, c'est plutôt 13 heures...» La frange au ras des sourcils, Mian Mian est celle par qui le scandale est arrivé ce printemps: «Tang» (Bonbon), son premier livre publié en Chine, raconte la plongée d'une jeune femme dans le monde de la nuit, de l'héroïne et de la prostitution. Une expérience vécue, revendiquée même, durant les six années qu'elle passe dans l'urbaine et nocturne ville de Shenzhen: «Je me suis consacrée à l'alcool et à la musique. Puis à l'héroïne et au chocolat. Je pensais être une folle solitaire», écrit-elle au début de «Tang». Elle se drogue chaque jour durant trois ans, revient à Shanghaï en 1994, entre en désintoxication, rechute, retourne à l'hôpital, en sort pour se cacher du monde. Janis Joplin et l'écriture, surtout, la sauvent: «Elle m'a servi de médicament, de drogue bénéfique.» Elle écrit tout, de sa première relation sexuelle qui a tout du viol aux humiliations que lui fait subir son amant, et envoie ses textes à des revues, dont la respectée «Xiaoshuo jie» (Monde littéraire), qui la publie. En 1997 paraît à Hongkong «La la la», un recueil de nouvelles qui lui vaut un succès populaire égal au mépris de la plupart des lettrés officiels: ainsi le «People's Daily» fustigeait en avril dernier ces «jolies jeunes femmes qui, s'éloignant de l'histoire et de la tradition culturelle riche et créative de la Chine (...), se déshabillent en public en courant à la honte». C'est qu'entre-temps, non seulement Mian Mian a publié «Tang», mais elle a été rejointe par Wei Hui, 30 ans comme elle, et la même réputation de mauvaise fille conquise en un seul roman paru en Chine ce printemps, «Shanghai Baby». Le gouvernement a laissé tant à «Tang» qu'à «Shanghai Baby» le temps de devenir des best-sellers avant de les interdire. Résultat: les éditions pirates fleurissent dans les kiosques et ce sont les pages people des journaux plutôt que littéraires qui donnent de leurs nouvelles.
Mais la comparaison s'arrête là: Wei Hui et Mian Mian se détestent cordialement. «Wei Hui, c'est du bidon. Elle m'a copié. C'est une fille sage, une étudiante qui s'est construit un personnage pour les médias. Ses livres sont de pâles copies des miens.» Quand Wei Hui cite Henry Miller ou Marguerite Duras, Mian Mian explique qu'elle ne lit jamais - «ça m'ennuie» - mais écrit «par nécessité, instinctivement». Pas un hasard si son second pseudonyme est Kika, d'après l'héroïne survoltée d'Almodovar. La gloire? «Trop d'ennui.» La censure? «Ça m'arrange presque d'être interdite... De toute manière, ici on ne me comprend pas. Même les chauffeurs de taxi lisent mes livres! Qu'y comprennent-ils? Ils n'y voient que le sexe, le scandale.» Elle a donc détesté les séances de signature mais se réjouit d'être traduite en Occident: c'est fait pour «La la la», en allemand pour l'instant (chez Kiepenheuer), c'est en cours pour «Tang», qui paraît le 7 mars en France sous le titre «Les bonbons chinois» aux éditions de l'Olivier. Elle espère qu'ici ses livres seront lus pour ce qu'ils sont: «des romans d'apprentissage, de formation, dont l'héroïne est une jeune femme qui a tout à apprendre».
Au printemps, elle a épousé Dominic, un Anglais bouclé rencontré il y a deux ans à une des parties gigantesques qu'elle organise pour gagner sa vie et «informer les jeunes sur ce qui existe ailleurs». Le mariage a eu lieu dans un château de Cornouailles, pour faire plaisir à sa belle-mère - elle a adoré. Mais même la naissance de sa fille Prudence, il y a quatre mois, n'a rien changé à sa vie: elle passe ses nuits dans les bars de Shanghaï. «La vie, c'est là.»
