Les industriels suisses de l’armement tremblent… Eux qui s’attendaient à une promenade de santé, voilà que le vote du 29 novembre sur l’initiative du Groupement pour une Suisse sans armée (GSsA) pour l’interdiction d’exporter du matériel militaire pourrait créer la surprise. Selon le premier sondage de l’Institut gfs.berne paru à la fin d’octobre, le oui (41%) talonnait les avis négatifs (44%) pour 15% d’indécis. Et le camp du oui ne cesserait de se renforcer malgré les armes de destruction massive qu’ont sorties les opposants au texte défendu par la gauche, plusieurs associations humanitaires et une partie des syndicats. Imaginez: en cas de oui, la droite et le patronat menacent de délocaliser des usines et de licencier en masse… Plus de 10 000 postes sont en jeu. On est donc loin du rejet massif de la dernière tentative en 1997 (77,5% de non). «L’initiative va échouer, tente de se convaincre un patron. Mais ça va être serré.» Ce qu’il y a de certain en revanche, c’est que le milieu de l’armement se serait bien passé d’un tel exercice démocratique réclamé par plus de 109 000 Suisses. Les affaires des RUAG, Mowag, Pilatus ou encore Oerlikon Contraves n’ont jamais été aussi florissantes.
Les industries américaines, qui détiennent 50% du marché, n’ont jamais autant vendu d’armes à l’étranger qu’en 2009: + 4,7% pour un chiffre d’affaires record de 38,1 milliards de dollars. Et ne croyez pas que les USA d’Obama soient un cas à part… La France a vu par exemple ses exportations dans le domaine prendre l’ascenseur (+ 13%), alors que les dépenses militaires augmentent sur tous les continents, sauf en Europe. Elles ont atteint 1500 milliards de francs en 2008, dont 100 milliards de francs rien que pour les exportations. Plus du double qu’il y a une dizaine d’années.
Et la Suisse? Dans ce marché dominé par les Etats-Unis, le Royaume-Uni (15%) et la Russie (8%), notre pays pèse moins d’un pour cent, soit un peu plus de 700 millions de francs. Mais, ici aussi, le marché fait boum: + 55% entre 2007 et 2008, alors que 2009 promet d’être d’une très bonne cuvée.
01 La paix dans le monde sera renforcée en cas de victoire du oui Sûrement pas.
Rappelez-vous ce que disait Nicolas Cage qui joue un trafiquant d’armes dans le film Lord of War. S’il ne vend pas ses engins de mort, un autre le fera. C’est le business. «Notre contribution sur le marché de l’armement mondial est minime, donc ne contribuerait en rien à un accroissement de la paix dans le monde, plaide un spécialiste suisse de l’armement. D’ailleurs, il ne faut pas oublier qu’un million de personnes sont mortes au Rwanda en 100 jours, et cela avec des machettes.» Pire, estime Giovanni Giunta, secrétaire général du Groupe romand pour le matériel de défense et de sécurité (GRPM), «notre industrie d’armement sera très vite remplacée par celles d’autres pays. Des pays qui n’appliquent pas forcément une législation aussi stricte en la matière que nous.» Et franchement, que représente la part suisse dans le marché mondial, demandent les antiinterdiction. Une goutte d’eau qui n’aurait aucun effet sur la paix dans le monde. L’argument est saisi au vol par les partisans du texte qui vise à interdire les exportations d’armes de petit calibre et de leurs munitions, des avions militaires d’entraînement ou encore du matériel militaire obsolète de l’armée. En gros, si cela ne change rien, alors pourquoi ne pas prendre ce risque économique? «La Suisse pourra donner un signal – modeste mais réel – en faveur du désarmement», souligne Christian Levrat, président du Parti socialiste avant d’ajouter que c’est grâce au premier pas fait par le Canada que les mines antipersonnel ont été interdites. Les petits ruisseaux font les grands fleuves...
