Les guerres sont terminées. HarmoS, les notes, les filières, l’enfantine, le redoublement, le «chèque scolaire»: tous les aspects de l’école sont passés à la moulinette depuis cinq ans. Après des votations populaires dans certains cantons et pour confirmer la paix autour du nouveau plan d’études romand (PER), les profs prennent la parole. Le Syndicat des enseignants romands (SER) a publié un Livre blanc qui pointe les problèmes et les défis de l’école pour l’avenir.
Ce condensé de «lignes de forces» – selon l’expression du président Georges Pasquier – s’affranchit du discours souvent politiquement correct des enseignants et démonte les mythes de l’égalitarisme et de la performance. Il empoigne aussi les sujets tabous: la surféminisation de l’univers des enfants ou la perte du monopole du savoir des enseignants.
Georges Pasquier, les enseignants se plaignent d’habitude que les parents se mêlent trop de l’école. Or, le «Livre blanc» revendique que l’école «complète l’éducation de la famille». N’est-ce pas la même intrusion?
La part éducative de l’école a grandi par la force des choses. D’une part, il y a les enfants de l’immigration, issus de familles nombreuses. D’autre part, ce qu’on nomme «l’enfant roi», né d’une mère plus âgée qui compense les sacrifices pour sa carrière en le choyant. A l’entrée à l’école, ces différences de socialisation sont immenses. On ne peut pas commencer l’apprentissage tant que les élèves ne se sont pas décentrés et qu’ils ne composent pas avec les autres.
Pensez-vous aussi aux parents en évoquant la perte du monopole du savoir?
Entre autres. Les parents sont beaucoup mieux formés qu’autrefois, leur rapport avec l’enseignant n’a plus rien à voir avec l’époque où l’instituteur écrivait des lettres pour les villageois. Le niveau de formation de la population a augmenté, mais pas celui des profs. C’est pour cela que nous militons afin que tous les enseignants, y compris du primaire, aient une formation de master.
Les enseignants n’ont plus de crédibilité?
Ils doivent composer avec l’explosion du nombre de sources de formation. Les enfants apprennent de leurs parents, de l’internet, des cours privés qu’ils suivent en masse. Cela leur inculque qu’il n’y a pas une vérité absolue et, surtout, qu’on n’apprend pas tout à l’école.
Surtout pas les langues, d’après vous.
Non. Si on apprenait l’allemand et l’anglais à l’école, ça se saurait! C’est irréaliste de viser un niveau B2 (niveau avancé, selon les standards européens). L’école ne fait que débroussailler et peut tuer les inhibitions – à condition de commencer très jeune. Mais seule l’immersion permet d’apprendre les langues. Nous aimerions rendre les séjours linguistiques obligatoires. Reste à savoir comment.
Parallèlement à cette obsession de la performance, vous dénoncez celle de l’égalitarisme.
C’est un problème presque de «gènes» d’enseignants! Nous voyons le maintien de l’égalité comme une de nos fonctions premières. Mais en évitant à tout prix de prétériter certains élèves, on renforce les inégalités. Il faut oser le traitement différencié, qui prend en compte le bagage de chacun. L’école devrait donner à chaque élève l’occasion de son plus grand progrès, pas faire de l’arrosage généralisé.
L’école a-t-elle les moyens d’affronter ces défis?
Difficilement. Nous travaillons avec une institution du XIXe siècle, dont l’objectif était tout autre: il s’agissait d’alphabétiser tout le monde et de dégager une petite élite. Idem au début du XXe siècle: 60% des gens ne terminaient pas l’école, mais il y avait assez de travail manuel pour qu’ils se réalisent professionnellement et socialement. Aujourd’hui, nous assistons à une surenchère de l’éducation qui fait que si un enfant n’obtient pas de certificat, il est perdu. L’école a d’autres objectifs, mais garde les mêmes outils.
C’est aussi l’univers social des enfants qui a changé, pointe le «Livre blanc».
Il s’est féminisé à tous les niveaux. Avec la multiplication des mères célibataires et l’augmentation du nombre de femmes parmi les enseignants. Certains enfants ne côtoient pas d’hommes. Quelles conséquences cette féminisation de leur monde peut-elle avoir? Serait-ce un facteur pour expliquer la suprématie des filles sur les garçons durant le cursus? On l’ignore. Il faut l’avoir en tête. Et reconnaître qu’attirer moins d’hommes est le signe que le métier a perdu de son statut social.
«Livre blanc: pour un humanisme scolaire». A commander ou télécharger sur www.le-ser.ch
Profil
Georges Pasquier
Enseignant de primaire à Genève, Georges Pasquier (60 ans) préside le Syndicat des enseignants romands (SER) depuis 2006. Il a auparavant été rédacteur en chef de l’Educateur.
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