Sophia 2008: L’essentiel en 6 points Les Suisses estiment que leur économie est compétitive, surtout en comparaison européenne. Ils redoutent la concurrence asiatique. Ils sont fâchés avec les supermanagers qui privilégient les intérêts financiers à court terme. Le beau temps se maintiendra-t-il? La Suisse va-t-elle rester cette économie prospère qui a connu une croissance de 3,1% du PIB l’an dernier? Le sondage Sophia, réalisé par l’institut lausannois M.I.S Trend (repris par Blick et il caffè), offre une dense photographie des opinions de la population et des leaders. L’envie d’y croire, la confiance dans le pays sont bien là, mais les doutes s’amoncellent comme les nuages d’orage dans un ciel de printemps.
1 La globalisation divise En 2008, la Suisse occupe une meilleure position que les autres pays développés. 77% de la population le croit. 43% estime que le niveau des prix par rapport aux salaires est meilleur et 28% le jugent équivalent. La crainte des suppressions d’emploi, même si elle est en recul par rapport à 2006, est toujours là (46%), comme une réminiscence des années difficiles. L’ouverture du marché de l’emploi, à la base de la croissance actuelle, convainc. 15% de la population y voit un «grand avantage», 39% un «certain avantage». C’est sur ce socle que se gagnera la votation de mai 2009 sur la prolongation des accords bilatéraux et l’extension de la libre circulation à la Roumanie et à la Bulgarie. Au-delà de l’environnement européen direct, la globalisation laisse les Suisses perplexes. Le sentiment qu’elle est irréversible croît (55% en sont convaincus). 65% estiment toutefois qu’elle porte atteinte aux pouvoirs politiques nationaux. La nécessité de concevoir des instances supranationales face au pouvoir de l’économie ne recueille que 38% d’avis favorables. Réalisme ou démission? Un Suisse sur deux veut croire que chaque pouvoir national sera capable de faire contrepoids à la puissance de l’économie. La même division de l’opinion apparaît lorsque l’on demande si la mondialisation est une chance pour la Suisse ou si le pays va en souffrir: 40% de la population veut croire à une chance, 39% craint ses effets sur la Suisse. Cette irrépressible angoisse est nourrie par la concurrence des géants indiens et chinois. 55% des Suisses estiment que leur dynamisme va nuire aux économies des pays occidentaux.
2 Proximité chérie Comment s’adapter à la globalisation, comment se préparer à une concurrence plus dure? Les Suisses ne voient pas dans le fédéralisme et le système de consensus des freins au développement économique futur (60% y voient même un avantage). Dans leur imaginaire politico-économique, la proximité reste une valeur sûre. Un rempart? On en a la confirmation avec la question, documentée chaque année par Sophia, sur l’opportunité d’adhérer à l’Union européenne. Le scepticisme s’est solidement ancré dans les têtes. L’option de l’adhésion rapide ne mobilise plus que 15% des Suisses. A terme, «un jour», l’adhésion à l’UE recueille 43% d’opinions favorables supplémentaires. Sans discours résolu, l’adhésion semble repoussée aux calendes grecques. En Suisse romande, le grand dessein continental séduit 23%, en Suisse alémanique 13%, et au Tessin 10%.
3 Supermanagers honnis Sophia a été réalisé ce printemps et permet, à sa manière, de mesurer l’«effet Ospel», c’est-à-dire l’effet ravageur de la crise que traverse UBS sur l’opinion. Dans la population, le match de l’estime entre grands et petits patrons tourne toujours à l’avantage des seconds: ceux-ci sont plus compétents (à 55% contre 14% pour les supermanagers); plus visionnaires (à 41% contre 29%); plus courageux (67% contre 17%); plus proches et soucieux de leurs collaborateurs (80% contre 6%). Le verdict est sec. Alors que la Suisse doit son succès économique à sa place financière forte et à des industries d’exportations d’excellence, les Suisses voient poindre un grave divorce. Les intérêts du monde financier sont perçus comme de plus en plus opposés à ceux du monde industriel par 75% de la population! C’est une autre trace de l’effet Ospel. L’arrivée des fonds souverains, les prises de participation étrangères dans les sociétés suisses divisent: 45% y voient un inconvénient, 42% un avantage.
4 Une croissance «bobo» Les Suisses cultivent un rapport ambigu à la croissance et au progrès. Selon 52% d’entre eux, le progrès technique péjore la santé, les relations entre les gens (65%) et accentue les inégalités sociales (69%). Pourtant, les mêmes, à hauteur de 65%, disent que le progrès apporte plus de choses positives que négatives. Reflet de cette ambiguïté, ils font plus confiance aux scientifiques (à 62%) qu’à n’importe quelle autre élite. Mais ils se méfient des OGM: 51% demandent leur interdiction. Des aspirations contradictoires? Peut-être. 61% des Suisses rêvent d’une croissance économique stabilisée, ils ne sont que 26% à envisager de la favoriser. 70% de la population pense que pour protéger l’environnement, on peut accepter des mesures qui freinent la croissance et l’emploi. Les Suisses exigent une croissance sans dégâts, «bobo», qui ménage compétitivité, qualité de vie et éthique environnementale. Le message déjà contenu dans Sophia 2007 n’a pas encore été pris à bras-le-corps par les politiques. 5 Des trains svp! Comment rester compétitifs? 51% de la population pense que les conditions-cadres mises en place par les politiques sont «moyennes». Seuls 4% les jugent excellentes, 31% bonnes. Les Suisses ont bien compris que la qualité des infrastructures est une condition clé de la prospérité économique. Et, sur cet impératif, ils sont très inquiets. 21% jugent l’engorgement des infrastructures de transports «très grave», 46% «assez grave». Ils plébiscitent la création de nouvelles voies CFF (82%). Chez les Romands, l’enthousiasme bondit à 87%, un soutien évident à la 3e voie entre Lausanne et Genève, mais aussi aux autres aménagements réclamés par les cantons.
6 Speak english Est-ce un signe que la Suisse s’internationalise ou qu’elle perd son identité dans la globalisation? 54% de la population est favorable à l’usage de l’anglais entre Confédérés. Les Tessinois, pourtant les plus vertueux en matière linguistique, sont les plus enthousiastes: 69%; les Romands, peu doués pour le Schwyzertütsch: 64%; outre-Sarine, le «tout à l’anglais» ne rallie que 49%, alors que nombre de cantons alémaniques ont imposé l’enseignement de l’anglais avant le français. Le fossé avec les élites, qui tiennent au lien confédéral que constitue l’apprentissage des langues nationales, est total: les leaders ne sont que 26% à plébisciter l’anglais.
Dans la compétition mondiale, l’usage de la nouvelle «lingua franca» apparaît ainsi paradoxalement comme la chose que les Suisses, multilingues par vocation historique, redoutent le moins.
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