02 L’image de la Suisse sortira renforcée en cas de oui Très certainement.
«La Suisse joue un rôle ambigu, avance le conseiller national Christian Levrat. Elle vend des armes d’une main et du sparadrap de l’autre. Entre la Suisse des trafiquants d’armes et celle du CICR, il faut choisir. Décider si nous voulons miser sur Pilatus ou sur Henri Dunant. Aujourd’hui, nous vendons pour 125 millions d’armes à des Etats auxquels nous accordons 180 millions d’aide au développement. C’est incompréhensible. Et cela nuit singulièrement à la crédibilité de notre position.» Même discours de la part de Caritas. «D’un côté, les œuvres d’entraide suisses fournissent de l’aide à la survie aux réfugiés et aux déplacés et, de l’autre, la Suisse permet, par la livraison de matériel de guerre aux dictatures et aux régimes non démocratiques, d’augmenter encore le nombre de réfugiés.» Et que répondent les opposants? «Tous les pays qui ont voix au chapitre dans le domaine de la paix sont armés, se défend Giovanni Giunta. Même la Suède, Etat neutre par excellence, fabrique et vend notamment des avions de chasse, des chars de grenadiers, des sous-marins.» Reste que, selon le conseiller national Jacques Neirynck (PDC/VD), les armes et surtout les munitions suisses font 6000 victimes par an à travers le monde. Voilà qui tombe mal pour la réputation de RUAG et de son propriétaire, la Confédération. La société qui emploie 4000 personnes est en effet la deuxième plus grande pourvoyeuse de munition pour petits calibres du monde. Et lorsqu’on sait que les armes légères sont les véritables armes de destruction massive de notre époque avec plus de 1000 morts par jour dans le monde... «L’exportation des armes suisses est un obstacle à notre neutralité», tonne Christian Levrat.
03 L’industrie d’armement se recyclera très facilement Pas sûr.
L’industrie de l’armement ne pourra pas se retourner aussi facilement que l’affirment les initiants. Plusieurs raisons à cela. Point un: il est très difficile de recycler des spécialistes de premier ordre. En clair: un expert en char d’assaut ne pourra pas construire des bateaux, comme un maçon ne pourra pas assembler les pièces d’une voiture. A moins d’être un petit génie. Point deux: il est impossible de trouver en peu de temps du personnel qualifié pour passer d’une activité militaire à une autre civile. Point trois: il est irréaliste de se refaire une renommée rapidement dans la production des casseroles quand on s’est fait un nom dans celle de la petite munition. Le risque de délocalisation, une menace brandie par les opposants au texte, est donc plutôt élevé, même si l’initiative prévoit que les pouvoirs publics prennent en charge le soutien économique aux régions frappées par l’interdiction, notamment Nidwald, Zurich, Thurgovie, Berne et Lucerne. «Il y aura de la casse, prévient Giovanni Giunta. Près de 10 000 personnes dont 3000 en Suisse romande devront aller pointer au chômage, dans plus de 550 entreprises à travers tout le pays. Peut-on se le permettre en période de crise?» En outre les mesures compensatoires auront des conséquences importantes pour les finances publiques. «Elles coûteront 1 milliard de francs par an pendant dix ans, souligne le secrétaire général du GRPM. Un montant qui englobe le soutien direct aux chômeurs (625 millions de francs par an), les coûts liés à la reconversion des entreprises (235 millions de francs par an) et le soutien aux régions (environ 300 millions de francs par an). Comment financer tout cela? «L’Etat n’aura pas le choix. Il devra avoir recours à des hausses d’impôts», répond Giovanni Giunta. Christian Levrat reconnaît qu’il sera difficile de mettre en œuvre un processus de réorganisation, mais que les quatre entreprises qui contrôlent 70% du marché des armes en sont capables. «RUAG a déjà développé sa production civile qui est passée de 7% à 50% de son chiffre d’affaires.» Et puis, selon les initiants, «la solution retenue pour les entreprises concernées est très généreuse, et des moyens considérables appuieront cette reconversion», insiste Christian Levrat.
