Un bâtiment à l’aspect hybride non loin du centre de Rome. C’est une école, ou du moins ça l’était, puisque, aujourd’hui, 30 familles y vivent depuis près de dix ans. Nous sommes dans l’un des nombreux bâtiments publics occupés existant à Rome. Sur l’initiative du syndicat apolitique Asia RdB*, une centaine de personnes ont investi d’anciennes salles de classe, pour s’approprier l’espace à disposition et en faire des logements.
Comme c’est étrange de parcourir ces couloirs d’école remplis d’étendoirs, de croiser une petite fille, chien en laisse, ou de trébucher contre un tricycle. «Avec le temps, nous nous sommes adaptés, raconte Francesca. Nous avons besoin de décence, alors nous essayons de rendre l’endroit le plus confortable possible.» Impressionnant aussi de voir comment les gens sont parvenus à se créer un petit monde sur une surface si restreinte.
Cet endroit bouillonnant de vie pourrait être un symbole de la Rome populaire et les personnes qui y vivent, une source d’inspiration directe pour Fellini. On cohabite plus ou moins facilement, selon la patience qu’on a encore d’attendre ces logements promis depuis des années par la commune. «On se connaît tous, si tu as besoin d’oignons pour ta sauce, tu les trouveras. Moi, je fais une piqûre à ma voisine tous les soirs», raconte Loredana. La majorité travaille au noir, vivotant de plusieurs emplois. «Incertitude», c’est le mot clé qui hante la vie de cette partie de la population romaine.
Une situation courante. Cette histoire n’est pas une exception. L’Italie, Rome en particulier, connaît depuis des années une situation d’urgence habitative. Les logements sociaux n’existent presque pas, alors que, face à la hausse des prix de l’immobilier et des salaires très bas, le nombre de foyers ne pouvant se permettre un loyer ne cesse d’augmenter. «A Rome, 150000 personnes auraient besoin d’un logement social», explique Angelo Fascetti, l’un des responsables du syndicat. «Nous savons que 270000 logements existent à Rome et ne sont pas loués pour ne pas casser le marché immobilier», reprend-il. Actif depuis 1987, le groupe Asia, cohabite avec de nombreux autres mouvements plus ou moins liés aux partis de gauche. Les bénévoles qui y sont actifs revendiquent leur indépendance et cherchent à négocier au mieux avec chaque gouvernement. Pour eux, il s’agit d’une vraie lutte. «Parfois c’est décourageant, mais il ne faut jamais abandonner, parce que les gens ne méritent pas cette situation», explique doucement le très engagé Mimo, d’une voix rauque teintée d’accent romano.
Nouvelle occupation. La commune, au vu de la situation, cautionne plus ou moins ces occupations. L’école n’est par exemple plus du tout exposée à un risque d’expulsion. Elle a été reconnue d’utilité publique le temps que ses occupants soient relogés. Il n’en va pas de même du bâtiment privé qui a été investi en mai dernier. Vide depuis onze ans, 250 personnes (toutes na-tionalités confondues) ont pris leurs quartiers et sont en pleine installation. Le contraste avec l’école est saisissant. Les nouveaux pensionnaires ont encore tout à faire: installer des sanitaires et l’électricité, établir des règles communes, tout en se créant une intimité.
Les occupants de cet immeuble à l’aspect encore sordide sont en sursis jusqu’à la fin d’août. Ensuite, c’est l’inconnu et «tout dépendra du bon travail que nous mènerons», commente Mimo. La vie s’organise et elle continue malgré tout. Federico, né le 12 juillet, «le plus jeune occupant des lieux», en est le meilleur exemple, selon sa fière maman Sandra. Les consonances naïves du fameux dicton «Due cuori e una capanna» (Deux cœurs et une cabane) pourraient prêter à sourire. Pourtant, la devise semble grotesque lorsque l’on comprend quelle est la réalité de nombreuses familles qui, entre patience et amertume, demandent un minimum de dignité.
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