Le continent africain aura sans doute un 54e pays d’ici à quelques jours. Le Soudan s’apprête en effet à voter sur la partition du pays en deux. Le référendum est censé mettre un terme à vingtdeux ans de guerre civile entre le gouvernement de Khartoum et les rebelles séparatistes du Sudan People’s Liberation Army (SPLA), qui ont fait 2 millions de morts et 4 millions de déplacés.
«LES POPULATIONS SÉDENTAIRES DU SUD SE SENTENT ENVAHIES PAR LES NOMADES DU NORD. LES BAGARRES SONT FRÉQUENTES.»
Sa tenue a été décidée lors de la signature d’un accord de cessez-le-feu en 2005. Mais, à quelques jours du scrutin, rien n’est prêt. On évoque un report ou le retour aux armes, sur fond de tensions concernant le tracé de la frontière et le partage des ressources pétrolières, des eaux du Nil et de la dette. Tant le Nord musulman que le Sud chrétien et animiste semblent déterminés à ne rien lâcher.
La mission des Nations unies, forte de 11 457 hommes (dont 10 592 militaires et 865 civils), cherche à contenir cette situation volatile. Flavio Marchesi, 36 ans, l’un des deux experts militaires suisses qui y participent depuis juillet 2010, a raconté son expérience à L’Hebdo. Il se trouve dans la zone frontalière d’Abyei, un territoire de 10 000 m2 particulièrement disputé.
Quelles sont vos tâches en tant qu’observateur pour la mission de l’ONU au Soudan?
Nous sommes chargés de vérifier que le cessezle-feu conclu entre les deux parties – le Comprehensive Peace Agreement (CPA) de 2005 – est respecté. Nous sommes aussi responsables de la neutralité des forces armées: suite à l’accord de paix, des unités mixtes ont été créées comprenant des militaires du Nord et du Sud selon une clé de répartition 50:50.
Cela fonctionne admirablement bien mais nous devons nous assurer que d’autres soldats, appartenant à l’Armée de libération soudanaise (SPLA) ou aux forces armées du gouvernement, ne s’aventurent pas dans la région. Notre troisième mission consiste à montrer la présence de l’ONU.
Pour cela, nous nous rendons dans les villages, parlons aux chefs locaux, notons leurs doléances. Cela va du vol d’une vache au manque d’eau potable, en passant par les combats avec d’autres ethnies. Nous rédigeons ensuite un rapport et ces informations sont transmises aux diverses ONG présentes sur le terrain, comme Médecins sans frontières.
Quels sont les foyers de tension les plus importants?
Dans la région d’Abyei, la situation est très tendue entre les nomades musulmans venus du Nord et les chrétiens sédentaires du Sud. Les premiers se rendent chaque année dans cette zone de mai à novembre pour y faire paître leurs bêtes. Ils suivent la saison des pluies, qui n’a pas lieu en même temps dans les différentes régions du pays, et cela crée des tensions avec les locaux qui se sentent envahis.
Ce sont en effet plusieurs centaines de milliers de personnes qui descendent sur Abyei. Elles sont le plus souvent armées et les bagarres sont fréquentes. L’accès à l’eau représente le principal point de friction. Ceux du Nord disent: «Nous venons ici depuis des siè-cles; ces terres nous appartiennent aussi.» Et ceux du Sud rétorquent: «Nous vivons ici et vous détruisez tout sur votre passage.»
De quels moyens d’intervention disposez-vous?
Nous patrouillons constamment: nous visitons les villages, les bases militaires, les groupes de migrants. Nous cherchons à éviter qu’il n’y ait des clashs entre les différentes ethnies. Par exemple, il peut nous arriver de demander à un groupe de nomades d’attendre quelques jours avant de bouger plus au sud pour éviter qu’ils n’entrent en contact avec des locaux.
Pouvez-vous vous interposer physiquement en cas de violences?
En tant que bérets bleus des Nations unies, nous ne sommes pas armés. Nous avons en revanche une escorte armée de casques bleus. A Abyei, il s’agit d’un détachement d’une douzaine de soldats zambiens. Notre mission est d’observer, pas d’imposer la paix. Notre mandat est davantage politique et diplomatique que militaire. Nous pouvons intervenir uniquement en cas de légitime défense – si notre base est attaquée par exemple – ou pour défendre les civils.
Ce dernier cas est situé dans une zone grise délicate: à partir de quand considère-t-on que la population est gravement mise en danger? (En 2008, le village d’Abyei a été attaqué et presque entièrement détruit au cours d’échauffourées entre les forces du Nord et du Sud. Quelque 50 000 personnes ont été jetées sur les routes et il y a eu de nombreux morts. Mais les Nations unies n’ont pas pu intervenir, ndlr).
