Philosophe, critique littéraire, brillant conférencier, pédagogue et penseur ésotérique, Rudolf Steiner est à l’origine des écoles Steiner-Waldorf, de l’eurythmie, de l’agriculture biodynamique et même des produits cosmétiques Weleda. Son œuvre a inspiré de tout grands artistes comme Piet Mondrian, Wassily Kandinsky ou Joseph Beuys. Le fondateur de l’anthroposophie, né en 1861 à Kraljevec en Autriche-Hongrie (aujourd’hui en Croatie), n’avait pourtant jamais bénéficié d’une véritable rétrospective. Grâce au Vitra Design Museum, c’est désormais chose faite. L’institution de Weil am Rhein, aux portes de Bâle en Allemagne, en profite pour mettre l’accent sur une facette peut-être moins connue de «l’un des réformateurs les plus influents, mais aussi les plus contestés du XXe siècle»: l’architecture.
La principale réalisation de Steiner dans ce domaine, le Goetheanum, se trouve justement à Dornach, en Suisse, à 15 kilomètres du Vitra Design Museum. Réalisé entièrement en béton entre 1924 et 1928, conçu comme une œuvre totale avec des vitraux, des peintures au plafond, des marches et des balustrades sculpturales, il est aujourd’hui encore le siège de l’Ecole de science de l’esprit et de la Société anthroposophique générale. Avec sa forme circulaire, ses surprenantes combinaisons de droites et de courbes, avec son incroyable façade comme évidée, cet édifice étrange et imposant reste un témoignage important de ce que l’on a appelé l’architecture organique. Evoquant par plus d’un aspect les œuvres de Gaudí ou la fameuse tour Einstein de l’expressionniste Erich Mendelsohn, sa structure en béton aurait notamment séduit Le Corbusier qui l’a, semble-t-il, visité en 1926 déjà.
De fait, il y eut deux Goetheanum. Le premier avait été construit entre 1913 et 1922. Il était en bois. Au fur et à mesure de sa réalisation, Steiner fit édifier autour de lui, comme autant de planètes, une série d’autres édifices dont un atelier pour le vitrail (la Glashaus) et une chaufferie. Il avait aussi dessiné les meubles et remodelé tout le paysage alentour. La nuit de la Saint-Sylvestre 1922-23, l’édifice fut entièrement détruit par un incendie (supposé criminel). Rudolf Steiner décida de le reconstruire aussitôt, mais cette fois-ci dans un matériau incombustible, le béton, un choix novateur pour l’époque. Il en réalisa les esquisses et les maquettes, mais ne vit jamais son œuvre achevée: il est mort à Dornach le 30 mars 1925.
Passion tardive. Chez ce grand spécialiste de Goethe et de Nietzsche, l’architecture est donc une passion tardive et qui répond à une nécessité concrète. En 1912, à la suite d’une dissension sur l’interprétation ésotérique de la vie du Christ, Rudolf Steiner quitte le mouvement théosophique, auquel il a longtemps adhéré, pour créer la Société anthroposophique. Le Goetheanum s’inscrit dans cette nouvelle aventure.
Le philosophe – qui n’a pas de formation d’architecte – y développe une esthétique largement nourrie par sa propre recherche spirituelle. Outre la symbolique des couleurs et le thème de la métamorphose chers à Goethe, il y explore le principe de l’«inversion», bouleversant ainsi les rapports habituels entre le dedans et le dehors, l’intérieur et l’extérieur, le concave et le convexe. Quand on regarde ses bâtiments, ou ses meubles, on a effectivement le sentiment qu’ils ont été comme retournés, exhibant en façade leurs entrailles, toute une topographie inhabituelle de renflements et de plis, de lignes sinueuses, de protubérances et d’accidents organiques.
Conçue pour le 150e anniversaire de sa naissance, l’exposition Rudolf Steiner, l’alchimie du quotidien ne se limite pas à son œuvre, déjà gigantesque. Elle convie aussi à la fête de nombreux architectes et designers actuels, dont Konstantin Grcic, Ronan & Erwan Bouroullec ou le bureau bâlois Herzog & de Meuron. Un voisinage au premier abord surprenant, mais qui s’avère des plus stimulants.
«Rudolf Steiner, l’alchimie du quotidien». Weil am Rhein (D). Vitra Design Museum. Jusqu’au 1er mai.
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