On l’a. Ou on ne l’a pas. Simonetta Sommaruga l’a, Ruth Dreifuss, Kaspar Villiger et Moritz Leuenberger aussi. Jacqueline Fehr ne l’a pas. Christiane Brunner, Franz Steinegger et Otto Piller non plus. Comme nous le confiait l’autre jour un journaliste alémanique: «Alain Berset a plus de chances que Pierre-Yves Maillard d’être élu. Il est du sérail. Et puis c’est une question d’habitus.» Cet habitus, une manière d’être propre à une classe sociale, joue un rôle dont on parle peu, mais qui s’avère souvent décisif dans l’élection d’un conseiller fédéral.
D’où l’on vient. En fait, la manière d’être révèle généralement le milieu dont on est issu. Et dans l’histoire des élections au Gouvernement suisse, les candidats dont les parents appartenaient à un milieu très modeste, voire pauvre, sont rarement arrivés au sommet de l’Etat. Constat et tentatives d’explication.
«L’ÉGALITÉ DES CHANCES N’EXISTE PAS. SOUTENIR SES ENFANTS NÉCESSITE DE L’ARGENT ET DU SAVOIR.» Ueli Maurer, conseiller fédéral
Dans son ouvrage consacré aux conseillers fédéraux depuis 1848 – la naissance de l’Etat fédéral – l’historien Urs Altermatt relevait déjà, en 1993, que: «La classe la moins favorisée est incontestablement sousreprésentée. Un dixième seulement des conseillers fédéraux sont fils d’ouvriers ou de petits employés.» Ces dernières trente années, sur les 33 conseillers fédéraux élus, rares en effet sont ceux qui sont issus de familles très modestes.
Le Soleurois Willi Ritschard, monteur en chauffage puis secrétaire syndical, fut le seul ouvrier et fils d’ouvriers à entrer au Conseil fédéral. Il y eut René Felber, dont le père était horloger, Adolf Ogi, fils de guide de montagne, Otto Stich, fils d’ouvriers. Aujourd’hui, seul Ueli Maurer, employé de commerce puis comptable, vient d’une famille de paysans «où on comptait les sous.
Le matin, j’allais à l’étable avant l’école. En été, on avait un jour de vacances, le reste on travaillait. Pas question d’apprendre à jouer d’un instrument de musique.» Quant à Jean-Pascal Delamuraz, son père était garagiste, mais syndic de sa commune.
Willi Ritschard et Otto Stich feront l’expérience traumatisante du chômage. Willi Ritschard y est confronté luimême à la fin de son apprentissage. Otto Stich n’a que 5 ans, mais il n’oubliera jamais ce soir de 1932, quand son père, mécanicien, rentre de l’usine pour annoncer qu’il n’a plus de travail. Pour «comprendre pourquoi quelqu’un veut travailler et ne peut pas travailler», il étudiera, plus tard, l’économie.
Des journées particulières. Non seulement les conseillers fédéraux d’origine modeste sont peu nombreux, mais leur élection relève souvent d’un concours de circonstances très particulier. En 1973, quand le socialiste Willi Ritschard est élu contre l’avis de son parti, plusieurs camarades quittent la salle du Conseil national en guise de protestation.
L’élection du Soleurois Otto Stich, en 1983, tourne carrément au scandale national: le Parti socialiste voulait placer une première femme au gouvernement en la personne de Lilian Uchtenhagen. On parle alors de sortir du gouvernement. Enfin, c’est contrainte et forcée que l’UDC présente un ticket à deux candidats pour la succession de Samuel Schmid en 2008.
Le Parlement ne voulant définitivement plus du tribun milliardaire Christoph Blocher, il faut trouver un fidèle représentant de la ligne zurichoise. Qui de mieux que le président du parti! Par défaut, le fils de petits paysans Ueli Maurer devient conseiller fédéral. Lui qui n’est pas allé au gymnase «parce que mes parents ne savaient pas ce que c’était. Moi non plus, d’ailleurs», dit-il.
Comment se fait-il que ces fils du peuple soient si peu nombreux au Conseil fédéral? Pourquoi l’ascenseur social montet- il rarement jusqu’au sommet de l’Etat?
Le conseiller fédéral Ueli Maurer est catégorique: «L’égalité des chances, de facto, n’existe pas. Dans certains sports et à l’université non plus. Soutenir ses enfants, cela nécessite de l’argent et du savoir.» Oswald Sigg, ex-porte-parole du gouvernement, a travaillé pour plusieurs conseillers fédéraux. Dans l’ordre: Willi Ritschard, Otto Stich, Adolf Ogi, Samuel Schmid et Moritz Leuenberger.
Ce fin connaisseur des mœurs fédérales constate que le premier filtre à passer est celui du Parlement. «En général, les candidats sont issus du sérail.» Depuis la naissance de l’Etat fédéral, en 1848, jusqu’à nos jours, seuls treize conseillers fédéraux n’avaient jamais siégé sous la Coupole. «Or, ceux qui y arrivent sont rarement des pauvres. Même les socialistes sont aujourd’hui des bourgeois arrivés, socialement s’entend.»
Yvan Perrin, vice-président de l’UDC, fait le même constat: «Difficile de s’absenter treize semaines par an si on travaille dans une petite entreprise. Mieux vaut être son propre patron ou avoir un cabinet d’avocats.» L’ancien conseiller fédéral René Felber, instituteur et fils d’ouvriers, explique pourquoi, à son avis, l’ascension au Parlement est ardue pour qui n’appartient pas à l’élite: «Au Locle déjà, les gens m’ont élu parce que j’étais prof.
