Philosophie
Sortir de l’imaginaire du pire

Par JADE ALBASINI - Mis en ligne le 29.08.2012 à 14:21

A Saint-Maurice, le Festival francophone de philosophie va réfléchir sur «La catastrophe, une chance?». Cynthia Fleury, philosophe française, questionnera un courant de pensée dominant de notre société, le catastrophisme.

Tremblements de terre, tsunamis, attaques terroristes, notre décennie vit au rythme des catastrophes. Traumatisé, l’être humain est profondément formaté par ces crises. Il voit le mal partout, guettant le prochain cataclysme. Dans un sens, il n’a pas complètement tort, car catastrophe il y aura. C’est une certitude.

Elle peut prendre diverses formes: personnelle comme une maladie, un décès, ou collective comme le récent drame de Fukushima ou les attentats du 11 septembre. Chacun est rongé par cette peur constante que quelque chose de terrible n’arrive. Nous sommes, en quelque sorte, pris au piège dans cette ère du pire, si bien que c’est devenu un objet majeur de réflexion en philosophie contemporaine.

Cette 7e édition du Festival francophone de philosophie a opté pour un thème d’actualité, la catastrophe, et s’interroge sur ses répercussions. En tant que philosophe, comment définissez- vous une catastrophe?

La catastrophe construit, dans l’histoire collective ou personnelle, des irréversibilités, c’est-à-dire qu’il y avait un avant et dorénavant il y aura un après. C’est quelque chose qui crée un seuil, ressenti comme indépassable à un moment donné. Produisant un nouvel ordre ou un nouveau désordre, la catastrophe ne pourra pas simplement être digérée comme ça.

Il y a un aspect deus ex machina, donnant le sentiment que rien ne pourra plus être comme avant: soit c’est ressenti psychologiquement, flirtant avec le traumatisme, soit ça vient frapper l’histoire collective. C’est nécessairement un point qu’il va falloir dépasser, par exemple en transmettant un récit, qui rattache la catastrophe avec l’avant mais qui également la lie avec l’après.

Existe-t-il des nuances entre les catastrophes naturelles et celles produites par l’homme?

Selon la théorie du chimiste Crutzen sur l’anthropocène, le principal moteur de l’évolution de la planète, ce sont les activités humaines. Les catastrophes naturelles, comme les changements climatiques, seraient donc reliées, d’une façon ou d’une autre, à une présence humaine.

Aujourd’hui, les réflexions sur les crises font ressurgir tout l’univers causal, et l’homme y a souvent sa place. Exemple récent avec Fukushima, où les faiblesses de la technique ont, au minimum, aggravé la catastrophe, si ce n’est provoquée. Dorénavant, chacun pressent le caractère terrible des dominos: il y a un véritable phénomène de continuum entre les actes humains et les catastrophes naturelles.

Progrès et catastrophes sont intrinsèquement liés. Faut-il abandonner la quête des évolutions technologiques au profit d’une certaine stabilité?

Non, et c’est bien là la difficulté: dépasser les pensées d’opposition, du genre soit le progrès, soit la nature. Tout l’enjeu du XXIe siècle est de sortir de cette scission-là. Les sciences humaines et sociales ont toujours cherché à entrelacer le progrès social et technologique, de renforcer la recherche mais aussi les fondements moraux. Il faut faire vivre le «principe de responsabilité» proposé par le philosophe allemand Jonas, c’està- dire avoir une obligation d’éthique supérieure face au progrès.

La théorie scientifique du catastrophisme prend de plus en plus d’ampleur, quel est votre avis sur ce courant de pensée?

Durant ma conférence, je vais essayer de réfléchir philosophiquement à l’aspect plus ou moins régulateur du catastrophisme. J’avoue ne pas être persuadée de son aspect régulateur profond. Je ne suis pas comme le philosophe Jean-Pierre Dupuy, qui avait parlé d’un catastrophisme éclairé.

En revanche, il était important de sortir des visions absolutistes, le bien d’un côté, le mal de l’autre, et de comprendre qu’il y avait une part sombre dans les activités humaines qu’il fallait de plus en plus anticiper, canaliser, faire disparaître. Hélas, l’instrumentalisation de la peur ne va pas vers plus de science mais renvoie souvent à davantage d’obscurantisme. Donc, je ne suis pas vraiment à l’aise avec la régulation par le catastrophisme. En spinoziste, je me méfie des passions tristes. J’opterais plutôt pour une heuristique du courage. Il est temps de prendre à bras-le-corps la question du rapport science/société.