I. F.
7. L'ADN Science
Médecine à la sauce aigre-douce
Des traitements occidentaux épicés d'herbes issues de la pharmacopée traditionnelle: pragmatiques, les médecins mêlent les thérapeutiques en fonction des besoins.
Elisabeth Gordon
Dimanche, dans l'ancienne ville chinoise. La foule se presse autour de la pharmacie traditionnelle Tong Han Chun Tang, la plus grande et la plus ancienne de la ville. On se bouscule devant les médecins qui, profitant du soleil, se sont installés devant les vitrines pour prodiguer leurs conseils en de brèves consultations. Puis on se précipite à l'intérieur pour acheter pilules, poudres ou onguents de la pharmacopée chinoise.
Mercredi, à l'hôpital Hua Shan: l'affluence n'est pas moindre, mais ici, les files se forment face aux guichets distribuant des médicaments qui ont pour nous des allures familières.
Ainsi va la médecine, à Shanghaï comme ailleurs en Chine. Traitements occidentaux et remèdes traditionnels y font bon ménage, patients et praticiens n'hésitant pas à puiser simultanément dans les deux pharmacopées. Comme nombre de ses collègues, Gu Niufan, directeur du Centre de santé mentale, tire une grande fierté de cette double culture. «Nous, nous avons deux mains pour traiter nos patients, l'une occidentale, l'autre traditionnelle, souligne-t-il dans un grand éclat de rire, en agitant ses paumes pour se faire bien comprendre, alors que chez vous, les médecins n'en ont qu'une seule.» Dans toutes les universités médicales de la ville, la double formation est d'ailleurs de rigueur. Les quatre établissements enseignant la médecine occidentale consacrent un tiers des cours aux techniques traditionnelles, alliant acupuncture et utilisation d'herbes chinoises. La proportion est inverse à la faculté de médecine traditionnelle. Mais d'où qu'ils sortent, les diplômés sont toujours ambidextres.
Mais face à un patient, quelle main choisir? «Cela dépend de la sévérité du mal», répond Gu Niufan. A des personnes souffrant de schizophrénie ou de dépression sévère, il prescrit des médicaments puis une psychothérapie. Ce qui ne l'empêche pas d'y ajouter quelques remèdes traditionnels pour «diminuer les effets secondaires, tremblements ou constipations, des psychotropes». En revanche, le médecin préfère se tourner vers les décoctions traditionnelles pour soulager les insomnies, ou vers la stimulation de l'oreille par acupuncture pour lutter contre les hallucinations.
Boîte noire
Même son de cloche à l'hôpital Hua Shan. Après une course dans les couloirs encombrés de l'établissement principal, la traversée du chantier boueux d'où sortira une nouvelle aile, apparaît soudain une cour plantée de petits pavillons aux toits recourbés à l'ancienne. L'âge des bâtiments, la petitesse et la vétusté des lieux ne doivent pas tromper. Là, sont menées des recherches fort originales. Spécialiste des maladies respiratoires, Dong Jingcheng est aussi vice-directeur du département d'intégration des médecines occidentale et traditionnelle. A ce titre, il anime un programme destiné à combiner, au mieux, les approches occidentales et ancestrales pour traiter les malades admis dans son service. Aux asthmatiques par exemple, il prescrit des inhalations et des produits anti-allergiques. Mais, persuadé que le mal est «plus complexe» que ne le laissent supposer les connaissances scientifiques, il y ajoute une once de décoctions traditionnelles pour faire bonne mesure.
