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ANDRÉ HURTER Pour le directeur général des Services industriels genevois, il faudrait reparler du coût réel de l’énergie nucléaire. Les 6 à 7 centimes par kWh que coûte aujourd’hui sa production sont largement sous-évalués.
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Energie
Sortie du nucléaire: le scénario genevois

Par Michel Guillaume - Mis en ligne le 31.05.2011 à 17:18

ÉLECTRICITÉ. Alors que l’Allemagne vient de décider de sortir du nucléaire d’ici à 2022 déjà, la Suisse examine ses propres pistes à suivre. Le directeur général des SIG André Hurter expose les siennes.

C’est fait: le 25 mai, le Conseil fédéral a pris une décision historique en décrétant la sortie du nucléaire, précédant même l’Allemagne d’une petite semaine (voir page 30). Mais d’innombrables inconnues restent à lever concernant le mix énergétique de l’avenir. Pour L’Hebdo, le directeur général des Services industriels genevois (SIG) André Hurter esquisse son scénario, basé sur ses propres chiffres.

Nommé à la tête des SIG en 2008 en déclarant à l’époque qu’il n’était ni «khmer vert, ni férocement antinucléaire», André Hurter est particulièrement bien placé pour se livrer à cet exercice. Son entreprise pratique depuis près de vingt-cinq ans une politique qui correspond à tous les nouveaux accents que souhaite porter le Conseil fédéral.

Genève, dont le peuple a voté la sortie du nucléaire en 1986 déjà et qui l’a même inscrit dans sa Constitution, assume depuis un rôle de pionnier en matière de politique énergétique, à l’image de quelques villes alémaniques comme Zurich et Bâle notamment.

C’est ainsi qu’elle a investi massivement, soit 53 millions de francs, dans son programme d’économies d’énergie Eco 21. Le pari consiste à épargner 150 Gigawattheures (GWh) par an sur cinq ans d’ici à 2013. «Nous allons y arriver», assure le directeur. Le canton de Genève affiche une croissance de la consommation bien inférieure à celle de la moyenne: 1,5% seulement en 2010, contre 4% dans l’ensemble du pays. Si les SIG avaient dû produire ce courant ainsi économisé, ils auraient dû recourir à une centrale au fil de l’eau coûtant quelque 300 millions de francs.

Un défi ambitieux. Autre priorité: les énergies renouvelables bien sûr. Les SIG s’affirment de plus en plus comme le plus important acteur dans l’éolien au niveau suisse. Ils prévoient d’injecter 200 millions en six ans dans une trentaine de projets en Suisse dont l’immense majorité reste «confidentielle» pour l’instant.

Objectif: produire 300 GWh, soit de quoi couvrir 10% de la consommation d’électricité du canton en 2016. Dans le photovoltaïque, les investissements sont moins spectaculaires: 40 millions pour produire 18 GWh de courant solaire, dont la plus grande centrale de Suisse sur les toits de Palexpo.

Evidemment, les SIG ont accueilli la décision du Conseil fédéral «très positivement». Celle-ci oblige la Suisse à relever un défi ambitieux. Réaliste, André Hurter refuse de se bercer d’illusions. Malgré tous les programmes d’économies, la consommation d’électricité poursuivra sa courbe ascendante, une tendance inexorable: «Tabler sur une baisse serait un non-sens en raison des croissances économique et démographique que nous constatons en Suisse», déclare André Hurter.

En revanche, il est permis d’espérer pouvoir juguler sensiblement cette hausse de la consommation, de près de 50% d’ici à 2040: 1,1% par année, au lieu des 2,2% lors de ces dernières décennies. Ce serait déjà un bel exploit d’y parvenir.

Cinq ou huit centrales à gaz. En partant d’un tel scénario, il faudra donc couvrir 99 millions de Terawattheures (TWh) – en tenant compte d’une perte de 7% dans le transport de l’électricité – à l’horizon 2040. Un tel pari apparaît jouable, mais à condition de recourir aux centrales combinées à gaz. Presque tous les experts sont d’accord sur ce point. Reste à savoir combien de centrales il faudra ériger. Le CEO d’Alpiq Giovanni Leonardi en prévoit huit, mais André Hurter ne va pas aussi loin. «Il en faudra cinq ou six, de la dimension de celle de Chavalon en Valais, mais en les combinant idéalement avec de la production de chaleur à distance.»

Cela pose immédiatement la question de l’adéquation des politiques énergétique et climatique. Les centrales à gaz produisent des émissions de CO2, quelque 6 millions de tonnes par année probablement. «C’est la faiblesse du scénario choisi par le Conseil fédéral», convient André Hurter, qui tient cependant à préciser: «Ce n’est là qu’une solution transitoire. Dès 2040, les énergies renouvelables remplaceront peu à peu ces centrales à gaz.»

