L'Hebdo;
1996-10-24 Six mille bougies pour une Terre biblique
ÉVOLUTION Au XVIIe siècle, un évêque calcula, d'après la Bible, le jour de la création du monde: 4004 avant Jésus-Christ. Une datation que nombre d'intégristes continuent de soutenir malgré les avancées de la science.
Pierre-Yves Frei Antoine Duplan
Cette fin de siècle a parfois des accents qui semblent venir d'un autre âge. «Libre à vous de croire que vous descendez du singe! Pour ma part, je suis convaincu d'être une créature de Dieu. Et je pense que les parents ont le droit d'exiger que la théorie païenne de l'évolution n'endoctrine plus leurs enfants.» Dans la bouche d'un Savonarole, ce discours n'aurait pas étonné. Dans celle d'un Pat Buchanan, candidat républicain aux Etats-Unis et, paraît-il, Homo sapiens sapiens du XXe siècle, il glace d'effroi. Car il nie, péremptoire et obscurantiste, plus de trois cents ans d'un travail scientifique qui a jeté une lumière nouvelle sur les archives du monde.
L'histoire de la datation de la Terre pourrait fort bien commencer avec James Ussher (1581-1656). De son titre d'archevêque, il tire l'érudition des Saintes Ecritures, miroir de sa foi. Et de sa position au Trinity College de Dublin, un certain goût pour la connaissance de la nature, pour la science moderne qui sort ses premières pousses prometteuses. D'un geste apparemment paradoxal, mais fort courant à cette époque, le voilà qui plonge dans de savants calculs pour révéler, en lisant entre les strophes bibliques, la date de la création du monde. Tout y passe, surtout les généalogies, l'âge des prophètes et des rois, les 969 ans de Mathusalem, mais aussi les quarante jours du Déluge, sans oublier les six jours de la création du monde ni le septième consacré au repos. Verdict: le monde fut créé au soir du 26 octobre 4004 avant Jésus-Christ.
Ce qui aurait pu rester une lubie isolée va bientôt essaimer. John Lightfoot, de Cambridge, raisonnablement sceptique, reprend les travaux de son contemporain. Et finit par les contester en préférant une date située en septembre de l'an 3928 av. J.-C. De toute évidence, l'esprit du siècle, celui de l'ingénieur qui mesure et calcule, s'immisce partout, jusque dans les sphères religieuses où l'on cherche moins à contester le dogme qu'à le confirmer, à souligner son omnipotence par des voies modernes.
L'ange dans un arbre enterré
Puisqu'il est exclu de s'en prendre aux textes, tous les moyens, même fantastiques, se justifient encore pour les épargner. Les ossements d'animaux préhistoriques sont attribués aux géants ou à des créatures fabuleuses comme les licornes ou les dragons. En 1577, à Reiden près de Lucerne, des restes découverts sous les racines d'un chêne abattu commencent par être identifiés comme ceux d'un ange tombé du ciel, avant qu'un médecin bâlois ne les adjuge à un colosse de dix-neuf pieds de haut. Au XVIIIe siècle, l'extrémité d'un fémur de dinosaure est prise pour un «scrotum humanum».
Et que dire de ces coquillages innombrables que l'on cueille au creux des labours, sinon qu'ils prouvent que le Déluge devait bien être aussi implacable que la Bible le dit. Mais la science est en marche, imperturbable. Elle décide alors de s'en prendre à cette pluie divine et de se pencher sur ses caractéristiques physiques. Dans la tête des savants-philosophes-érudits, les questions fusent. Quarante jours suffisent-ils vraiment à submerger toutes les terres? Que pleuvait-il? De l'eau douce ou de l'eau salée? Parce que si c'était de l'eau douce, il aurait donc fallu à Noé construire des aquariums pour tous les poissons de mer et pour les cétacés? Et si tel était le cas, quelles étaient les dimensions réelles de l'Arche? Et comment Noé avait-il pu construire un si formidable bâtiment?
De plus en plus, la coque du dogme perd donc de son étanchéité. Mais les coups les plus rudes restent à venir. On les doit aux géologues et aux zoologues. Les premiers, avec des noms prestigieux comme James Hutton ou Charles Lyell, se penchent sur la Terre et pressentent que son âge est ancien, très ancien. Comme certains Grecs antiques, ils ont compris - ils peuvent même la mesurer - l'extrême lenteur des phénomènes d'érosion des roches et de la sédimentation. Les magistrales sculptures naturelles modelées par les fleuves parlent en millions et en millions d'années. Tout comme les couches sédimentaires prisonnières dans les plis des montagnes.
