Dans votre dernier livre*, vous avez développé le scénario suivant: un attentat dévastateur en Inde. Il apparaît que les services secrets pakistanais sont complices. L’armée indienne riposte et le monde se trouve au seuil d’une guerre atomique. Après les attentats de Bombay, devons-nous craindre une telle escalade ? Ce serait bien sûr le cauchemar si les Indiens découvraient une participation de l’armée ou des services secrets pakistanais. Le Gouvernement indien affirme que les auteurs des attentats viennent du Pakistan, mais pas que le gouvernement est impliqué. Et le Pakistan a promis de participer aux recherches.
Quelle importance attribuer au fait que l’Inde et le Pakistan sont des puissances nucléaires? J’ai toujours dit que le Pakistan était le pays le plus dangereux au monde: terrorisme international, fuite d’armes nucléaires, drogue, déficit démocratique, islamisme – tout cela crée un mélange hautement inflammable. L’Inde et le Pakistan ont déjà connu trois guerres l’un contre l’autre et en 2002 on a frôlé la quatrième. Espérons que les plus raisonnables garderont la maîtrise de la situation. Mais le sous-continent reste le lieu où nous pourrions assister à une guerre nucléaire de notre vivant.
Vous avez qualifié les attentats de Bombay de «clé de voûte du djihad global». Pourquoi? Le raffinement, plusieurs équipes entraînées à tuer, les objectifs choisis, des Américains, des Britanniques, des israélites, tout cela est la marque du djihad global, dans lequel sont engagés al-Qaida et ses affidés, tel le groupe terroriste pakistano-cachemiri Lashkar-e-Taiba (LeT). Les attentats de Bombay serviront de modèle.
Qu’est-ce qui rend Bombay si singulier ? Ces attaques ont dominé dans les médias du monde entier, sans interruption pendant septante-deux heures. C’est ce que recherchent les terroristes. Nous n’avions plus connu ça depuis le 11 Septembre.
Dans quelle mesure les instructions du LeT ont-elles déterminé les attentats? Ce n’était pas du travail d’amateur. Le LeT se trouve tout en haut de la liste des suspects. Le seul terroriste ayant survécu a reconnu être l’un de ses membres. Le LeT a la compétence et le mobile – provoquer une crise entre l’Inde et le Pakistan.
Le président pakistanais Asif Ali Zardari venait d’amorcer un rapprochement avec l’Inde. Zardari a affirmé que la violence (d’Etat) au Cachemire est un terrorisme, que l’Inde ne doit pas demeurer pour toujours un ennemi du Pakistan, que le Pakistan ne frappera pas le premier avec l’arme atomique: c’est un retournement total de la politique pakistanaise. Mais pour ceux qui vivent de ce conflit, c’est une épine dans le pied. Le principal motif de ces attaques a donc été de torpiller cette amorce de rapprochement.
Cela n’a-t-il donc rien à voir avec le fait de bouter les Indiens hors du Cachemire? Bombay incarne la vie économique indienne. La ville est pour les terroristes un but aussi valable que Washington, Londres ou Berlin et c’est pourquoi elle a été frappée souvent. Etrangers, diplomates, entrepreneurs sont des cibles. Dans l’imaginaire d’al-Qaida et le LeT, l’Europe, l’Amérique, Israël et l’Inde forment une alliance entre croisés, sionistes et hindous.
Le parrain du terrorisme, Oussama Ben Laden, a-t-il participé à la création du LeT ? A la fin des années 80, Ben Laden et les services pakistanais ont participé à la lutte contre les Soviétiques en Afghanistan. Ils ont voulu que leur expérience serve aussi contre l’Inde. C’est ainsi qu’ils ont créé des groupes. Ben Laden les a appuyés.
En quoi l’Arabe Ben Laden a-t-il quelque chose à voir avec le conflit au Cachemire? Pour les djihadistes, le Cachemire est un exemple de l’occupation d’une terre musulmane et de la persécution des croyants. Par bien des aspects, le Cachemire est une deuxième Palestine.
