PÉNURIE La Suisse romande manque de places pour ses détenus perturbés. Elle n’en a qu’une quarantaine, comme ici dans l’unité psychiatrique de la prison de la Tuilière (VD). François Wavre / Rezo
Prisons
Silence, on meurt
INSUFFISANT. Derrière les affaires Vogt et Rappaz se cachent des dizaines de décès anonymes en prison. La faute à un milieu carcéral qui ne sait pas prendre soin des grands troublés?
Le détenu est à l’article de la mort. Cela fait déjà plusieurs semaines qu’il ne s’alimente plus pour protester contre sa condamnation pour trafic de drogue. Changement de décor. Un homme étouffe dans sa cellule enfumée. Cela fait déjà 50 minutes qu’il attend les secours. Il en périra. Ces scènes sont familières? Ces deux prisonniers ne sont pourtant ni Bernard Rappaz ni Skander Vogt. Le premier est un détenu africain de 20 ans condamné à deux ans et demi de réclusion pour trafic de cocaïne. Il a succombé à sa grève de la faim le 6 janvier 2006 à la prison d’Altstätten (SG). Le second est un Monténégrin de 30 ans mort à Champ-Dollon en juillet 2006, après qu’un codétenu eut bouté le feu à sa cellule, un étage plus bas.
Les cas Rappaz ou Vogt, très médiatisés, ne représentent que la pointe de l’iceberg. Une vingtaine de personnes meurent chaque année dans les prisons suisses. Il y en a eu 94 depuis 2000, selon un décompte réalisé par L’Hebdo. Près de la moitié de ces décès (45%) sont des suicides. Comparé au taux de suicides dans la population en général, ces chiffres font froid dans le dos: on a dix fois plus de risques de mettre fin à ses jours en prison (16 suicides pour 10 000 détenus) qu’en liberté (16 suicides pour 100 000 personnes). En comparaison internationale, la Suisse ne s’en sort pas non plus très bien (voir page 21), dépassant allégrement la moyenne européenne de 9 suicides pour 10 000 détenus et s’approchant dangereusement du taux français (20 suicides pour 10 000 détenus), l’un des plus élevés du continent. A cela, il faut encore ajouter les tentatives de suicide qui échouent: il y en a une à deux par semaine, rien que dans les prisons vaudoises. La solution la plus souvent choisie est la pendaison. Avec une ceinture, une cordelette de training ou le câble de la télévision. «C’est la disponibilité des moyens qui détermine la méthode utilisée», relève le docteur Ariel Eytan, en charge de l’Unité de psychiatrie pénitentiaire genevoise. On peut leur enlever un maximum d’objets dangereux, mais quelqu’un qui veut vraiment se suicider y parviendra. «Les détenus gardent avec eux un rasoir, ont des ampoules électriques en verre, et mangent avec un couteau, détaille Georges Lapraz, directeur général de l’Office pénitentiaire genevois. En fait, ils peuvent se servir d’un simple sac en plastique ou de leurs habits.»
De même, l’accès à la drogue ou aux médicaments est relativement aisé. En octobre 2003, un homme a par exemple été retrouvé mort dans sa cellule à Champ-Dollon, entouré de boîtes de médicaments vides. En 2006, deux détenus sont décédés à La Chaux-de-Fonds d’une overdose à un jour d’intervalle. «Nous savons que la drogue entre en prison, reconnaît Eric Schmid, président du syndicat des gardiens de Champ-Dollon. Le dispositif n’est pas étanche à 100%.» Le phénomène est si banal que l’échange de seringues a été introduit il y a déjà quatorze ans.
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