L’intelligence politique ne s’acquiert pas avec des titres académiques. Et pourtant – y compris quand on est à gauche – on élit au-dessus de son propre rang, des gens qui sont plus haut, plus près du soleil, qui savent parler, convaincre.»
Défendre l’économie. A droite, le pouvoir économique que représente un candidat compte énormément. L’ancien président du Parti radical Franz Steinegger se souvient qu’il n’avait aucune chance de devenir conseiller fédéral contre un Kaspar Villiger, industriel, fils d’industriel, avec ses chambres de commerce et ses réseaux. «Moi, mon père était électricien dans une usine de munition d’Altdorf.»
Et Kaspar Villiger avait fait ses preuves, comme le relève l’historien Hans-Ulrich Jost: la loyauté par rapport aux intérêts de l’économie est décisive. Kaspar Villiger n’a pas seulement défendu bec et ongles le secret bancaire au Conseil fédéral. Il avait déjà combattu, au Parlement, une loi qui voulait contrôler davantage les activités bancaires.» Défendre au mieux les intérêts économiques: un critère de choix pour arriver au Conseil fédéral.
Et quand il s’agit d’élire un socialiste, la majorité bourgeoise du Parlement donne sa préférence aux camarades qui semblent le moins marqués à gauche. Simonetta Sommaruga, signataire du manifeste du Gurten, qui compte des thèses économiques plutôt libérales, en est l’illustration la plus récente. Otto Stich, malgré ses origines ouvrières, avait aussi signé en son temps un concept économique qui n’avait pas plu à ses camarades.
Un parfum d’élite. Même s’ils ignorent les origines sociales des candidats, les parlementaires les remarquent. Une politicienne en est persuadée: Jacqueline Fehr, candidate malheureuse face à Simonetta Sommaruga. Père manœuvre, mère couturière qui faisait des shampooings dans un salon de coiffure pour acheter les livres de gymnase de sa fille, elle explique son sentiment: «C’est quelque chose que l’on ressent très bien: on ne vient pas du même monde.»
Ueli Maurer sourit: «Entre nous, on se reconnaît, on partage un peu la même histoire, on se comprend. Je m’entendais très bien avec Christiane Brunner.» A son propos, l’ancien président des radicaux Franz Steinegger se souvient que la candidate genevoise à la succession de René Felber ne correspondait pas du tout à l’idée que les parlementaires, bourgeois du moins, se faisaient d’une conseillère fédérale. Sa nonchalance, ses cigarettes, son physique. «Si la course est serrée, cette différence est décisive», juge-t-il.
Parce que si on leur offre le choix, les parlementaires élisent plus volontiers quelqu’un qui colle à l’idée qu’ils se font d’un membre du gouvernement, avec ce que cela comporte de distinction, d’aura culturelle, et même d’aspect physique et vestimentaire. «Cela n’a rien à voir avec les compétences, renchérit Yvan Perrin.
Mais entre Jacqueline Fehr en jean noir avec une ceinture à boucle et une Simonetta Sommaruga en tailleur discret, il y en avait une qui correspondait à l’image que l’on se fait d’une femme d’Etat.» Les heureux élus, dès lors, proviennent souvent de familles aisées, ou alors cultivées, qui connaissent les codes, savent en jouer. Simonetta Sommaruga, qui a grandi entourée de livres, expliquait un jour qu’elle choisissait avec soin sa garde-robe et ses bijoux, pour ne froisser personne.
Plus rugueux, parfois moins commodes, les politiciens qui se sont faits tout seuls ont dû se battre pour pouvoir étudier, pour se faire une place. Il en reste quelque chose, un air combatif qui peut déplaire, une sorte d’entêtement. Le Soleurois Otto Stich, ministre des Finances, en fut un bel exemple, lui qui ne pliait devant aucun lobby et qui pouvait pleurer de dépit, ou de rage, quand le Parlement se lançait dans les dépenses.
«ON ÉLIT AU-DESSUS DE SON PROPRE RANG, DES GENS QUI SONT PLUS HAUT.» René Felber, ancien conseiller fédéral
Un l’a, l’autre pas. Des deux ténors socialistes en lice pour le Conseil fédéral, Alain Berset, fils d’un enseignant et d’une libraire longtemps députée au Grand Conseil, est clairement celui qui a le plus l’habitus d’un futur conseiller fédéral. Il a endossé depuis longtemps le complet-cravate qui sied au magistrat, il siège au Sénat, cette chambre feutrée où les débats se déroulent dans la civilité.
Pierre-Yves Maillard, dont les parents ont dû travailler dès la fin de leur scolarité, ne suit pas les codes. Il ne porte jamais de cravate, il est homme à tomber la veste, à remonter ses manches, et à tremper son pain dans la soupe. L’un a le parfum de l’élite, même si sa famille n’était pas riche, l’autre, malgré ses études, son habit et son salaire de conseiller d’Etat vaudois, a gardé l’air populaire.
Et pour qu’un enfant du peuple prenne l’ascenseur social jusqu’au Gouvernement suisse, il lui faut soit un concours de circonstances exceptionnel, soit un charisme hors du commun – comme le «formidable» Adolf Ogi – ou encore une longue expérience gouvernementale et de la modération, tel René Felber. Alors, l’ascension sociale et politique peut mener jusqu’au Conseil fédéral.
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