L'Hebdo;
1999-12-16 Création du monde Stephen Jay Gould, croisé de l'évolution
Biologiste célèbre, auteur à succès, l'Américain, de passage à Genève, explique les rapports conflictuels qu'une partie de son pays entretient avec le darwinisme.
Il y a quelques semaines, au Kansas, l'enseignement de la théorie de l'évolution a été remise en cause. Cela a dû vous faire bondir.
Voilà bien le genre d'événement qui doit profondément troubler les Européens. C'est vrai que c'est typiquement américain. Jamais une chose pareille ne pourrait se produire sur le Vieux Continent. Ce qui s'est passé, c'est que le conseil scolaire de l'Etat du Kansas a voté une disposition rendant l'enseignement de la théorie de l'évolution facultative dans les classes du second degré. Je précise qu'un conseil scolaire aux Etats-Unis est un organe élu qui possède un droit de regard sur le financement et le programme des cours de l'école. Le moins que l'on puisse dire c'est que les gens ne se précipitent pas pour se porter candidats à ce genre d'élections. Du coup, il est facile pour certains activistes déterminés comme les créationnistes d'y accéder et d'imposer leurs idées. En théorie, la décision du Kansas laisse le choix au professeur d'enseigner ou non la théorie de l'évolution. Pour certains, cela ne change donc rien. Pour d'autres, en revanche, cela complique tout parce qu'ils habitent une petite ville qui abrite une communauté fondamentaliste très active et doivent faire face à des pressions très importantes. Ils ont alors trois choix: soit ils renoncent à la théorie de l'évolution pour privilégier leur tranquillité, soit ils changent de ville, soit ils affrontent la tempête. Ce ne sont pas des situations faciles. Beaucoup d'enseignants optent pour la tranquillité, ce qu'on ne peut leur reprocher. Quand vous savez que certains parents d'élèves, créationnistes, sont des gens puissants, économiquement ou politiquement, vous n'avez pas forcément envie de vous les mettre à dos. C'est un effet sournois, difficilement quantifiable, sans aucun doute le plus dangereux du lobbying créationniste aux Etats-Unis.
Pourtant, il existe un jugement de la Cour suprême américaine datant de 1987 qui dit que le récit de la Genèse ne peut être enseigné à l'école.
C'est bien là toute l'ambiguïté de la décision du conseil scolaire du Kansas. Pour eux, il ne s'agit pas d'enseigner la Création, mais d'empêcher l'enseignement de la théorie de l'évolution. C'est le seul recours légal qui leur reste. D'ailleurs, je ne suis pas sûr que ce soit vraiment légal, tout comme je ne suis pas sûr que le vote du conseil scolaire soit renouvelé l'année prochaine. A mon avis, les anti-créationnistes vont se mobiliser et abroger cette disposition totalement idiote qui est passée à une voix près.
Comment expliquez-vous la vigueur du créationnisme aux Etats-Unis?
D'abord une précision. Aux Etats-Unis, le débat évolution-création n'est pas un débat intellectuel au sens propre. Il n'y a pas deux thèses de même nature, l'une face à l'autre, échangeant des arguments sur un même plan. Il est plutôt question de la mise en cause d'une théorie parfaitement scientifique par une interprétation religieuse qui ne trouve de fondements que dans la foi. Ce n'est donc pas scientifiquement que ce débat est intéressant, mais sociologiquement. Il dit beaucoup sur cette société américaine abreuvée de science et de technologie et pourtant si conservatrice à bien des égards. Il y a vraiment quelque chose d'anachronique à croire, en cette fin de XXe siècle, que le monde s'est construit comme le dit la Bible. C'est une spécificité américaine, qui peut s'expliquer par la présence dans ce pays de centaines de petites Eglises protestantes très conservatrices et qui, d'une certaine manière, sont sur un plan de concurrence. Une bonne partie d'entre elles ne sont pas contre la théorie de l'évolution. Elles laissent la science s'occuper des questions scientifiques et ne se sentent pas menacées dans leur foi, ce en quoi elles ont parfaitement raison puisqu'une fois de plus science et religion ne sont pas sur le même plan et donc pas concurrentes. Mais certaines de ces communautés ne l'entendent pas de cette oreille. Pour elles, mettre en cause la Genèse, c'est mettre en cause leur foi. L'évolution s'oppose à la tradition. Ces groupes fondamentalistes se trouvent plutôt dans les zones rurales du sud des Etats-Unis. On pourrait dire qu'à certains égards, la guerre de Sécession n'a jamais cessé. Il existe encore un ressentiment fort du Sud à l'égard du Nord et des grandes villes. C'est aussi cette très américaine opposition, parfois violente, du local contre l'Etat fédéral.
C'est eux qui avaient mené la campagne dans les années 20?
