Sous le régime de la prudence
Gouvernance erratique, mode d’élection aléatoire... les problèmes restent entiers.
Au moment de dire oui, les traits de Didier Burkhalter n’ont pas bougé. A peine avait-il laissé poindre un zeste d’émotion que le nouveau conseiller fédéral lançait, en guise de programme, un plaidoyer pour la concordance arithmétique, le consensus et le respect des équilibres helvétiques. Egal à lui-même, cet homme, qui a répété pendant sa campagne son aversion de la politique-spectacle, revient aussi, dans une longue interview, sur les raisons de son engagement en politique. Sur son enfance à Auvernier. Sur son grandpère pêcheur, contraint de quitter sa cabane au bord du lac de Neuchâtel, au moment de la construction de l’autoroute A5. Sur les raisons de son euroscepticisme (lire en page 12). Aurait-on fait beaucoup de bruit pour rien? Fautil parler d’agitation politico-médiatique? Après trois mois de débats et de spéculations, la succession Couchepin se règle en effet avec l’élection de celui qui apparaissait, avant l’été, comme le grand favori. Celui dont on disait qu’il avait patiemment construit sa carrière en tissant son réseau à Berne, en évitant de faire des vagues. Le plus gris des candidats, et donc le plus rassurant. Parce que l’UDC comme le PS ont craint un retour de manivelle, en 2011, en cas d’élection d’Urs Schwaller. Parce qu’il y a sans doute une volonté assez largement partagée de calmer le jeu, à l’heure où ça tangue méchamment pour la Suisse. Parce que le nouvel élu offre des garanties de compétences et de discipline collégiale impeccables, le Parlement s’est plié au régime de la prudence. Dans l’immédiat, la scène fédérale retrouvera un peu de calme. Mais les grandes questions soulevées ces dernières semaines restent entières. Les rapports problématiques de la Suisse avec le reste du monde. Un système de santé qui doit être très sérieusement aménagé. L’adaptation de la gouvernance à la sauce helvétique aux temps de fortes turbulences. Un mode d’élection aléatoire qui empêche presque toujours de présenter et d’élire les meilleurs. Didier Burkhalter s’est profilé comme un réformateur des institutions. Depuis trois ans, il s’est attaché à penser la réorganisation des départements du Conseil fédéral, le renforcement de la fonction de président de la Confédération. S’il veut éviter l’enlisement, s’il vise vraiment à passer des belles théories à la pratique, il lui faudra prendre des risques. Ce qu’il n’a jamais fait jusqu’ici. On aura alors sous-estimé son opiniâtreté. L’audace qui se cache parfois derrière le visage impassible des grands timides.
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