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Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 04.09.2012 à 11:44 |
Je n’ai pas apporté de bonbons et il a cuisiné une tarte avec les pêches de son jardin. Les jeux sont faits: je serai aux pieds de cet homme beau, riche, célèbre et bon cuisiner. De ces quatre adjectifs, seul un est indispensable – je vous laisse choisir. Philippe Chappuis – ici, on lui donne plutôt du «Philippe», enfants, compagne, parents – publie ces jours le tome 13 des aventures de sa créature Titeuf, née il y a vingt ans, et il est soulagé. «J’ai terminé l’album en mars, commencé la promotion en juin. Il s’est passé quatre ans depuis la sortie du précédent, et beaucoup de choses dans ma vie.» Dont Titeuf, le film, une aventure «passionnante mais lourde: j’ai retrouvé avec bonheur la liberté de faire un livre tout seul. C’est comme marcher après avoir enlevé ses souliers de ski!» Zep vieillit – 45 ans le 15 décembre. Il lui a fallu deux mois pour retrouver l’univers mental de Titeuf, contre deux jours auparavant. Rien qui l’inquiète. «Quand je suis avec Titeuf, je suis bien, c’est l’important.» Il voyait Titeuf comme une aventure brève au départ, livrant très vite les premiers albums. Aujourd’hui, des dizaines de millions d’albums plus tard, il le voit comme un «petit miracle permanent» mais avertit: «Ce n’est pas toute ma vie.» Quand, en 2006, il publie le très personnel Découpé en tranches (Seuil), son ami Uderzo ne comprend pas pourquoi il sort de Titeuf. «Pour le plaisir, rétorque Zep. Je ne suis pas comme Peyo ou Morris pour qui les Schtroumpfs ou Lucky Luke étaient toute leur vie. On a longtemps considéré le dessinateur comme un boulanger qui chaque matin devait livrer ses fournées de pain. Nous ne sommes plus une génération sacrificielle. Je suis arrivé au bon moment: l’auteur BD est reconnu comme un artiste, il y a encore des librairies qui vendent des livres et des lecteurs qui en achètent, même si c’est plus difficile...» Chez Zep, installé depuis trois ans dans la maison de maître de Campagne-Masset au bout du quartier des Charmilles à Genève, il y a du gravier et des herbes folles, des enfants qui babillent, des arbres derrière lesquels se cacher et des boiseries sculptées signées Jean Jaquet. On se dirait dans Le grand Meaulnes – une fois passé le portail en fer de l’avenue d’Aïre, c’est une parenthèse de calme au cœur de laquelle trône la vaste demeure construite en 1777 pour servir de résidence estivale à la famille genevoise du même nom, reste d’un domaine agricole descendant en pente douce vers le Rhône et classé monument historique en 1959, au moment où le béton commençait à encercler doucement mais fermement la maison. Traverser le pont. Ça lui va, à Philippe Chappuis, d’habiter une île. De là, il peut voir le Mont-Blanc au loin et, plus près, la cité d’Onex où il a grandi entre son père policier et sa mère couturière. Quand il était enfant, en traversant le pont Butin, il voyait la grande maison de loin, se demandant qui pouvait y habiter. Chez Zep, on se dirait dans Le château de ma mère – il ne savait pas qu’il était chez lui. «Cette maison est un havre. J’aime son côté patrimoine, sa douceur de vivre. J’ai beaucoup travaillé pendant vingt ans. En arrivant à 40 ans, j’ai commencé à avoir envie de prendre le temps, de profiter d’une liberté durement acquise.» Au rez, les pièces à vivre, cuisine et salon, au premier les chambres à coucher, sous les combles son atelier, au sous-sol, dans le jardin d’hiver, le bureau de l’écrivaine et journaliste Mélanie Chappuis, sa compagne depuis deux ans. Bien sûr, le coup du duo de Chappuis, ça les a fait rire, comme un clin d’œil du destin. Il lui a envoyé un mot après avoir aimé Des baisers froids comme la lune, son second roman. Ensemble, ils ont cinq enfants âgés