Pendant près de trois siècles, le Diable a beaucoup aimé la Suisse romande. En particulier le canton de Vaud. Vers 1420, il a commencé d’apparaître régulièrement, par exemple sous la forme d’un chien brun, d’un renard ou d’un homme habillé en violet. Beaucoup, hommes et femmes, ont cédé à ses promesses de richesse. Le Diable les a invités à de petites sauteries nocturnes, principalement dans les forêts vaudoises. Les convives s’y rendaient en volant sur des bâtons ou des animaux. Au menu: de tendres grillades de viande d’enfant. Puis, chacun prêtait allégeance à l’hôte en lui baisant le fondement. S’ensuivait une partie fine, à rebours, «à la manière des bêtes».
D’après les témoins, la semence du Diable était «glaciale». Ensuite, on préparait des onguents pour décimer les Suisses, déclencher des vagues de peste ou faire tomber la grêle... Voilà résumé ce qu’on peut lire dans les actes des nombreux procès qui ont eu lieu au Moyen Age en Suisse romande, principalement dans le Pays de Vaud. S’y dessine l’image du sabbat, cette messe inversée inventée dans les années 1420-1430. Le terme vient de l’antijudaïsme et évoquerait la «synagogue» du Diable, on n’en trouvera aucune trace dans la Bible. C’est le grand fantasme du Moyen Age: les nids d’hérétiques qui se multiplient, la secte de Satan qui prend le pouvoir. Pour répondre à la menace, nos édiles avaient sorti les grands moyens: procès, tortures et bûchers. Pauvres ou riches, personne n’était à l’abri d’une dénonciation. On a même traduit en justice des enfants, soupçonnés d’avoir été engendrés par le démon…
Spécialité vaudoise. Une exposition au château de Chillon permet de se plonger dans cette histoire édifiante. Et d’essayer de comprendre pourquoi une société a, à une époque donnée, inventé les sorcières pour leur donner la chasse. Quelques documents anciens et surtout des panneaux didactiques passionnants sont à découvrir dans les salles du château, prisons comprises. Une initiation grand public efficace dans une atmosphère médiévale à souhait. Pourquoi Chillon? Parce que le château a très probablement servi de prison pour sorcières. Et aussi parce que leur chasse est une spécialité du cru. De 1420 à 1782, date de l’exécution de la dernière sorcière à Glaris, 3500 personnes ont été condamnées à mort dans notre pays. Le canton de Vaud fait figure de champion toutes catégories, avec plus de 3000 inculpations et au moins 2000 exécutions. De quoi le placer largement devant Genève ou Zurich dans ce décompte macabre, eux qui n’ont brûlé pendant la même période respectivement «que» 70 et 74 hérétiques...
C’EST LE GRAND FANTASME DU MOYEN ÂGE: LA SECTE DE SATAN QUI PREND LE POUVOIR.
Le cas Jaquet Durier. Fait peu connu, parmi les accusés on comptait aussi de 30 à 40% d’hommes. Prenons l’exemple de Jaquet Durier, de Blonay. Le 3 mars 1448, il avoue le meurtre de Jean de Mossel, métral du châtelain de La Tour-de-Peilz, grâce à une poudre reçue des mains du Diable en personne. Cultivateur âgé, Jaquet Durier avait aussi des dons de guérisseur. La rumeur fait de lui un sorcier tout désigné. Dès l’aveu, le meurtre passe au second plan. C’est la sorcellerie qui obnubile ses juges. Jour après jour, l’accusé est harcelé de questions. Cherchant à éviter la torture, il avoue ce qu’on attend de lui. Oui, Satan était son maître. Il lui a donné un «onguent brun» et lui a dit: «Touche les testicules de Jean de Mossel avec.» Oui, Satan lui a demandé de renier Dieu, mais il ne l’a pas fait, pas complètement, pas «au fond de son cœur».