A quel point al-Qaida et le LeT sont-ils liés ? Ils ont combattu côte à côte avec les talibans et al-Qaida contre l’Otan en Afghanistan. Le LeT a même envoyé des hommes en Irak. Les principaux membres d’al-Qaida hauts placés dans la hiérarchie qui ont été arrêtés au Pakistan étaient cachés au domicile de membres du LeT.
Les services pakistanais, l’ISI, travaillent-ils encore avec les terroristes? Ceci n’est pas clair. Ce que nous savons, c’est qu’avant le 11 Septembre, les liens étaient très étroits. Par la suite, le président Musharraf a tenté de les couper. Mais les Gouvernements indien et afghan assurent, eux, que l’ISI soutient encore les talibans et les terroristes du Cachemire.
Les USA ont eux aussi collaboré avec l’ISI. Lorsque les moudjahidin combattaient en Afghanistan, les armes que leur fournissait la CIA passaient par leurs collègues de l’ISI. Nous avons ainsi créé un monstre qui a échappé à tout contrôle. Certains de ceux qui avaient aidé l’ISI se sont retournés contre lui. Ces groupes ont tenté d’assassiner Musharraf et ils tenteront de le faire avec Zardari.
Quelle marge de manœuvre les militaires pakistanais laissent-ils au civil Zardari ? Le président a promis qu’il allait mettre un terme au double jeu de l’ISI dans la lutte contre le terrorisme.
Pense-t-il ce qu’il dit? Son ex-femme, Benazir Bhutto, a été assassinée par ce syndicat du crime et lui-même en est devenu la cible no 1. Tout cela rend les choses très compliquées. Le Pakistan est à la fois un sanctuaire pour les terroristes et la première victime.
Zardari peut-il, seul, ramener les services secrets sous son contrôle? L’armée et les services secrets n’ont encore jamais complètement obéi à un gouvernement démocratiquement élu.
Comment les régions du nord et de l’ouest du Pakistan sont-elles devenues des fiefs du terrorisme islamiste? Ces régions n’ont encore jamais été dominées, ni par l’Empire britannique, ni par le Pakistan. C’est pourquoi ce sont aujourd’hui des zones de chaos, de non-droit et qui connaissent une extrême pauvreté. C’est là qu’al-Qaida progresse. Ayman al-Zawahiri, le no 2 d’al-Qaida, y a épousé la fille d’un chef local pour cimenter les relations.
Européens et Américains doivent-ils s’attendre à d’autres attentats venant de là? C’est très vraisemblable. Les terroristes qui ont attaqué l’Amérique le 11 Septembre et Londres en juillet 2005, et qui ont tenté de le faire en Allemagne en été 2007, entretenaient tous des liens avec les régions frontalières entre le Pakistan et l’Afghanistan. A chaque incident terroriste en Grande-Bretagne on découvre des liens avec le Pakistan. Pour le LeT et al-Qaida, les 800 000 citoyens britanniques d’origine pakistanaise sont une aubaine. Ceux-ci peuvent sans encombre se rendre au Pakistan ou ailleurs. Ils passent les contrôles à l’aéroport de Dulles aussi vite que moi.
Quelle est la capacité d’action d’al-Qaida aujourd’hui? Al-Qaida est la plus grande menace pour la sécurité des Etats-Unis (...), bien que ce groupe ne compte, estime-t-on, que quelques centaines d’individus, au plus un millier.
Où frapperont-ils la prochaine fois, selon vous? Nous savons qu’ils privilégieront les attaques par avion. Al-Qaida aurait décidé de frapper l’Amérique plus fort que la première fois. Les services de sécurité du monde entier ont bien amélioré leur collaboration, mais en matière de terrorisme, il faut être efficace à 100%, tandis que les terroristes, eux, peuvent compter sur la chance, une fois ou l’autre.
Il y a deux semaines, un groupe d’experts du Congrès américain a publié un rapport mettant en garde contre une attaque bactériologique ou nucléaire au cours des cinq prochaines années… … ce qui nous ramène au Pakistan. Le pays dispose de matériel fissile et d’armes nucléaires. S’il y a un pays où al-Qaida peut espérer s’équiper en armes nucléaires, c’est bien celui-là.
