Fukushima a tout chamboulé. Alors qu’on s’acheminait vers une votation sur de nouvelles centrales nucléaires, le Conseil fédéral a opéré un spectaculaire changement de cap le 25 mai dernier en décidant de sortir de l’atome. Il s’est donné du temps, comptant y parvenir d’ici à 2034, date programmée de la mise hors service de la plus jeune centrale suisse, celle de Leibstadt.
Reste à savoir comment remplacer une technologie qui couvre aujourd’hui 40% des besoins en électricité. L’Hebdo a demandé à trois personnalités de présenter leur scénario: le spécialiste du photovoltaïque Christophe Ballif, le grand avocat de l’éolien Ruedi Rechsteiner et le gazier Jean-Marc Hensch. Le pari de sortir du nucléaire est audacieux, car le véritable défi consiste à mettre en adéquation les politiques énergétique et climatique.
C’est justement ce qui rend le directeur de l’Energy Center de l’EPFL, Hans Björn Püttgen, sceptique: «Nous n’arriverons pas à sortir du nucléaire sans recourir à plusieurs grandes centrales à gaz à titre de solution transitoire. Mais chacune d’entre elles – comme à Chavallon (VS) – émettra 750 000 tonnes de CO2 par an, soit l’équivalent de 250 000 voitures parcourant 20 000 km. C’est dire que la sécurité de l’approvisionnement électrique prévaudra par rapport à notre politique climatique.»
Les détracteurs du nucléaire se montrent beaucoup plus confiants, d’autant plus qu’ils bénéficient de l’appui du peuple à court et à moyen terme. «En neuf mois, nous avons changé d’ère. Il faut désormais se donner les moyens de s’affranchir de l’atome», se réjouit la nouvelle conseillère nationale, Isabelle Chevalley (Vert’ libéraux/VD).
Celle-ci compte d’abord sur l’efficience énergétique, où le potentiel est énorme: 13 TWh par année selon l’ingénieur Charles Weinmann, soit entre 20 et 25% de la consommation annuelle d’électricité (60 TWh). Mais il faut être conscient que cela prendra du temps. Si on change de réfrigérateur ou de téléviseur au moins tous les cinq ou dix ans, on ne renouvelle l’entier d’un parc immobilier – qui dévore 47% des besoins en énergie – que tous les quarante ans.
Quinze antinucléaires de plus. Que ce soit dans l’efficience ou dans la promotion des énergies vertes, tout dépendra du degré de cohérence dont les autorités politiques feront preuve après la décision historique du 25 mai 2011. Ce n’est pas gagné d’avance. Sur plusieurs motions, comme celle sur l’introduction de normes minimales concernant les performances énergétiques des bâtiments, le Conseil des Etats a contredit le National. Mais les récentes élections fédérales prêtent plutôt à l’optimisme. Les antinucléaires ont gagné une quinzaine de sièges au total dans les deux Chambres.
L’un des grands enjeux de la prochaine législature concerne l’instrument de la rétribution à prix coûtant (RPC). Cette taxe – actuellement de 0,6 centime prélevée sur chaque kWh consommé – permet de dégager chaque année 250 millions pour promouvoir les énergies renouvelables. Elle garantit aux producteurs qui investissent dans l’éolien ou le solaire d’écouler leur courant au prix coûtant, durant vingtcinq ans.
Cet instrument a clairement permis à l’Allemagne de distancer la Suisse dans les énergies vertes, elle qui compte 14 fois plus de panneaux solaires par habitant. Dans notre pays en revanche, la RPC affiche un bilan beaucoup plus mitigé. Elle a d’abord suscité un immense engouement: plus de 10 000 sollicitations de cette aide étatique. Puis une frustration tout aussi énorme. A Berne, l’Office fédéral de l’énergie (OFEN) a favorisé les projets des grands groupes électriques.
C’est dire que l’écrasante majorité des projets sont paralysés. Pour corriger le tir, Brigitte Häberli-Koller (PDC/TG) propose dans une motion de faire sauter les deux plafonds en vigueur: celui de l’enveloppe globale annuelle, qui doit passer à 500 millions dès 2013, et celui de la somme allouée à chaque branche.
Les professionnels de l’énergie solaire (Swissolar) prônent ainsi une hausse graduelle de la taxe verte de 0,6 à environ 3 centimes par kWh pour financer une production de 20% de photovoltaïque d’ici à 2025. Soit une hausse inférieure à 10 francs de la facture mensuelle d’électricité. Ou trois cafés par mois. Si cette réforme est acceptée, la nouvelle politique énergétique sera sur de bons rails.
Les mix énergétiques de l'avenir
Venus d’horizons très divers, trois spécialistes esquissent «leur» mix énergétique à l’horizon 2035/40.