C’est une évidence que personne ne conteste. Malgré son changement de cap radical, la politique énergétique doit demeurer en adéquation avec la politique climatique. Les nouvelles émissions de CO2 devront donc être compensées à 100%. Reste à savoir où. Uniquement en Suisse, comme le Parlement le voulait initialement… dans le but inavoué de donner un coup de pouce décisif à la construction de nouvelles centrales nucléaires?

Un tel objectif condamnerait toutes les centrales à gaz en les empêchant d’être rentables.

André Hurter plaide pour une proportion de 50% de réductions locales et 50% de réductions dans le monde entier. «La notion de compensation locale n’est pas recevable scientifiquement. Le CO2 est un problème global.» Dès lors, ill’Inspecestime que sous le vocable «local», il ne faudrait pas seulement considérer la Suisse, mais aussi tout le territoire de l’UE. En outre, il faut obtenir une garantie sérieuse quant à la traçabilité des économies de C02.

Sur le plan des nouvelles énergies renouvelables, le directeur des SIG est plus optimiste que le Conseil fédéral. Il les voit couvrir plus de 30% de la demande en électricité d’ici à trente ans (voir infographie): 9% pour le photovoltaïque, 7% pour la géothermie, 6% pour la mini-hydraulique et 4% pour l’éolien notamment. Des objectifs très ambitieux, mais pas irréalistes si on s’en donne les moyens.

A cet égard, le Conseil fédéral et le Parlement devront se montrer conséquents en adaptant les conditions-cadres relatives à la rétribution au prix coûtant (RPC) du courant vert injecté. Cet instrument a été introduit en 2007 pour favoriser les énergies renouvelables. Sur chaque kWh consommé, on prélève une taxe désormais fixée à 0,9 ct/ kWh, dont le produit annuel de 540 millions sert à compenser le surcoût du courant vert.

Mais cette somme apparaît dérisoire face aux milliers de projets qui se sont entassés à l’Office fédéral de l’énergie (OFEN), restant donc bloqués dans ses tiroirs. «Il faut déplafonner ce montant pour augmenter sensiblement le nombre de projets réalisables», suggère André Hurter.

Risques de hausse. Cela pose la question centrale que soulève la décision du Conseil fédéral du 25 mai dernier. La sortie du nucléaire ne risque-telle pas de s’avérer ruineuse pour l’économie en provoquant une hausse massive des coûts de l’électricité? Les milieux économiques et l’UDC ont parlé de décision «irresponsable et précipitée».

André Hurter ne partage pas ce jugement. Il fait remarquer que ces dix dernières années, le coût moyen de l’électricité à Genève a diminué de deux centimes par kWh, passant de 20 à 18 centimes. Dès lors, l’introduction d’une taxe supplémentaire d’un centime par kWh par exemple n’aurait guère de conséquences fâcheuses. «Prétendre qu’une taxe RPC plus élevée tuerait l’économie est tout à fait faux.» Au contraire, affirme-t-il, cet argent serait immédiatement réinvesti dans le circuit économique. Il créerait des milliers d’emplois dans le secteur des cleantechs.

Le coût des primes. De plus, relève André Hurter, il faudrait reparler du coût réel de l’énergie nucléaire. Les six à sept centimes par kWh que coûte aujourd’hui sa production sont largement sous-évalués. Le coût de l’atome va lui aussi prendre l’ascenseur à l’avenir. Après Fukushima, l’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire (IFSN) a procédé à un nouveau contrôle de la sécurité des centrales suisses. Celle de Mühleberg par exemple pourrait devoir investir plusieurs centaines de millions pour sécuriser son système de refroidissement de la piscine des assemblages combustibles.

Autre tuile pour les exploitants des centrales: ils devront payer des primes d’assurance beaucoup plus élevées en cas de pépin. Actuellement, ils ne sont assurés que pour une poignée de milliards, alors qu’un accident grave coûterait plusieurs centaines de milliards de francs. André Hurter se refuse à estimer le coût réel du nucléaire – que le Conseil fédéral lui-même s’est déclaré incapable de chiffrer. Mais il devrait s’élever à plus de 20 centimes le kWh.

Or, du côté des énergies alternatives, on constate une tendance totalement inverse. En moins de dix ans, le rendement des centrales solaires des SIG a doublé. «Si nous décidons aujourd’hui d’investir massivement dans la recherche relative au photovoltaïque, nous pourrions faire baisser son coût de 33 centimes aujourd’hui à 15-20 centimes d’ici à 2020», assure encore André Hurter. C’est dire qu’à moyen terme, le nucléaire aura perdu son avantage économique. C’est certainement ce constat qui a fait basculer la décision du Conseil fédéral le 25 mai dernier.

