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DERNIERE FRONTIERE Héritier de traditions culturelles et architecturales danoises autant que de références et dune sensibilité venues du monde inuit, le Groenland cherche une voie pour concilier le tout alors que le réchauffement climatique le place en première ligne des enjeux écologiques.
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Nuuk, Danemark
Sous la glace, la liberté

Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 27.09.2011 à 15:54

Le Groenland, province autonome danoise à majorité inuit, pourrait accéder à son riche sous-sol grâce au réchauffement climatique. Et devenir un pays libre.

Une reine du Danemark, à Nuuk, Groenland, c’est une vieille dame digne au chignon serré qui boit son thé sans cesser de sourire dans la salle des fêtes et embrasse les enfants qui dansent pour elle. La fanfare l’accueille sous la pluie, les gâteaux sont offerts, Madame le maire fait un discours de circonstance.

Les flashs des téléphones portables crépitent. Annamary a 25 ans. Quand elle était petite, elle avait serré la main de la reine et, d’excitation, n’avait pas dormi. «Elle est comme une mère pour nous! Quand son fils a eu des jumeaux, il leur a donné un deuxième prénom groenlandais!»

S’il reçoit sa reine comme une grandmère respectable, le Groenland, colonie du royaume scandinave depuis le XVIIIe siècle, ne veut plus du Danemark. Le 25 novembre 2008, un référendum portant sur l’autonomie de l’île montrait qu’elle était désirée par plus de 75% de ses habitants, qui disposent de leur Parlement depuis 1979 et de leur drapeau – blanc et rouge pour la glace et le soleil – depuis 1985.

Le 19 mai 2009, le Parlement danois votait la loi sur l’autonomie du Groenland, lui cédant 32 domaines de compétence, dont la police et la justice, conservant la monnaie, la défense et la politique étrangère. Le 1er juin de la même année, le parti socialiste indépendantiste Inuit Ataqatigiit devenait le premier parti politique de l’île, et son chef Kuupik Kleist, 53 ans, surnommé le Leonard Cohen groenlandais pour sa voix basse, premier ministre.

Depuis, le Groenland se sent pousser des ailes et ses 57 000 habitants attendent l’indépendance comme un paradis promis. Leur île est assise sur un tas de pétrole, de gaz, de minerais et autres terres rares qui devraient leur en donner les moyens – on parle de 100 milliards de barils, soit près du tiers du volume des réserves prouvées de l’Arabie saoudite, ainsi que de gaz représentant 13% des réserves non prouvées dans le monde –, alors que le budget national dépend à 60% du Danemark.

Une bonne partie de ces ressources naturelles dort sous une épaisse couche de glace. S’il est une région du monde qui trouve un intérêt au réchauffement climatique, c’est ici.

«A notre tour de pouvoir sortir en short et en tongs!», rigole le steward de l’avion d’Air Greenland qui arrive de Kangerlussuaq, ex-base militaire américaine et seul aéroport international du Groenland, à Nuuk, 16 000 habitants, capitale du Groenland, 240 km au sud du cercle polaire.

Mélange improbable de maisons de bois colorées autour du port fondé par le missionnaire Hans Egede en 1728 et de barres d’immeubles datant des années d’urbanisation et de déplacement de populations des années 60 et 70, Nuuk s’étale sur un paysage minéral noir. Aucun arbre, la mer du Labrador en face, le ciel immense. La route, dans n’importe quelle direction, s’arrête après 5 ou 6 kilomètres.

L’avion crache ses trekkeurs harnachés de sacs à dos Northface, ses étudiants revenant au pays pour l’été, ses ingénieurs des mines parlant anglais avec l’accent australien ou écossais. Dans les rues, les passants ont l’air de Nanouk l’esquimau, pommettes hautes, cheveux noirs, mais ils font leurs courses au supermarché et passent Noël sur les côtes turques.

En hiver, le soleil se lève à 10 h et se couche à 3 h. En été, il se couche entre 23 h et 2 h du matin. Toute la nuit, les gamins passent en vélo dans les rues. Les bars sont vides jusqu’à minuit: la bière est chère, les jeunes boivent chez eux avant de sortir.

Terre de pionniers. Anders la Cour Vahl, responsable du Tourism and Business Council, se frotte les mains. «Le Groenland est une icône du changement climatique. Cela a créé un besoin de venir voir les icebergs avant qu’ils ne disparaissent!» Le groenlandais est la langue officielle de l’île mais à Nuuk, on parle surtout danois – la faute aux fonctionnaires du gouvernement venus directement du Danemark.