Ce mélange des genres ne le gêne pas, bien au contraire. Lui qui a passé cinq ans à étudier la médecine occidentale et autant à se former aux pratiques chinoises joue volontiers sur les deux registres. Et l'homme, d'un abord assez froid, s'anime et se fend d'un sourire lorsqu'il vante les vertus de la thérapeutique locale. «De très nombreux pays ont une médecine traditionnelle, dit-il. Mais la nôtre est la plus réputée, car elle est la plus ancienne du monde.» Une pratique empirique, fondée sur des millénaires d'expérience. «En Occident, on va du laboratoire aux essais cliniques; ici, on passe directement de la clinique à la clinique, les essais sont toujours faits sur l'homme.» Dong Jingcheng n'oppose pas pour autant les deux types d'approches; il les considère comme «complémentaires». «Mais on ne peut pas les comparer», ajoute-t-il. Contrairement à la médecine scientifique, qui cherche à élucider les mécanismes des dérèglements conduisant aux maladies, la médecine chinoise agit «sans comprendre comment cela marche, comme dans une boîte noire. Mais elle est plus efficace contre certaines maladies», comme les douleurs rebelles, ou encore les maladies allergiques et immunitaires. Le médecin reconnaît volontiers qu'il s'y mêle encore «de nombreuses superstitions», et il est d'ailleurs dans ses plans de trier le bon grain de l'ivraie.
Tomographie et champignons
Et qu'on ne compte pas sur lui pour dénigrer l'acupuncture, bien au contraire. Il a même incité un de ses étudiants, Ji Li, à étudier les effets des aiguilles sur le cerveau. Ji Li a donc mené l'expérience à l'aide de huit patients ayant subi une attaque cérébrale qui les a laissés hémiplégiques. Par électro-acupuncture, il a stimulé plusieurs points du «méridien du gros intestin» notamment. Joignant le geste à la parole, il montre les endroits où il a enfoncé ses aiguilles: sur les mains, le coude, sous le genou, devant le tibia et à la cheville. Puis délaissant la tradition, il a fait appel à une technique des plus modernes d'imagerie cérébrale, la tomographie par émission de positons, pour observer le cerveau de ses patients avant et après le traitement. Le résultat était à la mesure des espérances de Ji Li: «Après le traitement, j'ai observé chez les malades une activation plus importante dans la région lésée du cerveau», explique-t-il. Il y voit la preuve que «l'acupuncture peut affecter le système nerveux central et le cerveau». Et son maître Dong Jingcheng de renchérir en soulignant qu'il s'agit là de «la première étude scientifique faite dans ce domaine».
Soucieux de convaincre des vertus de la médecine traditionnelle, Dong Jingcheng cite encore des médicaments extraits d'herbes médicinales, comme l'artemether, d'une certaine efficacité contre le paludisme. Mais il est loin d'être le seul à croire aux promesses de la pharmacopée chinoise.
A plusieurs kilomètres de l'hôpital et du centre embouteillé de la ville, l'Institut des plantes de Shanghaï fait figure de havre de paix avec ses bâtiments de deux à trois étages dispersés dans la verdure. C'est l'un des plus réputés de Chine pour ses recherches en biotechnologies - c'est là, entre autres choses, que l'on transforme génétiquement des pommes de terre pour produire des vaccins contre les caries dentaires. Mais la génétique de pointe fait bon ménage avec la tradition. Dans le laboratoire voisin, des serres contiennent des plants de ginseng, sélectionnés pour tolérer le climat des régions chaudes. Quant au musée de l'Institut, installé pour vanter, posters et animaux empaillés à l'appui, les prouesses des laboratoires, il exhibe aussi toutes sortes de champignons. «Des champignons médicinaux, commente Yu Melian, de la division de la coopération internationale de l'Institut. Nous en vendons des extraits et des spores sous forme de poudres qui seront utilisées pour traiter les maux d'estomac ou de foie.»
On les retrouvera, soigneusement empaquetés, sur les étals des nombreuses pharmacies traditionnelles installées dans tous les quartiers de la ville. Mais la maison Tong Han Chun Tang, sise en plein centre de l'ancienne cité chinoise réaménagée pour l'oeil des touristes, ne se contente pas de vendre les produits de l'industrie locale. Le deuxième étage est dévolu aux préparations spéciales. Les dizaines de tiroirs qui tapissent le mur renferment bien sûr toutes sortes d'herbes. Mais ils recèlent également une kyrielle d'insectes séchés, tels ces petits scorpions - «que l'on cuit dans l'eau avec différentes herbes et qui sont prescrits dans des traitements anticancéreux», à croire la jeune pharmacienne Chen Lijing. On y découvre encore des morceaux - séchés toujours - de serpents «recommandés contre les rhumatismes», des petits coquillages «pour les maux d'estomac», ou des pierres blanches ou grises. Une fois pesés et mélangés, ces différents ingrédients seront broyés ou livrés tels quels pour être consommés en tisane.