Pensez-vous que nous sommes préformatés à imaginer les pires scénarios?

On ne peut pas nier qu’il y a une prévalence de l’imaginaire du pire. Regardez l’univers de la fiction, du storytelling de ces dernières années, il est quand même très inspiré par le pire. En effet, la société du spectacle pousse à l’esthétiser, souvent parce que c’est une scénographie émotionnelle et que, par exemple, le cinéma fonctionne sur l’adrénaline et la peur. Continuellement, l’industrie alimente les scéna rios de fin du monde, non pas de fin d’un monde, jouant sur le catastrophisme.

Mis à part la culture visuelle, quelles seraient les autres origines de ce sentiment de peur constante?

La presse renforce ce sentiment. Je me souviens du titre particulièrement provocateur de Libération, «La fin du monde». C’est un phénomène assez nouveau de voir que de grands quotidiens utilisent aussi la rhétorique de la peur pour informer et vendre. Il existe donc un univers marchand du pire, assez important, qui consolide la culture de l’anticipation de la mort. L’homme sait qu’il est mortel, l’imaginaire du pire ne l’aide pas à l’en dégager.

Suivons Montaigne, qui, après s’être inspiré de la théorie stoïcienne de l’apprentissage de la mort, a considéré qu’il y avait là aussi un piège de la rumination et a préféré opter pour le «vivre à propos»: quand je dors, je dors, quand je danse, je danse. Le catastrophisme est une pensée très engluante, avec ses risques de paralysie de l’action. Beaucoup peuvent en profiter pour se dire à quoi bon agir s’il est déjà trop tard. Les politiques instrumentent également la catastrophe au profit de l’autoritarisme, car la rhétorique de la peur permet de faire des régimes d’exception. Il y a donc des dangers réels pour la démocratie à utiliser systématiquement l’argument catastrophiste.

Est-ce que le catastrophisme se serait exacerbé avec le temps? Serait-on plus extrémiste en 2012?

La nouvelle génération des sociétés occidentales, ceux de moins de 40 ans, n’a connu que la précarisation généralisée (sociale, économique, familiale, technologique, etc.) et la crise permanente. Un sentiment chaotique rythme leur vie. Pour eux, rien n’est stable. Naturellement, ils remettent en cause le caractère pacifique et serein de la science. Pour autant, c’est la phrase d’Ulrich Beck: «La science est nécessaire mais insuffisante.»

La nouvelle génération est hyperconnectée, en constante utilisation de nouvelles technologies. Pour utiliser un néologisme, notre attitude sera de plus en plus «oxymorique»: des vies à la puissance technologique et scientifique élevée qui voient se renforcer un sentiment de fébrilité face à ces dépassements de limites

Pourtant, par rapport à la réalité historique, on vit mieux. Pourquoi deviendrait-on alors de plus en plus alarmiste?

Je pense que c’est parce qu’on est de plus en plus conscient de la valeur d’un individu, ce qui n’était pas le cas dans les siècles précédents. Il y a eu une forte montée narcissique autour de la notion du moi. L’être humain n’est pas juste du numéraire. Prenez le cas des décès des enfants, considérés comme l’une des pires catastrophes personnelles de nos jours.

Nos aïeux vivaient peut-être la mort des enfants comme un traumatisme personnel mais pas comme une «catastrophe». De fait, elle ne l’était pas car elle était majoritaire. Le fatalisme n’est pas le catastrophisme. En montant en précaution, l’acceptabilité de l’irréversibilité est moindre. Le catastrophisme demeure sans doute une nostalgie du meilleur.

L’histoire se répète, par exemple avec Tchernobyl et Fukushima. A quoi sert le catastrophisme si l’on ne peut même pas tirer des leçons de nos erreurs?

Pour beaucoup, la première leçon de Tchernobyl, c’est la nécessité de sécuriser davantage les centrales nucléaires, non pas d’abolir l’énergie nucléaire. Il n’est pas aisé de faire la différence entre la bonne et la mauvaise répétition. Souvent, on répond à une catastrophe par «encore plus de». C’est la théorie de Palo Alto qui distingue le vrai changement du faux mouvement.

La gestion de la catastrophe provoque souvent du faux mouvement. Mais reconnaissons que, dans tous les domaines, tirer des leçons est très difficile. De plus, tant que l’on refuse de remettre en cause nos choix de vie consuméristes, il est improbable que nos retours d’expérience catastrophique soient réellement pertinents.