Anders a lancé cette année un nouveau concept marketing national: la Pioneering Nation, la nation qui fait de vous un pionnier. «En référence aux premiers habitants et à l’esprit d’aventurier qui sommeille en tous les visiteurs. Ce pays est un pays neuf, une terre d’aventure! Nous ne voulons pas tous les touristes, mais ceux qui comprennent que le Groenland, c’est la tradition et la modernité, les filles en costume pianotant sur leur iPhone.»

Dans Banquises, paru en août, la romancière Valentine Goby raconte son voyage à la recherche de sa sœur, disparue vingt-sept ans auparavant au Groenland. Dans l’avion, un glaciologue calcule que sa sœur a disparu l’année – 1982 – où il est dit que le climat a cessé de dépendre de la position de la Terre sur son orbite pour dépendre de l’action humaine. La mer de glace de l’Arctique décline de 2,7% par décade.

La calotte glacière fond de 8500 m3 par année, entraînant les glaciers. Du coup, elle fond par le haut autant que par le bas. Les chasseurs ne peuvent plus utiliser la banquise pour se déplacer et chasser. Le permafrost, la glace enterrée dans le sol, fond, lâchant des tonnes de méthane dans l’air.

L’Arctique gardant 25% du CO2 de la Terre, la température y a augmenté ces cinquante dernières années deux fois plus vite que dans le monde en général; 16% de la population du nord du Groenland a des niveaux de toxines trop élevés dans le sang car elle mange les animaux contaminés par les toxines accumulées par la glace et l’eau.

On a trouvé des ours polaires hermaphrodites, et les mâles inuits ont des taux de sperme anormalement bas. Un pêcheur heureux est un pêcheur gelé, dit le dicton. En inuit, le temps qu’il fait se dit sila, et l’âme aussi.

Sexologue. Responsable de la communication du gouvernement, Emma Kristensen a grandi dans un village de 400 habitants sur la côte sud où une mine de cryolite était en activité depuis deux siècles avant de fermer, chassant les habitants. «On s’est toujours adapté. Le poisson diminue, les maisons s’écroulent car elles sont construites sur le permafrost, mais nous allons trouver des solutions.

Ce gouvernement est le meilleur que nous ayons jamais eu, il est éduqué et pense au long terme. L’indépendance n’est qu’une question de temps.» Au mur de son bureau, le portrait d’un vieil Inuit en train de jouer du tambour les yeux fermés. Quand elle cherche l’inspiration, elle le regarde et elle trouve.

Son amie Ulrikka Holm, 26 ans, est la première sexologue de son pays. Elle n’est jamais sortie avec un Danois. «J’ai longtemps été très nationaliste. Je pense qu’il y a des différences entre les Danois et les Groenlandais et c’est très bien.» Elle a failli devenir pilote d’hélicoptère mais s’est décidée pour une école de sexologie à Copenhague. «Personne ne parle de sexualité et de relations de couple, même si les gens sont très actifs.

Les femmes ne prennent pas soin d’elles-mêmes. Il y a autant d’avortements que de bébés. Les filles commencent à faire l’amour trop tôt. La faute à l’alcool, la promiscuité. Les hommes sont restés des chasseurs dans la tête. Pourtant, ils travaillent dans des bureaux. Ils ont trop d’hormones! Au Danemark, je devais aider les gens à descendre dans leur corps. Ici, je dois les aider à se connecter à leur tête!»

Ulrikka est la reine des cafe mic, cette tradition qui fait se réunir les habitants pour tout et n’importe quoi, retour de vacances ou examen réussi. Dans une maison sur le port, elle a organisé un cafe mic pour son amie Mira, de passage avant de repartir pour ses études à Copenhague. Buffet nordique: gâteau à la cannelle, saumon fumé, viande séchée de baleine, pain de maïs.

On est chez le premier ministre Kuupic Kleist. Mira est sa fille. «Nos enfants sont très mobiles», explique sa tante, dont les trois enfants étudient à l’étranger. Les voisines de table opinent. «Notre religion, c’est Facebook.» Arrivé il y a deux mois du Danemark, un jeune psychologue engagé par les services sociaux de la ville reste silencieux.

Son employeur lui a payé son déménagement et ne règle le trajet inverse que s’il reste trois ans au minimum, mais il n’est pas encore décidé. «On se sent coincé ici. On ne peut pas sortir de la ville. Et on a vite fait le tour des trois cafés...»

Ses ancêtres nordiques non plus n’étaient pas restés. Erik le Rouge a, dans un élan de marketing efficace, baptisé le «pays vert» cette île et embarqué des centaines de fermiers pour y habiter dès l’an 982. Ils y survivent trois siècles puis disparaissent. Les Inuits arrivent dans la région de Nuuk vers 1300, et se frottent aux chasseurs de baleines européens dès le XVIIe siècle.

