«C’est pour l’Arabie saoudite comme pour l’Occident, dont bien sûr la Suisse, une ouverture sur le monde, avec l’éducation comme moteur d’évolution et la science comme langage universel.»
En devenant recteur (provost) de la toute nouvelle Université des sciences et technologies du roi Abdallah («Kaust», son sigle anglais), Stefan Catsicas retourne à ses amours: les milieux académiques.
Et quel retour en force! Après avoir fondé le groupe de sociétés de biotechnologie Tilocor qu’il a quitté en raison de divergences de vue avec les autres actionnaires, l’ex-vice-président de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) organise et supervise la recherche et la formation d’un projet qui rassemblera quelque 2000 chercheurs du monde entier dans les énergies renouvelables, les technologies environnementales et la santé.
«Kaust est sans doute aujourd’hui l’une des initiatives les plus intéressantes dans le genre, avec toutes les infrastructures possibles et imaginables», commente Patrick Aebischer, président de l’EPFL.
Lequel se rendra sur place en février prochain en compagnie de Henry Markram, fondateur du projet Blue Brain qui dans la grande école lausannoise étudie l’architecture et le fonctionnement du cerveau.
Mixité inédite. Approché pour ce nouveau poste notamment par Elias Zerhouni, chargé par le président Obama de promouvoir des liens scientifiques et technologiques avec le monde musulman, Stefan Catsicas mesure les enjeux de ce projet: «La science a été globale bien avant la finance ou la politique. Si Kaust réussit sa mission, ce sont les mondes arabe et occidental qui se rapprocheront, les tensions s’effaçant au profit de la collaboration.»
Le roi Abdallah ben Abdelaziz Al Saoud a mis à disposition de l’Université inaugurée le 23 septembre 2009 une dotation de capital comparable à celle des meilleures universités de la planète. Bien que le montant ne soit pas divulgué, certains experts estiment qu’il pourrait dépasser les 20 milliards de dollars.
Construite sur une bande de désert et de plages le long de la mer Rouge à 80 kilomètres au nord de Djeddah et à deux heures en voiture de La Mecque, Kaust comprendra à terme une cité de 20 000 âmes, avec les scientifiques, les étudiants et leurs familles (ils sont environ 4000 aujourd’hui).
L’université est mixte, une exception de taille en Arabie saoudite où garçons et filles n’étudient pas ensemble. Etudiantes saoudiennes souvent habillées de manière traditionnelle et étrangères vont donc se côtoyer, dans les auditoires, les laboratoires ou sur la plage.
Ce sera un brassage inédit des cultures et des traditions accepté, pour ne pas dire voulu, par les dirigeants du pays. Lesquels, visiblement, veulent faire entrer leur pays dans la modernité et l’ère de l’après-pétrole.
En effet, les instituts de recherche multidisciplinaires qui constituent l’Université, et que Stefan Catsicas devra animer et fédérer, vont traiter des questions aussi vitales que la dessalinisation de l’eau de mer, la maîtrise de l’énergie solaire, la capture des combustibles riches en hydrogène ou l’étude des plantes pouvant résister à la désertification.
Ce dernier projet sera piloté en grande partie par la professeure Nina Fedoroff, biologiste moléculaire et ex-conseillère spéciale pour les sciences et la technologie des Etats-Unis. «Scientifique de très haut niveau, Nina illustre parfaitement la qualité des chercheurs que nous souhaitons attirer dans le campus», estime Stefan Catsicas.
Elites de la recherche. Il y a trois ans, le roi a donné mille jours à la compagnie pétrolière saoudienne Aramco, numéro un dans le monde, pour terminer les constructions. Mission accomplie au jour près, à un coût qui pourrait dépasser plusieurs milliards de dollars. Stefan Catsicas a désormais élu domicile dans le campus principal qui s’étend sur plus de 36 kilomètres carrés.
Kaust ne reçoit que des étudiants de deuxième et troisième cycles. Il s’agit donc principalement de chercheurs dont 30% viennent d’Arabie saoudite et 70% du reste de la planète, surtout des Etats-Unis et d’Asie.
Stefan Catsicas souhaiterait voir davantage d’étudiants en provenance d’Europe et d’Asie, de telle sorte que l’université reflète davantage la diversité des cultures.
La première volée de masters, qui ne comptait pas encore de Suisse, a terminé en décembre dernier. «A de tels étudiants animés d’un esprit d’aventurier, nous pouvons offrir un encadrement basé sur l’excellence de nos chercheurs, la transdisciplinarité de nos centres et un accès à des équipements de pointe rarement mis à disposition de jeunes dans leurs études», dit Stefan Catsicas.
Qui leur demande en retour de suivre les conseils qu’il a reçus de Heinrich Rohrer (Prix Nobel de physique et membre du Conseil des écoles polytechniques) au moment de rejoindre l’EPFL: «Think the unthinkable and scout the vast unknown!» («Pense l’impensable et explore le vaste monde de l’inconnu!»).
Avec l’EPFL. Les relations entre Kaust et l’EPFL se sont singulièrement enrichies au cours de ces dernières années. Ainsi, Michaël Grätzel, professeur au sein de la grande école lausannoise et notamment inventeur de la cellule solaire à colorant, a déjà développé des plateformes avec l’université saoudienne.
Maintes fois, la direction générale de cette dernière s’est rendue sur le site de l’EPFL. Par ailleurs, Patrick Aebischer a connu Choon Fong Shih, président de Kaust, quand il était à Brown University (USA), au sein du département des neurosciences ainsi qu’au département des biomatériaux et des organes artificiels de 1984 à 1992.
«Avoir à la tête d’une université un président que vous connaissez et un recteur ancien collègue et ami, c’est appréciable», note Patrick Aebischer avec un sourire de satisfaction.
L’intérêt de Henry Markram pour Kaust s’explique quant à lui par le fait que Stefan Catsicas entend donner plus de poids au secteur des sciences de la vie, et notamment à celui des neurosciences. Qui plus est, l’Université saoudienne est dotée de supercalculateurs indispensables à la modélisation du cerveau et qui pourraient harmonieusement compléter ceux de l’EPFL.
Après s’être impliquée début 2009 dans la création d’un campus délocalisé à Ras al-Khaima, l’un des sept Emirats arabes unis, l’EPFL s’offre donc d’intéressantes perspectives de collaboration avec Kaust. Une fois de plus, la petite Suisse semble vraiment trouver sa place quand elle voit grand.
Kaust en 3 chiffres
27 MILLIONS : Le nombre d’habitants en Arabie saoudite dont 5, 5 millions de travailleurs étrangers (estimation).
20 MILLIARDS : Le montant minimal estimé de la dotation de capital offerte par le roi Abdallah au profit de Kaust. Le chiffre n’est pas divulgué.
2000 : Le nombre de chercheurs attendus dans l’université. Aujourd’hui, 30% viennent d’Arabie saoudite, 70% du reste du monde, principalement des Etats-Unis et d’Asie.
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