04 Cela ne changera rien pour l’armée suisse Assurément.
L’immense majorité du matériel acheté par l’armée suisse vient de l’étranger, même lorsqu’il est vendu sous le label «Swiss Made», argumentent les initiants. «Les Piranhas de Mowag à Kreuzlingen par exemple sont équipés de tourelles de combat fabriquées au Canada et aux USA, d’un moteur suédois Scania et de pneumatiques français», souligne Christian Levrat. Un spécialiste de l’armement nuance: «Pour échanger des technologies, il faut avoir quelque chose à offrir, dit-il. Ou alors à développer.» Et puis, il serait catastrophique de dépendre complètement de l’étranger. Une question de souveraineté et de sécurité nationales. Giovanni Giunta abonde: «Sans industrie de défense, il n’est plus possible de doter l’armée d’équipements dans des délais adéquats. S’il est aisé de démanteler une filière, la reconstituer prend du temps.» Pour les opposants, le GSsA vise purement et simplement à supprimer l’armée.
05 Les contrôles existants des exportations sont efficaces Plutôt non.
«La Confédération est très stricte en matière de contrôle des exportations, insiste Giovanni Giunta. La législation suisse est une des plus sévères du monde. Et près de 70% de nos exportations sont destinées aux pays européens, 15% pour le reste du monde et 15% pour la Suisse. Sur 2365 demandes d’autorisation, dix seulement ont été refusées en 2008.» Vraiment stricte? Faux, rétorquent les partisans de l’initiative. La preuve: le Pakistan a été notre premier client en 2008 avec 110 millions d’achat. En outre, pour Christian Levrat, l’ordonnance n’est pas appliquée correctement. En principe, elle interdit toute exportation vers des Etats engagés dans des conflits armés, ou dans lesquels des violations massives des droits humains ont été constatées. Or, «tous les deux mois, nous sommes confrontés à de nouveaux scandales», déclare le président du PS. Le dernier en date concerne l’exportation d’armes auprès de belligérants (l’Inde et le Pakistan) qui recourent à des enfants soldats. Aujourd’hui, nous avons des Piranhas et des munitions produites par RUAG en Afghanistan, des canons d’Oerlikon Contraves au Pakistan. Des avions de Pilatus ont été engagés contre des civils au Tchad.» Un argument repris en chœur par 70 professeurs de droit de nos universités. Exporter du matériel de guerre vers les Etats-Unis ou l’Arabie saoudite contrevient à la nouvelle loi sur l’exportation de matériel de guerre entrée en vigueur en décembre 2008, puisque ces pays sont impliqués dans des conflits armés en Irak et en Afghanistan, ou connaissent un conflit armé sur leur propre territoire, comme le Pakistan et l’Inde. Réponse sibylline de Doris Leuthard, conseillère fédérale en charge de l’Economie: «L’exportation de matériel de guerre aux Etats-Unis ou dans d’autres Etats participant aux opérations militaires en Afghanistan et en Irak est admissible au regard du droit international public.» En outre le Conseil fédéral a rejeté en mars, à quelques mois de la votation, plusieurs demandes d’exportation de matériel de guerre destiné à l’Arabie saoudite et au Pakistan. Comme par hasard.
06 Seules les armes sont concernées par le vote De loin pas.
L’interdiction d’exporter ne vaut pas que pour les avions, les chars ou les fusils. Le matériel de traitement d’image, les appareils à infrarouge, les dispositifs de vision nocturne, les appareils de cryptage, les avions d’entraînement, les drones, les parachutes ou les gilets pare-balles sont également concernés. Mais ce n’est pas tout. Des machines-outils, des senseurs, des lasers, des appareils optiques, des matériaux comme le titane, des produits chimiques, des logiciels… «Ce sont des biens militaires spéciaux», déclare Giovanni Giunta. Voilà qui explique notamment pourquoi 10 000 emplois seraient en danger. Et que des entreprises comme Vibro-Meter à Villars-sur-Glâne (550 emplois) menacent de délocaliser leur production à l’étranger, en France pour la société fribourgeoise. La raison est simple: même si elle se consacre à plus de 90% au domaine civil, Vibro-Meter fabrique aussi des capteurs de vibration et des systèmes de mesure pour les avions et les hélicoptères militaires. Et ses acheteurs, notamment l’américain Boeing, ne veut qu’un seul fournisseur pour les deux secteurs, afin de rationaliser des coûts. CQFD.
«LA SUISSE VEND DES ARMES D’UNE MAIN ET DU SPARADRAP DE L’AUTRE.» Christian Levrat, président du PSS
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