Est-on condamné à rester vulnérable face à la catastrophe ou peut-on y échapper?

Prenons Tchernobyl et Fukushima. Après l’émoi, le scandale, l’horreur, la compassion – en somme après un cycle d’émotions – la stratégie rationnelle va être souvent d’expliquer le caractère exceptionnel, unique de cet événement. En somme, cela ne se passera pas ailleurs, car tel endroit n’est pas sismique, tel réacteur est un autre modèle, etc. En résumé, le déni. Il y a un déni de l’homme et de la collectivité d’affronter les revers de la science. Dans les vies individuelles, le déni fait déjà beaucoup de ravages; alors dans la vie collective, n’en parlons même pas.

Courant de pensée dominant, le catastrophisme est omniprésent. Par exemple en économie, où l’implosion du capitalisme est régulièrement annoncée. Ces alertes à un cataclysme imminent sont-elles un frein ou un moteur pour l’innovation?

Ce n’est pas simple car il y a souvent un double mouvement. Le système d’aujourd’hui fonctionne par autoréférentialité. Il y a une endogamie de l’information et de l’angoisse. C’est le même cénacle qui émet, reçoit, interprète, surinterprète l’information et produit en retour de l’angoisse. La Bourse fonctionne ainsi. Résultat, cet imaginaire a une influence sur la manière dont les gens anticipent l’avenir. L’imaginaire du pire influence nécessairement un certain type d’innovation.

Dans votre ouvrage «La fin du courage», aux Editions Fayard, il semble que vous proposez une alternative au catastrophisme, celle de l’éthique du courage. Est-ce exact?

Il y a effectivement un peu de ça. Faire du courage un principe de régulation afin de sortir de ce dilemme catastrophisme ou pas catastrophisme, optimisme ou pessimisme. Le courage comme outil de régulation, c’est comme une dynamo intime. Au moment où l’on est démotivé, où l’imaginaire collectif autour de soi est dégradé, il reste la vertu du courage. C’est un viatique efficace pour traverser les champs minés.

Comment pouvons-nous retrouver ce courage?

D’abord, ça s’apprend. On a déjà une obligation de transmission et de rappel que ce courage existe. Au jour le jour, il faut se méfier des imaginaires du pire, il faut les tenir à distance. Il faut s’entraîner à ne pas dissocier ce que l’on croit de ce que l’on fait. En d’autres mots, il ne faut pas renoncer à ses principes lorsqu’on agit. Le prix du courage est bien moins cher à payer que le prix du manque de courage.


Cynthia Fleury

Chercheuse au laboratoire CERSP (Conservation des espèces, restauration et suivi des populations) du Muséum national d’histoire naturelle. Dernier ouvrage paru: L’exigence de la réconciliation. Biodiversité et société (Fayard/ MNHN, 2012) avec A.-C. Prévot-Julliard.


7e Festival francophone de philosophie

"La catastrophe, une chance?"

La 7e édition du Festival francophone de philosophie retrouve la traditionnelle cité de Saint-Maurice, autour du thème «La catastrophe, une chance?». «En fait, 2011 a été une année fertile au niveau de toutes sortes de crises, commente Guy Mettan, fondateur de la manifestation. On a choisi de traiter ce sujet d’actualité en partant de l’idéogramme chinois “crise” qui signifie aussi “chance”. On ne voulait pas uniquement se focaliser sur l’aspect tragique, mais également sur la possibilité d’un renouveau positif.»

Les conférences sont ouvertes à tous, des discussions académiques avec les étoiles montantes de la philosophie, Frédéric Worms et Pierre Zaoui, en passant par les allocutions de vedettes comme Marie de Hennezel et Dominique Bourg.

Les plus visuels ne seront pas en reste, avec la projection du film La Route de Marc Atallah, directeur de la Maison d’Ailleurs, et l’exposition photographique de la Médiathèque Valais sur les catastrophes du canton. Autre point fort, les credo de personnalités comme le guide de montagne Jean Troillet ou la comédienne Yvette Théraulaz: «Ces témoignages apportent une dimension plus humaine, montrant que l’engagement philosophique est à la portée de tous.»

7e Festival francophone de philosophie. «La catastrophe, une chance?». 7 et 8 septembre 2012, Collège de l’Abbaye à Saint-Maurice. www.festivalphilosophie.info

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