Avant l’annonce du Conseil fédéral du 25 mai dernier, le directeur général des SIG avait déjà esquissé sa vision de l’abandon du nucléaire en Suisse. Si ses prévisions concernant l’évolution de la consommation d’électricité correspondent aux calculs des experts bernois, il se montre plus ambitieux concernant la part des nouvelles énergies renouvelables. Il s’attend à ce qu’elles puissent couvrir plus de 30% de la demande, à condition que l’on parvienne dès aujourd’hui à juguler progressivement la hausse de la consommation pour arriver à 99 TWh en 2040.


Abandon du nucléaire

Angela et Doris, même combat

Cinq jours après le Conseil fédéral, chrétiens-démocrates et libéraux allemands ont eux aussi opté pour la sortie du nucléaire. La décision n’a pas été facile à prendre, tombant après sept heures d’âpres négociations au sein de la coalition au pouvoir. C’est très tard dans la nuit que celle-ci a fini par accoucher d’une feuille de route pour la sortie du nucléaire et d’y fixer une date butoir: 2022.

Le ministre de l’Environnement Norbert Röttgen a qualifié cette décision «d’irréversible». Les huit premiers sites fermés à titre provisoire après l’accident de Fukushima ne seront pas réactivés, même si l’un d’entre eux restera en «stand-by» en cas de nécessité. Les autres réacteurs seront mis hors service d’ici à dix ans. Quant aux trois centrales les plus récentes, elles fonctionneront jusqu’en 2022 au plus tard.

Cette décision allemande intervient après qu’une commission d’éthique sur le dossier nucléaire a rendu un rapport dans lequel elle se prononce en faveur d’une «sortie définitive du nucléaire aussi rapide que possible». Les experts consultés ont jugé réaliste l’arrêt des derniers réacteurs d’ici à dix ans, soit en 2021 déjà.

La chancelière Angela Merkel a donc pu s’appuyer sur ces conclusions. Mais il est clair que sa décision n’est pas dénuée de considérations électoralistes. Après Fukushima, qu’une écrasante majorité d’Allemands ont considéré comme un «Super GAU» («un accident gravissime»), son parti a essuyé une véritable débâcle le 27 mars dernier lors d’élections régionales dans le land du Bade-Wurtemberg, Pour la première fois en Allemagne, un land sera dirigé par une coalition dans laquelle les Verts sont majoritaires. Il n’est dès lors pas impossible qu’aux prochaines élections nationales de 2013, Angela Merkel doive composer avec ceux-ci.

Dans l’immédiat, l’Allemagne dispose d’une grosse décennie pour se passer des 22% que couvre la production d’électricité nucléaire. Un délai deux fois plus rapide qu’en Suisse, somme toute logique compte tenu du fait que notre pays doit affronter un défi plus ambitieux, devant trouver de nouvelles énergies capables de remplacer les 40% d’électricité fournis par l’atome.

Sous la Coupole fédérale à Berne, où le Conseil national doit lui aussi prendre une décision historique sur l’avenir du nucléaire le 8 juin prochain, la volonté allemande a suscité de nombreux commentaires. Curieusement, l’enthousiasme du président des Verts suisses Ueli Leuenberger tranche avec la réserve affichée par ses coreligionnaires allemands, qui craignent que la date de 2022 ne soit pas vraiment définitive.

Pas si utopique que ça. «La décision allemande m’a surpris en bien. Elle montre que le but de notre initiative, qui exige l’abandon du nucléaire d’ici à 2024, voire 2029 au plus tard, n’est pas si utopique que cela», applaudit Ueli Leuenberger. Le président du PDC Christophe Darbellay partage cet avis: «L’Allemagne est une grande puissance économique, politique et scientifique. Comme elle constitue un partenaire privilégié pour la Suisse, elle pourra nous faire profiter de ses expériences.»

Indéniablement, le pas franchi par les Allemands rassure grandement les Suisses, notamment au sein d’un PDC qui, en janvier dernier, avait encore refusé de fixer une date butoir pour la sortie du nucléaire, même pas en 2060. Le fait que la très conservatrice CSU bavaroise ait décidé l’abandon de l’atome très vite après Fukushima a d’ailleurs incité Christophe Darbellay à déclarer peu après: «Ce que la CSU peut en Allemagne, le PDC le peut en Suisse.»

Au PLR, dont la tête du parti préfère un nouveau moratoire à une sortie définitive du nucléaire, beaucoup de députés ne disent pas encore ce qu’ils voteront le 8 juin. Plusieurs d’entre eux, quelques Romands notamment, confient en aparté ne pas vouloir passer pour de farouches partisans de l’atome. «Les Allemands ont un gouvernement de droite, ils ne sont pas fous, tout de même!» lâchentils. Si ces Romands s’abstiennent, Doris Leuthard devrait remporter une première bataille au Conseil national.


Extrapolation du besoin électrique en 2040


Sortie du nucléaire en Suisse: les énergies qui le remplaceront





Tags: nucléaire, Genève, André Hurter,

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