C’est en cherchant des traces des premiers colons nordiques que Hans Egede arriva à Nuuk. En 1776, le Danemark ferme le Groenland, officiellement pour protéger les habitants des maladies, ne le rouvrant qu’en 1953 – ce qui n’empêche pas la population indigène de baisser d’un tiers.

«Toutes les familles ou presque sont des sang-mêlé!» Dès qu’il peut, Aqqaluk Lynge enfile le costume traditionnel masculin du Groenland, sorte d’anorak blanc à capuche hérité des baleiniers. Figure emblématique de la lutte pour la reconnaissance des droits des Inuits, président de l’Inuit Circumpolar Council, plusieurs fois ministre, écrivain, il s’est battu pendant vingt ans pour le droit au retour de la tribu inughuit déplacée en 1953 pour créer la base militaire américaine de Thulé.

«L’indépendance est à la fois un rêve et LA grande question. A quel prix? Je ne vois pas de nation heureuse quand je regarde les pays qui dépendent uniquement du pétrole. Je préfère encore faire partie du Danemark que de prostituer mon pays. Les compagnies pétrolières n’ont pas besoin de nous!

Ils feront venir leurs ingénieurs, leurs travailleurs chinois. Demandons-nous quelle société nous voulons. Tout a l’air normal, nous avons des magasins, des cinémas, une université, mais pourquoi sommes-nous le pays avec le plus haut taux de blessures auto-infligées? Nous avons créé une société, mais fonctionne-t-elle?»

Monsieur Licences. La personne que tout le monde drague dans la capitale est à l’étage du seul ministère qui filtre les visiteurs toute la journée par le biais d’un interphone. Après quinze ans de Groenland, Jorn Skov Nielsen, directeur du Bureau des minéraux et du pétrole, ne parle toujours pas groenlandais mais, désormais, son bureau est le passage obligé pour toutes les entreprises qui souhaitent avoir des activités minières.

En 2002, il y avait 17 licences en cours ou en suspens. Aujourd’hui, il y en a une centaine, toutes en phase d’expiration. «Nous faisons face à une explosion de demandes de licence d’exploration. Nous sommes sur le point de devenir un pays minier, d’où l’ouverture d’une école d’ingénieurs au centre du pays. Nous n’avons que deux sources de revenus: le Danemark et le poisson. Le tourisme reste négligeable. Il faut donc chercher des solutions de développement.

Mais sans faire n’importe quoi. Nous devons nous focaliser sur l’éducation: le niveau ne nous permet pas de fournir les ingénieurs demandés. Impossible d’exiger des quotas de travailleurs locaux, par contre qu’ils soient privilégiés, oui. Par exemple, nous n’avons pas de pilotes d’hélicoptère formés pour atterrir sur les plateformes offshore. Nous demandons que les copilotes soient groenlandais, du coup ils se forment par la même occasion.»

Même son de cloche de l’autre côté de la rue. «L’Arctique est un des endroits les plus chauds de la Terre aujourd’hui!» Inuuteq Holm Olsen, ministre député au Département des affaires étrangères, a été ambassadeur du Groenland à Bruxelles entre 2000 et 2003. «L’indépendance est un but plus que symbolique, toutefois il est impossible de savoir quand nous en aurons les moyens. Mais je découvre tellement d’ignorance dans les réunions interministérielles!

Nous vivons ici et devons chercher à préserver les moyens de subsistance de base des Groenlandais, la chasse et la pêche, tout en développant de nouvelles ressources. Nous ne pouvons pas éliminer toute idée de développement économique au nom de la protection de l’environnement.

Ce n’est pas le Groenland qui a décimé les baleines! Ce sont les baleiniers européens puis japonais!» Cadre chez London Mining, Bolette Maque Nielsen a essayé de bloquer avec des amis le dernier bateau de Greenpeace venu prendre d’assaut une plateforme pétrolière. «Greenpeace ne comprend rien au Groenland. Veulentils que nous restions dépendants du Danemark pour l’éternité?»

Dans les supermarchés, les produits, tous d’exportation, sont hors de prix. Seuls les produits locaux, le lard de baleine, la viande de caribou ou de phoque sont bon marché. La population de Nuuk a doublé en vingt ans. Les habitants des villages débarquent en pensant trouver du travail et la vie qui va avec, mais ils déchantent, et 1500 personnes cherchent un logement.