A moins qu'ils ne se retrouvent sur les tables du restaurant Shenj. Situé au 5e étage d'une tour de la rue Huaihai, l'artère commerciale et chic traversant l'ancienne concession française, le restaurant propose une carte de mets raffinés, qui s'ouvre sur un menu de soupes diététiques. Parmi les spécialités de la maison, la soupe aux nids d'hirondelle, au poulet à peau noire et au serpent «recommandée pour embellir la peau des femmes», une autre au serpent et à la tortue, «réputée pour assurer la longévité». Aux clients fatigués et stressés, le serveur recommandera plutôt la soupe au canard et aux bambous, épicée d'herbes médicinales. Le tout servi avec un thé aux chrysanthèmes dont les fleurs «dissipent la chaleur du corps».
Acupuncture, herbes médicinales, nourriture diététique, massages font partie intégrante de la médecine chinoise. De même que les exercices de tai-chi pratiqués à l'aube dans les parcs ou sur la promenade du Bund. Mais les adeptes des mouvements lents et dansants, qui évoluent sans se soucier du brouillard ni du froid, sont pour la plupart des gens âgés. Les jeunes s'adonnent plus volontiers au jogging. On les retrouve d'ailleurs rarement dans les pharmacies traditionnelles, et si certains d'entre eux achètent des racines de ginseng, c'est surtout pour les offrir à leurs parents comme cadeau de Noël. «Les jeunes préfèrent la médecine occidentale, plus rapide dans ses effets», reconnaît Gu Niufan. Les remèdes ancestraux disparaîtront-ils aussi vite que les ruelles de la vieille ville chinoise? Dong Jingcheng est persuadé du contraire, tant «cette médecine est intégrée à notre culture». Quant à Gu Niufan, il voit dans la médecine chinoise et dans sa pharmacopée un «point fort, une source de nouveaux médicaments que le gouvernement de la ville va au contraire tout faire pour développer». Reste à savoir si les médecins de demain souhaiteront vraiment travailler à deux mains.
Tai-chi, gymnastique et danse matinales font partie intégrante de l'hygiène de vie à la mode chinoise.
Herbes, champignons et insectes séchés sont les ingrédiens de choix des remèdes traditionnels.
Vertigo
Ciel, mon médicament!
L'endroit est noir de monde. En ce jour de décembre, on se bouscule devant une enfilade de guichets. On se croirait dans un hall de gare, un jour de grand départ. Nous sommes en fait à l'entrée de l'Hôpital Hua Shan, en plein centre ville. On y fait la queue pour obtenir un ticket ouvrant la porte d'une consultation, puis pour retirer les médicaments prescrits. Le tout sans débourser un yuan, du moins si on est fonctionnaire ou employé d'une firme d'Etat. Mais pas pour longtemps. D'où l'affluence. La Municipalité a décidé que, dès janvier, chacun paierait son obole: 10, 20% de la facture, voire plus. Tout dépend de l'âge du patient et de la nature de l'hôpital. Les petites bourses auront intérêt à choisir le petit dispensaire de quartier, beaucoup moins cher que l'établissement universitaire.
Les seuls pour lesquels rien ne changera vraiment sont les chômeurs. L'Etat était censé rembourser tous leurs frais médicaux, mais ils attendent toujours. En conservant précieusement les factures. E. G.
L'astrologie, sans doute une des «superstitions» qui se mêlent encore à la médecine traditionnelle.
