Bonne nouvelle, Sigmund Freud appartient désormais à tout le monde. Tombé dans le domaine public le 1er janvier 2010, il échappe ainsi à l’emprise de l’Association internationale de psychanalyse (IPA) qui, jusqu’ici, détenait le droit exclusif de choisir ses traducteurs. En France, la publication de l’œuvre demeurait en outre le domaine réservé de ses trois éditeurs historiques: Payot, Gallimard et les PUF. C’est fini; tous ces gardiens du temple freudien sont dépouillés de leurs privilèges.
Cette situation nouvelle explique le déluge éditorial qui fait resurgir les grandes œuvres de Freud sous diverses formes et formats. Editeur des œuvres complètes, les PUF sortent onze titres dans leur collection de poche Quadrige durant le seul mois de janvier. Au même moment, Payot en publie trois dans sa Petite bibliothèque Payot. Tandis que Gallimard fait paraître cinq nouveaux volumes en Folio Essais.
Diversité des traductions. Mais il y a aussi des nouveaux venus qui s’invitent au banquet des éditeurs de Freud. Le Seuil, qui lance plusieurs traductions inédites (dont celle de L’interprétation du rêve). Et Flammarion qui fait de même en promettant une quinzaine de titres dans sa collection Champs d’ici au mois de mai. Planifiée de longue date, cette offensive éditoriale favorise la pluralité des traductions, dont les différences s’affichent jusque dans le titre des ouvrages, Le malaise dans la civilisation du Seuil se retrouvant ainsi concurrencé par Le malaise dans la culture de Flammarion.
Ce qu’on ignore souvent, c’est que Freud est lisible. Si Lacan et le lacanisme se sont noyés dans un jargon de secte, le père de la psychanalyse était en revanche parfaitement clair. Trop clair, peut-être, puisqu’il s’est trouvé, en France, toute une armée de traducteurs qui se sont donné beaucoup de mal pour l’obscurcir.
Les œuvres complètes des PUF sont ainsi à déconseiller fermement. Le célèbre psychanalyste Jean Laplanche, qui en dirige la publication, a eu la curieuse idée de considérer que Freud n’écrivait pas vraiment en allemand, mais en «freudien»: «Un idiome de l’allemand qui n’est pas l’allemand mais une langue inventée par Freud.» Plus curieux encore, cette idée saugrenue a été partagée par des traducteurs qui, par nuées, se sont précipités sur les textes pour les restituer en franco-freudien. Résultat: du charabia, une novlangue fumeuse et presque comique. L’historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco parle d’une «version pathologique de l’œuvre freudienne».
Ample et fluide. Que d’efforts pour rendre intimidant ce pauvre Freud... Alors qu’il ne l’est pas, même dans ses grandes œuvres comme Le malaise dans la civilisation dont Bernard Lortholary donne une nouvelle traduction (Points Seuil). Ici, rien ne fait obstacle au mouvement ample et fluide de la pensée: on reste saisi par ce livre tardif (1929) où se mêlent eros et thanatos, déployé entre l’héritage que Freud a reçu des Lumières et un horizon nettement plus crépusculaire.
La limpidité de Freud s’illustre aussi dans ses textes à vocation pédagogique. Les conférences d’introduction à la psychanalyse par exemple. Ou Sur la psychanalyse qui réunit les cinq conférences prononcées lors de son unique voyage en Amérique, en 1909: publié en trois livraisons dans La Revue de Genève entre 1920 et 1921, c’est le premier texte de Freud à avoir été traduit en français. Le psychologue Edouard Claparède en avait alors signé la longue préface dans laquelle il soulignait combien Genève «avait fait exception, dans les pays de la langue française, à ce mouvement général d’ostracisme ou d’indifférence» que le penseur viennois suscitait en particulier à Paris.
Curieusement, ceux qui n’ont pas pris la peine de lire Freud pour le juger périmé sont parfois les mêmes qui cherchent le sens caché d’un lapsus, s’interrogent sur les actes manqués ou parlent d’un «retour du refoulé». On fait du Freud comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. C’est l’hommage involontaire qui se rend chaque jour à cette immense œuvre intellectuelle dont l’intérêt dépasse de loin les seuls psychanalystes: nous avons tous en nous quelque chose de Sigmund Freud.
Tags: Sigmund Freud, domaine public, traductions,
|