Du côté des premiers zoologues «évolutionnistes», le naturaliste français Georges Louis Leclerc, comte de Buffon (1707-1788), ouvre les feux. Dans ses manuscrits, il suppose une «chronologie longue» de trois millions d'années (avec apparition de la vie au bout de deux millions d'années). Seulement, la religion veille, et ne voulant pas risquer le cachot, il se contente d'un chiffre plus modéré, de 75 000 ans, ce qui lui vaudra tout de même quelques démêlés avec l'Eglise. Au moins a-t-il évité le bûcher réservé, quelques décennies auparavant, à l'Italien Vanini qui avait osé prétendre que l'homme descendait du singe.
Malgré ses reculades et ses méfiances, Buffon pose pourtant des jalons essentiels en matière d'évolutionnisme. Peut-être prépare-t-il un peu le terrain à son compatriote Jean-Baptiste de Lamarck qui, en publiant «La philosophie zoologique» (1809), crée la vraie révolution transformiste, ficelée dans un paquet de principes forts: la tendance des organismes à évoluer vers la complexité, l'influence des circonstances extérieures dans cette évolution, l'histoire généalogique du monde vivant qui stipule l'existence d'un ancêtre commun à tous, et en apothéose, le fait que l'homme est lui aussi soumis à tous ces mécanismes.
La zizanie de Lamarck
L'intuition est géniale et vaut à son inventeur d'habiter aujourd'hui les livres d'histoire après avoir vécu une vie passée à compter les brimades. Car Lamarck sème une folle zizanie avec sa théorie. Elle suppose en effet une histoire très longue, en tout cas suffisamment longue pour laisser aux êtres vivants le temps d'évoluer. Voilà le dogme chrétien remis à mal. Etonnamment, c'est un scientifique français très respecté, le paléontologue Georges Cuvier, qui tente de colmater la brèche biblique en inventant le catastrophisme. Selon lui, il est vrai que la Terre aurait une histoire ancienne, mais elle serait émaillée de plusieurs catastrophes ayant entraîné à chaque fois la disparition de l'ensemble des formes de vie. Les fossiles ne seraient que des restes de ces ères passées. Quant à notre temps, il suivrait bien le schéma divin de création et serait dénué de toute évolution.
On le voit, les acrobaties nécessaires pour coller à la lettre des Saintes Ecritures deviennent de plus en plus périlleuses. Darwin ne va rien arranger. Nourri d'influences diverses comme Lamarck, Malthus ou encore Spencer, il met au point le principe de sélection naturelle. Le doute est de moins en moins permis: l'Homme descendrait bien du singe. «L'Origine des Espèces» (1859) est un monument scientifique qui va faire de son auteur une figure majeure de l'histoire scientifique. Et le temps qu'il consacre, ce regard qu'il porte vers le passé, impose de plus en plus de compter en millions, voire en centaines de millions d'années, d'un coup, sans extinction brusque et totale pour laver la surface de la Terre d'êtres différents.
Ce «temps profond» comme l'appelle le célèbre paléontologue américain Stephen Jay Gould, va finalement trouver une démonstration éclatante. Grâce à la radioactivité, découverte par Henri Becquerel en 1896, on tient enfin un instrument de mesure fiable. Les datations reposent alors sur la décomposition radioactive régulière de certains éléments isotopiques. Imparable. Grâce à cette technique, la plus vieille roche terrestre affiche aujourd'hui un âge canonique de 4,5 milliards d'années.
A défaut d'anniversaire de la Terre, on dirait que c'est votre fête, M. l'archevêque Ussher! P.-Y. F. et A. D.
À L'EAU. Au XVIIe siècle, des ingénieurs se penchèrent sur la question du Déluge afin de déterminer quelles étaient les dimensions réelles de l'Arche de Noé
VITE FAIT. La création du monde en six jours (image tirée d'un catéchisme du XIXe siècle), un mythe magnifique, mais que certains continuent de prendre à la lettre
La théorie de l'évolution, elle, évolue!
VÉCU André Langaney, généticien des populations, professeur à Genève et Paris, connaît bien le créationnisme. Pour l'avoir subi un jour.
- Est-ce que le darwinisme est une science comme les autres?
- Mais le darwinisme n'est pas une science. Il faudrait cesser de parler de darwinisme car cet «isme» renvoie au monde des idées et des idéologies. La théorie de l'évolution est une théorie scientifique à part entière, même si dans les faits elle n'est pas une science comme les autres. Pourquoi? Sans doute parce qu'elle est née dans une société dominée par une religion aux accents fortement totalitaires. Darwin sort «L'Origine des Espèces» en 1859 et ne cite quasiment jamais Lamarck bien qu'il s'en soit beaucoup inspiré. Tout cela parce que son prédécesseur avait été mis au ban par l'Eglise. C'est dire la pression morale qui rôde sur cette science.
- Sentez-vous aussi cette pression aujourd'hui?