8. L'estomac Gastronomie
Du passé, ils font table pleine
Vie et trucs de deux gastronomes chinois, l'un simple et populaire, l'autre maître queux dans un grand restaurant.
Sybille Oetliker et Michel Zendali
On pourrait faire du brouillard qui enrobe Shanghaï en hiver une légende chinoise. Elle dirait qu'il devient plus dense quand s'approche l'heure des repas, ces quelques instants banals et essentiels où l'on grille, saisit, bouillit avant de servir. Mais à Shanghaï comme ailleurs, les meilleurs repas commencent plus tôt. Pour tout dire, à l'aube.
Il est cinq heures quand Qian Yongfang monte dans le bus qui l'amène au centre-ville. Elle travaille depuis quelques années en qualité d'«ayi» - femme de ménage - pour un expatrié. A cette heure, les rues de la ville sont encore vides. Il lui faudra deux heures pour rejoindre, près de la gare, l'immeuble de son employeur.
Dans un appartement très classe moyenne au 27e étage d'un de ces bâtiments banals comme il en existe des milliers à Shanghaï, Qian règne sur une minuscule cuisine: trois mètres carrés, deux flammes de gaz.
Dénicher le bon produit
Sa première tâche: faire les achats pour le repas de midi. Direction le marché, distant de dix minutes. Qian salue les commerçants, jette un rapide coup d'oeil sur les légumes du premier étal, mais ce n'est pas là qu'elle achètera finalement le céleri-branche dont elle a besoin pour midi. En cuisine chinoise, l'essentiel est dans le produit. «Si la nature d'un aliment est mauvais, fût-il préparé par le plus grand des cuisiniers, rien ne lui donnera du goût», écrivait au XVIIIe siècle déjà le poète-gastronome Yuan Mei.
Qian ne philosophe pas, elle fouille. Il faut dire qu'elle connaît chaque recoin de ce marché - là-derrière elle achète les crevettes, à côté quelques mandarines pour le dessert. Un peu plus loin, un marchand fait chauffer des raviolis sur l'eau - une brume chaude, une odeur discrète.
Rentrée, Qian se réchauffera avec un thé, plutôt une sorte d'infusion: des tranches de citron dans un verre d'eau chaude, un sachet de thé noir et du miel.
Mais Qian n'a pas le temps de flâner. Là voilà à l'oeuvre: elle coupe fin, tranche, elle émince, épluche les crevettes, bat les oeufs d'une omelette. La cuisinière ne compte pas sa peine: en cuisine chinoise, on ne conçoit pas un repas, si modeste soit-il, sans plusieurs plats. «Les ingrédients doivent être prêts, car tout est cuit, rôti et mélangé au dernier moment», explique-t-elle. Dans la cuisine de Qian, pas de casseroles, de poêles, car tout finit toujours dans le wok, pièce maîtresse, chaudron central et magique de la cuisine où que l'on se trouve, chez les riches comme chez les pauvres.
Respecter la tradition
Des woks justement, il y en a par dizaines au restaurant Mei Long Zhen. C'est l'un des plus grands de Shanghaï. 700 places sur trois étages, dans un décor de bois peint. Sans parler d'une dizaine de cabinets particuliers pour des repas plus intimes ou plus familiaux. L'atmosphère est chaude, le personnel, hommes et femmes, habillé d'un même costume androgyne. Le bâtiment qui abrite l'auberge fut jadis le siège du Parti communiste. Ici, le maître queux s'appelle Tao Chongpin. Quand il arrive vers 11 heures dans sa vaste cuisine où s'affairent une trentaine de personnes, tout est déjà prêt: les couteaux ont coupé, les hachoirs ont débité, les doigts ont décortiqué. C'est la division scientifique du travail. Le cuisinier n'est là que pour le dernier geste, ces instants où il faut soit simultanément, soit successivement saisir, rôtir et mêler les aliments. Dao résume son art à ce précepte, apparemment simple comme un aphorisme du président Mao Zedong: «A chaque aliment, sa température.» Comment la mesure-t-il? «C'est une question de nez et de sensation.»