Le Pakistan est-il vraiment un allié fiable des USA? Il est un de nos principaux alliés, mais aussi le plus difficile. Le Pakistan, c’est l’œil du cyclone. Mais les Etats-Unis ont besoin de lui pour gagner la guerre contre la terreur.
Au cours des mois passés, le président Bush a lancé des attaques avec des drones «Predator» et des unités spéciales contre al-Qaida dans les zones tribales du Pakistan. Est-ce que cela fait sens? Tout ce qui maintient la pression sur al-Qaida fait sens. Mais nous devons bien soupeser les fins et les moyens. Car ces opérations irritent le peuple pakistanais. Ce qui complique le travail du président Zardari. A long terme, le Pakistan devra de toute façon se soucier de ramener la justice et l’ordre dans ces régions.
Pour vaincre al-Qaida, ne faudrait-il pas au préalable résoudre le conflit au Cachemire et que la paix soit signée entre Israéliens et Palestiniens? Ce serait utile pour couper l’herbe sous les pieds des terroristes. Mais le noyau dur d’al-Qaida ne changera pas. Ce sont des fanatiques. Cependant, nous tenons à distinguer les fanatiques du reste du monde musulman. Il faut montrer que les terroristes ne sont pas de bons musulmans, mais des meurtriers. Al-Qaida a très peur du droit, d’une solution pour les Palestiniens, car cela limiterait leur capacité d’action. C’est pourquoi le conflit au Proche-Orient devrait être la priorité du prochain gouvernement.
Pourquoi les Etats-Unis n’ont-ils pas trouvé Ben Laden? En partie parce que, après la guerre en Irak, les ressources ont manqué pour cette chasse. Début 2002, alors qu’il était le plus vulnérable, nous avons arrêté de le rechercher par tous les moyens. Sept ans plus tard nous voulons retrouver sa trace, mais elle n’est pas seulement froide, elle est gelée.
Vous avez proposé voici peu un plan Marshall pour le Pakistan et l’Afghanistan… … exact, car nous devons mettre un terme à la misère dans laquelle vivent tant d’Afghans et de Pakistanais. Le seul produit d’exportation de l’Afghanistan est l’héroïne. En 2003 et 2004, les Etats-Unis avaient engagé moins d’un milliard de dollars pour reconstruire l’économie afghane. Le résultat était prévisible: la situation là-bas est pire qu’avant.
Pour la sécurité du pays, il faudrait plus d’aide au développement et moins de combats? Le développement et la sécurité vont de pair. En Afghanistan il faut avant tout construire des routes. Après sept ans de guerre nous n’avons toujours pas construit de routes périphériques. Le commandant en chef de l’Otan sur place le dit: là où les routes s’arrêtent commence le territoire des talibans.
Dès lors, les Américains devraient-ils affirmer un projet de «nation building»? Le Gouvernement de George W. Bush l’a négligé et l’on constate combien cela aurait été nécessaire. Après la guerre contre les Soviétiques nous n’avons plus prêté attention aux Afghans, dans les années 90. La facture est tombée le 11 Septembre. Pour la seconde fois nous avons abandonné les Afghans, après la libération de Kaboul, ce qui a eu pour conséquence de permettre aux talibans et membres d’al-Qaida de se ressaisir. Nous ne devrions pas commettre la même erreur trois fois.
Depuis 2001, le pays a touché 11 milliards des Etats-Unis… L’armée pakistanaise a reçu 11 milliards de l’administration Bush. C’est autre chose. Lorsque le vice-président désigné Joe Biden était encore sénateur, il avait proposé comme paquet d’aide que l’on triple l’aide économique au Pakistan: 1,5 milliard par an sur dix ans. Nous ne pouvons pas admettre que l’Etat pakistanais se désagrège. Le pays ne deviendrait pas seulement une deuxième Somalie ou un autre Liban. Un Pakistan qui s’écroule, le fait avec 60 têtes nucléaires. C’est un cauchemar que nous ne pouvons pas nous permettre au XXIe siècle.
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