Quel rôle joue le facteur religieux dans ce conflit?
Il exerce une influence modeste. Il s’agit bien plus d’un problème de territoire que d’un affrontement religieux. Les chrétiens et les musulmans sont mélangés au sein de la population, ainsi que dans les forces armées et de police, sans que cela ne pose de problème.
Et sur le plan logistique, quels sont les principaux obstacles?
Les routes sont un véritable cauchemar! Elles ne sont pas asphaltées, alors elles se transforment en rivières de boue lors de la saison des pluies. Parfois, il nous faut deux heures pour parcourir 10 kilomètres. A cette période de l’année, nous ne pouvons atteindre que 30% des destinations. Il ne faut pas oublier que de nombreux villages sont temporaires, se déplaçant au gré des pompes à eau et des migrations pastorales, et ne sont donc pas reliés à une route.
Il y a également les nombreux check-points, qui rendent les déplacements difficiles. La mission de l’ONU les franchit facilement, mais ce n’est pas le cas des ONG. Notre mission est aussi de l’expliquer aux villageois déçus de voir que l’aide n’arrive pas.
Que trouvez-vous le plus difficile dans cette mission?
Je trouve dur d’être un simple observateur, de ne rien pouvoir donner de concret à la population, même si c’est l’essence même de notre mission. Lorsqu’une famille nous demande de l’eau, tout ce que nous pouvons faire c’est rédiger un rapport à l’intention d’une autre organisation qui, elle, va intervenir. On voudrait souvent faire plus.
Constatez-vous un regain de tension à l’approche du référendum?
Au sud de la région d’Abyei, la situation est assez calme. Au nord en revanche, il y a beaucoup d’hostilité. La population croit que nous sommes là pour délimiter le tracé de la frontière, qui est disputé et qui représente l’un des enjeux du scrutin (cette province frontalière, administrée de façon semi-autonome depuis 2005, doit voter sur son rattachement au Sud ou son maintien au Nord avec un statut spécial, ndlr).
La zone est également riche en pétrole…
Il s’agit de l’une des principales zones pétrolifères du Soudan et donc de l’une des principales sources de revenu du pays. Tant le Nord que le Sud réclament le rattachement de cette province à leur territoire. Cela dit, Abyei est un véritable pot-pourri de problèmes. Le pétrole n’en est qu’un. La question des nomades, qui ne veulent pas d’une frontière les empêchant de se déplacer librement du nord au sud, est tout aussi centrale.
Que se passera-t-il à l’issue du 9 janvier?
C’est un grand point d’interrogation. Les parties ne sont pas encore parvenues à se mettre d’accord sur la composition de la commission chargée de superviser le référendum et qui doit comprendre des gens du Nord et du Sud. La date du vote est pourtant connue depuis six ans! Les listes électorales posent aussi problème: le président Omar el-Béchir a autorisé les nomades, favorables au Nord, à voter à Abyei, ce que les locaux contestent.
Si le scrutin se passe mal, cela pourrait relancer la guerre civile. Il faudra aussi régler la question des sudistes réfugiés au Nord, qui ont commencé à rentrer. La situation actuelle est celle d’une guerre froide qui pourrait rapidement devenir chaude.
Si le Sud vote pour l’indépendance, pensez-vous que Khartoum se pliera à cette volonté?
Le Nord et le Sud ont tous deux dit qu’ils accepteraient le résultat du vote. Mais il y a tant de groupes armés au Soudan qu’il est difficile de croire que le scrutin, quelle que soit son issue, sera respecté. Et les deux parties pourront toujours invoquer des irrégularités pour refuser de reconnaître le verdict des urnes.
Profil
Flavio Marchesi
2005-2006 Participation à la mission KFOR/Swisscoy au Kosovo. Mai 2009 - mai 2010 Observateur pour la mission de l’ONU au Liban. Juillet 2010 - juillet 2011 Observateur pour l’UNMIS au Sud-Soudan.
Présence suisse au Sud-Soudan
Outre ses deux observateurs militaires, la Suisse a appuyé la mise sur pied d’une académie militaire à Juba, qui inculque des notions de droits de l’homme, de droit humanitaire et de démocratie aux ex-rebelles. Fin 2010, elle a conseillé les deux parties sur le partage de la dette, la création d’une banque centrale et une nouvelle devise pour le Sud.
L’an dernier, la Confédération a déboursé 50 millions de francs dans le pays. En 2002, elle avait contribué à la signature, au Bürgenstock (NW), d’un cessezle- feu dans la région des monts Nuba, qui avait ouvert la voie à l’accord de paix de 2005.
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