RUEDI RECHSTEINER, MEMBRE DU CONSEIL D’ADMINISTRATION DES IWB
Auteur de plusieurs livres, l’ancien conseiller national socialiste Ruedi Rechsteiner est un homme du front. Il siège au conseil d’administration des Services industriels bâlois (IWB). C’est le plus radical – au sens étymologique du terme – à l’heure de concilier politique énergétique et politique climatique. Pas question pour lui de réaliser la sortie de l’atome au détriment du climat. Il exclut donc le recours aux grandes centrales à gaz, productrices d’émissions de CO2.
Son scénario table à fond sur le solaire et l’éolien, qui doivent couvrir 30%, respectivement 12% des besoins en électricité d’ici à 2035.
Une illusion? Dans son prochain livre qui paraîtra au printemps 2012, Ruedi Rechsteiner estime que le solaire a un gros potentiel de 18 à 31 TWh à long terme, selon les études. Il met l’accent sur la production d’énergie solaire dans les Alpes, que ce soit sur des pare-avalanches ou grâce à des îles flottantes sur des barrages. Selon les études du professeur de la Haute Ecole bernoise de Berthoud Heinrich Häberlin, leur rendement est nettement plus élevé qu’en plaine.
Pape de l’éolien en Suisse, le Bâlois mise aussi sur cette énergie, en Suisse (4%) comme à l’étranger (8%). Les Services industriels bâlois disposent d’un demi-milliard de francs à investir hors des frontières pour acheter des parcs éoliens ces quatre prochaines années. «Il est important d’en être les propriétaires, pour ne pas dépendre des prix boursiers», souligne-t-il. Les IWB viennent d’acheter 100 turbines en France, ils se tourneront prochainement vers l’Italie et l’Allemagne.
CHRISTOPHE BALLIF, DIRECTEUR DU LABORATOIRE DE PHOTOVOLTAÏQUE DE L’EPFL À NEUCHÂTEL
Les prix des composants ne baissent pas, ils chutent. «D’ici à l’horizon 2020, on pourra, dans le meilleur des cas, produire du courant solaire entre 8 et 9 centimes le kWh pour les grands systèmes et 15 centimes pour les maisons individuelles», estime Christophe Ballif. Ce physicien de 42 ans dirige depuis 2004 le laboratoire de photovoltaïque de l’Institut de microtechnique de l’EPFL à Neuchâtel.
Que n’a-t-on pas dit sur le prix exorbitant du photovoltaïque? Qu’il coûtait jusqu’à un franc le kWh et que son potentiel resterait toujours limité, à en croire ses détracteurs. Il est grand temps de tordre le cou à ces clichés. «Dans dix ans, le solaire sera compétitif face au nouveau nucléaire», affirme Christophe Ballif. Il chiffre son potentiel à 20% de la consommation d’électricité dans les années 2030, un «objectif tout à fait réaliste techniquement parlant».
Politiquement, le professeur plaide pour une réforme et une extension de la rétribution à prix coûtant (RPC), cet instrument qui introduit une taxe verte sur l’électricité pour favoriser la promotion des énergies renouvelables.
Christophe Ballif souhaite aussi briser le mythe de la «pénurie d’électricité» qui menace à l’horizon 2020, agitée par les partisans de l’atome. «La Suisse fait partie de l’Europe. Elle pourra toujours s’approvisionner chez ses voisins, beaucoup plus grands qu’elle. Aujourd’hui déjà, les flux d’importations et d’exportations sont énormes.»
JEAN-MARC HENSCH, DIRECTEUR DE L’ASIG
La décision du Conseil fédéral de sortir du nucléaire a fait des gaziers des acteurs clés du débat énergétique. La ministre Doris Leuthard a été la première à en convenir.
Elle a reçu les représentants de l’Association suisse de l’industrie gazière (ASIG) le 16 mai dernier. Son directeur Jean-Marc Hensch lui a présenté un scénario en deux étapes, dans lequel le gaz naturel couvrirait 27% des besoins énergétiques au seuil des années 2040.
Au total, cinq grosses centrales de 400 MW telles que prévues à Chavalon (VS) ou à Cornaux (NE), mais aussi des centrales plus modestes s’appuyant sur le couplage chaleur- force (CCF) – comme les Services industriels genevois (SIG) en projettent une à Vernier. Leur rendement est supérieur, car elles produisent de l’électricité et de la chaleur qui peut être entièrement valorisée dans des réseaux de chauffage à distance alimentant les quartiers et sites industriels situés à proximité.
Jean-Marc Hensch ne croit pas que la Suisse sortira du nucléaire en 2034 déjà. Il pense que la durée de vie de la dernière centrale, celle de Leibstadt, sera prolongée de 50 à 60 ans. Selon lui, il faut rester réaliste. L’efficience énergétique, c’est bien, mais toutes les technologies visant à réduire la consommation d’énergie totale mènent à une hausse des besoins en électricité, lorsqu’on remplace par exemple les chauffages à mazout par des pompes à chaleur. «On pourra freiner la hausse de la consommation à 1 ou 2% par année, mais sans réussir à la stopper totalement.»
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