de 15 à 4 ans. Son ex-femme, Hélène Bruller, qui l’avait suivi à Genève, est retournée s’installer à Paris – il y a emmené le cœur lourd leurs deux enfants le week-end dernier, s’apprêtant à vivre la vie compliquée des familles décomposées et recomposées à distance. Cette maison, c’était son projet à lui – son installation ici a correspondu à la fin de son couple avec Hélène. «Elle a la bougeotte. J’ai mis beaucoup d’énergie dans mon couple, mais nous étions trop différents.» Il aime s’occuper de sa maison, jardiner, cuisiner, se voit bien en patriarche entouré d’enfants et d’amis. A nouveau, il vit avec une femme artiste. «C’est particulier, la vie d’un artiste. Peut-être que seule une personne qui a fortement la fibre artistique peut le comprendre. Quand on crée, on disparaît, on est avalé. C’est douloureux à vivre pour l’autre.» Ses deux parents sont toujours vivants. Il doit à sa mère sa sensibilité. «Sa sensibilité était une fragilité, elle avait une inquiétude face à la vie qui allait avec. Quand j’étais petit, même sortir de la maison était difficile. A quatre ans et demi je n’avais jamais mis les pieds à la crèche. J’ai longtemps eu le profil d’un rêveur un peu largué.» Il a fait de cette hypersensibilité un atout. «Mais j’ai toujours plus le goût de la vie imaginaire que de la vie réelle!» A son père policier, il doit son calme rassurant et une irrépressible honnêteté. «J’ai grandi dans un quartier rempli de flics et de chauffeurs de bus, ce n’était rien de spécial.» C’est son père qui, même s’il aurait préféré que son fils fasse des études, lui a dit de faire ce qui lui faisait plaisir dans la vie, lui confiant que lui aurait aimé être non pas flic, mais comptable. «Il a vraiment été heureux pour moi quand il a vu que je pouvais être responsable, entretenir une famille. Le père de mon père était un peintre alcoolique dont la réputation a suffi pour donner à la famille une image des artistes pas très rassurante...» A ses deux parents, il doit d’aimer le chocolat à la folie. «Ce sont des gourmands qui aiment la vie, l’apéro. Ils ne pensent pas que la vie doit être un sacrifice.» Morale et Dieu. A 18 ans, il s’est frotté à la théologie à l’université, suivant les cours d’éthique d’Eric Fuchs avec intérêt. «Dans les années 80, je n’étais pas dans l’état d’esprit yuppies à la Tom Cruise qui prévalait. J’aimais que la morale ne tourne pas seulement autour de soi.» Il croyait en Dieu, alors. Aujourd’hui plus. Mais il lui en reste une culture chrétienne, protestante. Il a fait plusieurs retraites dans des monastères, aime discuter avec ses amis pasteurs. Le premier tome de Titeuf s’intitulait d’ailleurs Dieu, le sexe et les bretelles. «J’ai de moins en moins de certitudes, mais je vis de mieux en mieux avec mes doutes. Pour créer, il faut une forme de chaos. Ce qui ne veut pas dire de malheur! Robert Hainard disait que le dessin était une question d’arbitrage. Que garder, que supprimer? Mettre de l’ordre dans le chaos de mon cerveau... c’est mon job!» Il travaille depuis plusieurs mois à un album «sérieux» qui raconte les retrouvailles d’un groupe d’amis d’enfance à l’occasion du décès du fils ado de l’un d’entre eux. A 25 ans, ils jouaient de la musique ensemble, ils en ont 45, des rêves en moins, des chagrins en plus. «Il y a encore deux ans, je ne pensais pas être capable de partir sur du dessin réaliste. Je suis très excité. La publication de mes carnets de voyage m’a encouragé... et Mélanie aussi! J’apprends qui je suis en tant qu’artiste, en tant qu’homme. A 20 ans, on se construit en volant le style des autres, par bribes... Désormais je suis chez moi, dans mon pays. Je suis arrivé quelque part où je suis allé tout seul. A 20 ans, j’étais plein de certitudes. Il ne m’en reste plus grand-chose. Mais je me sens tellement plus libre!» |