Et surtout, il lui a refusé «une once de son petit doigt de la main droite» en gage, comme le Malin l’exigeait. Relire les actes de son procès est glaçant: plus l’accusé invente ce que ses juges ont envie d’entendre pour sauver sa peau, plus il s’enfonce. Il faut dire que la seule preuve d’hérésie retenue par les tribunaux de l’époque est l’aveu. L’aveu, il existe plein d’outils pour l’obtenir. L’inquisition vaudoise a un faible pour l’estrapade, supplice d’élongation au moyen d’une corde, qui désarticule graduellement les membres, brise clavicules et omoplates. Cela s’appelle soumettre les accusés à la «question». Jusqu’à la sentence, qui tombe le 15 mars, Jaquet Durier «avouera» qu’il a participé à des sabbats, pendant lesquels il a sodomisé plusieurs femmes. Qu’il a tué et mangé son propre fils. Puis un autre enfant. Puis deux, puis trois. Le supplice fait revenir sa mémoire progressivement. Un miracle. Surtout, il livre le nom des nombreuses personnes qui ont participé aux sabbats nocturnes avec lui. Le procès, qui se conclut par sa condamnation pour hérésie et le promet au bûcher, donne lieu à quantité d’autres enquêtes et procès. C’est l’effet domino de la dénonciation.
De Jaquet Durier, il ne reste que quelques pages conservées dans les Archives cantonales vaudoises. Un exemple parmi d’autres d’une stigmatisation diabolique, d’une machine judiciaire sans pitié qui se nourrit de la rumeur et des aveux extorqués. Décidément, le Diable n’est pas là où on l’attend.
Fonction sociale. Deux questions s’imposent: à qui profitait la chasse aux sorcières, et pourquoi a-t-elle trouvé en terre vaudoise un terreau si favorable? Banalement, c’était souvent un moyen de régler des conflits. Imaginez: votre père se remarie avec une femme qui menace de capter votre héritage? Elle a forniqué avec Satan. Vos voisins s’enrichissent rapidement et vous font de l’ombre? Ils ont baisé les fesses du Diable. Lancez la rumeur, alimentez-la, puis laissez faire. Martine Ostorero, historienne, spécialiste de la chasse aux sorcières en Suisse romande, a d’autres pistes de réponse.
C’est grâce à elle que l’on connaît aujourd’hui le cas Jaquet Durier, reproduit dans son essai Folâtrer avec les démons. C’est elle aussi qui a rédigé le catalogue de l’exposition montée par Marta dos Santos au château de Chillon. Le début de la répression, à la fin du Moyen Age, serait «le signe d’une Eglise affaiblie, traversée par des schismes et des mouvements de contestation, à la veille de la Réforme». Chasser les hérétiques était une façon de garder le contrôle par la peur.
«Ce n’est pas un hasard si cette explosion de cas s’est produite dans des entités politiques morcelées, comme le Pays de Vaud de l’Ancien Régime, alors bailliage bernois, divisées en petites seigneuries où chacun intente des procès pour montrer qu’il a le droit de haute justice.» Et de rappeler qu’avant les sorcières et les sorciers, il y avait les Vaudois (les membres de la secte chrétienne, rattachés plus tard aux protestants, pas les habitants du canton de Vaud, cette fois). «Les chasses aux sorcières ont surtout fleuri dans des régions qui ont été confrontées à des groupes hérétiques comme les Vaudois, en l’occurrence le Piémont, Fribourg, ou le Dauphiné.
Les structures de répression, les outils juridiques étaient en place. C’est comme si, après avoir traqué les Vaudois, il fallait inventer d’autres boucs émissaires pour faire tourner les tribunaux.» D’autres régions sont restées plutôt réfractaires, comme les royaumes de France et d’Espagne, les Etats de l’Eglise en Italie. En Europe, on estime toutefois que 50 000 personnes ont péri sur le bûcher pour sorcellerie. Tout cela paraît lointain. «Pourtant, ces processus de stigmatisation par la rumeur restent à l’œuvre. Il y a pas mal de cas dans l’histoire récente, pensez à l’Holocauste», conclut Martine Ostorero. La braise couve, prête à rallumer les bûchers au moindre souffle.
«La chasse aux sorcières dans le Pays de Vaud». Château de Chillon, jusqu’au 24 juin 2012.
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