C'est avec de petites phrases de ce genre que Dao explique son savoir-faire. Comme beaucoup de cuisiniers de restaurant, il n'a appris son métier ni dans une école, ni dans les livres mais bien plutôt en imitant ceux qui l'ont précédé au restaurant. L'idée d'inventer un plat qui porterait son nom lui paraît absurde. Il met son talent au service d'une tradition dont il ne lui viendrait pas à l'esprit de s'écarter d'une demi-aile de requin.
Reste la présentation des plats à laquelle Dao attache un soin particulier, l'harmonie des couleurs et des goûts. Le poisson, explique-t-il, est présenté entier tout comme le cochon de lait, parce qu'il est signe extérieur de richesse en même temps qu'il indique la volonté de partage. L'abondance et le rassasiement des convives, c'est, dans l'esprit de Dao, le signe dernier de sa réussite. Ainsi, si l'un des mangeurs, au bout du repas, se rue sur le riz, c'est qu'il n'aura pas eu son content. En cuisine chinoise, quelque chose comme l'injure suprême.
A 40 ans, Dao se voit cuisinier pour longtemps encore. Au récit de cuisiniers occidentaux considérés comme des vedettes de cinéma, il sourira sans avoir l'air de comprendre. Le MacDo, dont Shanghaï compte plusieurs succursales? «Mes enfants y vont mais on n'y mange pas, on s'y nourrit.» La cuisine occidentale est un tigre de papier.
Langoustines à la sauce chili
d'après dao ChongPin (pour 4 personnes)
Chauffez une bonne quantité d'huile neutre dans un wok (poêle à frire chinoise). Faites rissoler les langoustines - deux par personne - dans l'huile chaude pendant quelques secondes jusqu'à ce qu'elles prennent une couleur orange sombre presque rouge. Ensuite faites-les cuire à petit feu pendant environ cinq minutes. Ajoutez une cuillère à café de gingembre finement haché, une cuillère à soupe d'oignons finement hachés et trois gousses d'ail pressées. Remuez et assaisonnez avec quelques gorgées de vinaigre et du vin de riz*, ainsi que de l'huile de sésame, du sel et trois ou quatre petits piments rouges coupés en fines tranches. Ajoutez une cuillère à café de sucre et augmentez la température. Attention! Le sucre doit caraméliser, pas brûler. Rajoutez encore quelques filets d'huile avant de servir pour que les langoustines soient luisantes. S. O.
* Vous le trouvez par exemple chez Globus; si vous n'en avez pas, remplacez-le par du jerez.
Boeuf au céleri en branche
d'après Qian YongFang (pour 4 personnes)
Emincez très finement deux steaks de boeuf (environ 400 grammes), mettez-les dans un bol. Ajoutez du sel, quatre tranches de gingembre, trois jeunes oignons coupés en rondelles très fines, un peu de glutamat et trois cuillères à soupe de vin de riz pour cuisine*. Saupoudrez avec un peu de fécule de pomme de terre. Mélangez et laissez mariner quelques minutes. Pendant ce temps, pelez généreusement un paquet de céleri en branche et coupez-le en morceaux d'un centimètre. Chauffez de l'huile neutre, faites rissoler la viande prudemment. Réservez à part. Remettez de l'huile et ajoutez le céleri en branche; faites rissoler pendant cinq minutes environ de façon à ce qu'il reste croquant. Mélangez-le avec la viande et assaisonnez avec quelques gorgées de vin de riz. Servez avec du riz sec. S. O.
*Il est plus sucré que le vin de riz simple. Vous le trouvez par exemple chez Globus; si vous n'en avez pas, remplacez par du jerez et ajoutez quelques pincées de sucre.
Dao ChongPin. Aux fourneaux: «A chaque mets sa température.»
Qian Yongfang. Et son royaume: trois mètres carrés, deux feux.
Une légende de Shanghaï: et si le brouillard venait des woks des marchands ambulants.
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