Nuuk est le chef-lieu de la commune de Sermersooq, créée en 2009 en fusionnant 18 petites localités, ce qui en fait la plus grande commune du monde. Madame le maire, Asii Chemnitz Narup, passe beaucoup de temps à la parcourir. «Certains villages ont pensé que, du jour au lendemain, ils vivraient comme à Nuuk. C’est impossible. Les changements de mode de vie ont été trop rapides ces dernières années.

Les femmes s’en sortent mieux. Les hommes, qui étaient chasseurs, voient leur savoirfaire nié. La remise en question est profonde. Mais il y a des solutions. Si un chasseur de phoques ne peut plus en vivre, aidons-le à développer de nouvelles activités. L’ours polaire est protégé, mais pas le bœuf musqué, et tout est bon dans cet animal.»

Art-thérapie. Dans le quartier du port, Susanne Jensen a transformé une serre en atelier d’art-thérapie. Née au Danemark, arrivée bébé au Groenland, elle espère vivre l’indépendance de son pays. «Je ne me sens pas danoise. Je pense autrement, je ris de choses différentes. Nous ne faisons jamais de plans, car ils dépendent du temps qu’il fera. Nous aimons aller chercher notre nourriture dans la nature: chaque famille a son chasseur de rennes.»

Elle se vexe quand on lui parle en danois à cause de ses cheveux blonds. «D’autant qu’il est aujourd’hui plus tendance d’être un vrai Groenlandais du Groenland, et qu’à l’école les enfants trop blonds s’entendent dire “rentre chez toi!”» Chaque semaine, des dizaines de gamins viennent soigner leur vague à l’âme dans son studio. «C’est ma manière de lutter contre l’héritage social et familial. L’art permet de s’en libérer. Il faut casser la loi de Jante et se persuader que nous, au Groenland, sommes bons, beaux, estimables et capables.»

La route qui dépasse le port monte vers l’aéroport, chaloupant entre les roches noires. Une crique s’ouvre sur le fjord de Nuuk. Etalées sur la pente douce, les croix en bois blanc de l’ancien cimetière. Les Inuits ont toujours creusé leurs tombes là où la vue est la plus belle sur la mer, pour que les pêcheurs, même morts, puissent guetter l’arrivée des animaux.

Dans une maison neuve, les yeux rieurs, Juaaka Lyberth tend la pochette de son nouveau CD. Quinze chansons d’amour. «Quand j’étais jeune, je pensais que l’amour était réservé à la jeunesse. Quelle idiotie!» Chanteur, écrivain, fondateur et ancien directeur du centre culturel de Nuuk, Juaaka est aussi depuis vingt-neuf ans le mari de Madame le maire de Nuuk, mais c’est une histoire compliquée: un bébé mort, deux enfants adoptés de Corée, deux maisons différentes. Il met le point final à un livre sur sa jeunesse.

Assimilation. «C’était spécial de grandir au Groenland dans les années 50 et 60. En ce temps, les Danois disaient qu’il fallait déménager les Groenlandais au Danemark! Nous étions envoyés en internat loin de nos familles. Je veux témoigner pour cette génération que les Danois ont voulu assimiler. Personne ne raconte ce que ma mère ressentait en voyant ses enfants partir sans qu’on lui demande son avis, ce que les enfants danois ressentaient en nous voyant arriver.

J’ai vécu dans une famille sympathique, les Beatles explosaient, c’était excitant, mais parfois j’allais seul dans un coin et je chantais des chansons dans ma langue. J’ai compris seulement récemment pourquoi je faisais cela.» Dans les années 70, Juakka s’engage dans les premiers mouvements identitaires politisés. «Je suis fier d’avoir joué un rôle dans la construction de l’identité de mon pays.

Dans les années 70, les jeunes hommes, mes amis, ont commencé à se tuer. Ce n’est pas fini. Mais je n’ai plus de problème d’identité. Je sais que l’on peut être groenlandais et moderne. Il reste beaucoup de traces de trois siècles de colonisation, mais nous sommes un pays jeune, qui n’a que deux générations.»

Le dimanche matin, dans le hall du musée d’histoire, la réceptionniste écoute la retransmission du culte qui se donne dans l’église de Nuuk. Dans la dernière pièce du musée, huit momies du XVe siècle découvertes en 1972 à Qilakitsoq, au nord, reposent engoncées dans des manteaux en plumes d’oie. Six femmes et deux enfants momifiés par le gel. Le bébé a sans doute été brûlé vivant – le père tuait les nourrissons si la mère décédait, un enfant devant voyager avec sa mère vers le pays de la mort.

On dit qu’à sa dernière visite, la Reine a demandé à voir le musée, et qu’elle est restée, seule, quelques minutes dans cette pièce.




Tags: Nuuk, Groenland, Danemark, réchauffement climatique, sous-sol,

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