- En fait, nous sommes surtout influencés par nos collègues anglo-saxons qui ont fort à faire avec les créationnistes. Aux Etats-Unis ces derniers sont très présents, quotidiennement, dans les journaux, à la radio ou à la télévision. Il n'est pas rare là-bas de vous faire traiter de darwiniste comme si vous étiez membre d'une secte. Mes collègues sont donc obligés, jour après jour, de répéter que la théorie de l'évolution n'est pas un dogme, mais une théorie scientifique et qu'en ce sens, elle rassemble un certain nombre de faits avérés qui sont tenus entre eux par des principes de cohérence. La science se fiche d'expliquer le pourquoi des choses comme le fait la religion, elle a déjà assez à faire avec le comment.
A l'époque de Lamarck et Darwin, le transformisme n'est qu'une hypothèse qui tente de rattacher logiquement diverses observations effectuées dans la nature. Aujourd'hui, de nombreux points du transformisme sont avérés grâce à des découvertes comme celles de l'universalité du code génétique ou des gènes organisateurs - dont le professeur suisse Walter Gehring est un des plus grands animateurs - qui plaident pour une origine commune des êtres vivants. A l'heure actuelle, on n'imagine pas comment la théorie du transformisme pourrait être infirmée. Ce qui ne veut pas dire qu'elle est complète.
- Comment expliquez-vous que les créationnistes soient si présents aux Etats-Unis?
- Rappelons que c'est un pays qui se déclare majoritairement croyant. Dieu figure dans sa Constitution. Cela prépare donc un terreau fertile. Il existe là-bas beaucoup de mouvements religieux fondamentalistes qui disposent souvent de ressources financières énormes... Aussi comme ces derniers représentent un pouvoir économique important, les politiciens font attention à eux et relaient même parfois leurs idées. En somme, les créationnistes, dans les salons de Washington, représentent un lobby d'un poids insoupçonné chez nous. En plus, se greffe là-dessus l'extraordinaire part du privé dans l'enseignement. Or, dans le privé, on enseigne souvent ce que l'on veut. Et pour finir, il faut encore compter avec la crainte réelle des enseignants qui veulent surtout éviter les conflits avec des parents d'élèves intégristes et procéduriers qui n'hésitent pas à aller jusqu'au procès pour censurer le cours sur la théorie de l'évolution et imposer l'enseignement de la Genèse.
- Et la censure vous connaissez...
- Oui, effectivement. En 1977 à Paris, nous avions monté une exposition intitulée «Histoire naturelle de la sexualité». Elle nous fut demandée par la Smithsonian Institution de Washington (c'était alors sous Carter) qui voulait l'exposer dans la capitale au Muséum d'histoire naturelle. Mais Reagan, connu pour ses positions créationnistes, a été élu et l'exposition fut alors censurée. Certes, la Smithsonian a entrepris d'en exposer certaines parties à Cleveland, mais quand je me suis aperçu qu'ils en avaient exclu toute référence à l'évolution, j'ai mis mon veto et renoncé à poursuivre l'opération.
- Qu'en est-il du créationnisme en Europe?
- S'il est moins virulent qu'aux Etats-Unis, il existe tout de même, relayé par de nouvelles sectes ou certains mouvements intégristes traditionalistes. En France, on se souvient de feu le professeur Jérôme Lejeune, co-découvreur de l'origine trisomique du mongolisme. Mais il était aussi fondamentaliste, adversaire de la contraception et de l'avortement, très lié avec l'Opus Dei, et nourrissait le projet de recomposer le dogme. Pour lui, l'Homme était né d'une extraordinaire mutation chromosomique sur un ovule fécondé de chimpanzé, orchestrée par le créateur divin. Cet oeuf muté se serait alors séparé pour donner des jumeaux, puis l'un des deux êtres en formation aurait perdu un autre chromosome pour devenir femelle. Voilà Adam et Eve réinventés dans une atmosphère aussi incestueuse que consanguine. Or, lorsqu'on soulignait ce point, Lejeune rétorquait: «Ah oui, mais c'est la même chose avec la côte!»
- Quels sont les arguments que les créationnistes utilisent contre la théorie de l'évolution?
- Il y a les arguments contre les fondements même de la théorie de l'évolution comme les méthodes de datation physique. Mais ils ne résistent pas trois secondes sans que l'on fasse preuve de mauvaise foi. Il y a aussi les attaques portées sur des détails de la théorie pour démontrer que les interprétations qui les soutiennent sont fausses. Là encore, les arguments ne sont pas recevables mais cette fois pour une raison philosophique. En effet, les créationnistes s'appuient sur un dogme, un système global dont on ne peut retirer une brique sans faire s'écrouler tout l'édifice. Tel n'est pas le cas de la théorie scientifique qui se nourrit constamment de remises en cause et de découvertes. Comme le reste du monde vivant, la théorie de l'évolution, elle, évolue.
Propos recueillis par P.-Y. F.
André LANGANEY. «L'évolution est une vraie théorie scientifique»
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