Oui, effectivement. A cette époque, sept Etats du Sud avaient passé des lois anti-évolution et c'est ce qui a donné lieu au fameux procès John Scopes, du nom de ce jeune professeur de science de 25 ans qui avait contesté ces dispositions et s'était vu condamné pour cela à une amende de cent dollars tout en étant autorisé à garder son emploi. Il a fallu attendre trente-trois ans et une première décision de la Cour suprême établissant que les Etats ne pouvaient pas interdire l'enseignement de la théorie de l'évolution pour des motifs religieux pour que ces lois anti-évolutionnistes soient déclarées infondées.
Après cette décision, les Etats conservateurs ont mis au point une stratégie différente. Puisque nous ne pouvons pas interdire la théorie de l'évolution, ont-ils dit, nous exigeons que l'hypothèse créationniste soit enseignée à temps égal. Deux Etats ont alors promulgué de telles lois vers la fin des années 70. Bien évidemment, nous sommes montés au front et nous avons combattu ces décisions. En 1987, la justice nous a donné raison au motif de la séparation, selon la Constitution, de l'Eglise et de l'Etat et après avoir souligné que la «science» de la création n'est rien d'autre que la lecture littérale d'un texte religieux.
Au vu de ces différentes décisions de justice, il ne reste plus guère de marge de manoeuvre aux créationnistes. Du coup, ils sont forcés à faire de l'équilibrisme et à édicter des règlements boiteux, comme au Kansas, qui disent que l'enseignement de la théorie de l'évolution n'est pas interdit, mais facultatif. C'est absurde. C'est comme dire qu'on va enseigner l'anglais en décrétant que les leçons de grammaire sont facultatives. Légalement, les créationnistes ne gagneront jamais. Mais leur agitation et leur pression ont tout de même des conséquences fâcheuses. Et c'est pour cela qu'il faut continuer à être vigilant.
Mais est-ce que le créationnisme gagne tout de même du terrain aux Etats-Unis? Un récent sondage montre que 45% des Américains croient à la réalité de la Genèse.
Non. A mon avis, il n'y a aucune chance pour que le créationnisme s'étende au-delà de ces régions sudistes, aucune chance pour qu'il conquière les grandes villes du Nord comme Chicago, Boston, Washington ou New York. Mais il est vrai que localement ces gens ont de l'influence, et notamment parce qu'ils ont proportionnellement beaucoup d'argent grâce à la générosité des fidèles. En outre, il faut faire attention à la forme des questions posées dans les sondages. Quand vous demandez aux gens s'ils pensent que la Terre a 5000 ans d'âge, la majorité répond que non, qu'elle est nettement plus vieille que ça. Si maintenant vous leur demandez s'ils pensent qu'elle a 5000 ans et que Dieu l'a créée, vous obtiendrez plus de 40% de oui. Les Etats-Unis sont vraiment un pays bizarre. La pratique religieuse y est relativement peu répandue. La majorité des gens ne vont pas à l'Eglise le dimanche. Et pourtant, les références à Dieu sont omniprésentes dans la société américaine et les déclarations de foi majoritaires. C'est sans doute sincère, mais pour le moins contradictoire.
John Morris, géologue et néanmoins créationniste, déclarait récemment que la théorie de l'évolution serait en partie responsable de la violence chez les jeunes. Savoir que l'on descend d'un singe les encouragerait à laisser parler leur côté bestial.
C'est vraiment absurde. Comment voulez-vous parler avec des gens comme cela, des scientifiques en plus. A mon avis, les facteurs psychologiques personnels sont essentiels pour expliquer la rage de certains à défendre le créationnisme. Sinon comment expliquer que l'on s'identifie aussi violemment à une doctrine? Ces engagements extrémistes sont malheureusement une constante dans l'histoire humaine.
Le plus absurde, c'est que, pour mieux combattre la science, les adeptes fondamentalistes du créationnisme se targuent de faire aussi de la science.
Oui, ils essaient, mais c'est sans espoir. Leurs arguments sont irrecevables. Est-ce que l'on peut même parler d'arguments? Ils passent la majeure partie de leur temps à citer faussement les théoriciens de l'évolution. Que voulez-vous, ce n'est quand même pas facile de démontrer scientifiquement que la Terre a cinq ou six mille ans quand les archives fossiles débordent de preuves contraires. Comment voulez-vous expliquer autrement que par l'évolution que les strates géologiques les plus profondes, et donc les plus anciennes, ne contiennent que des fossiles d'invertébrés et qu'en remontant on commence à trouver des animaux plus gros, puis des dinosaures par exemple et qu'enfin ce n'est que dans les couches les plus proches de la surface que l'on trouve les restes de mammifères. Les créationnistes répondent alors que c'est la faute au déluge qui a mélangé tout cela. Mais dans ce cas pourquoi l'ordre stratigraphique est-il respecté où que l'on fouille sur la Terre? C'est bien que les strates géologiques sont liées au temps et qu'elles peuvent ainsi témoigner de l'évolution. Là encore, les créationnistes ont des contre-arguments qui évidemment ne tiennent pas la route un seul instant. Mais si vous êtes totalement ignorant des preuves scientifiques qui étayent la théorie de l'évolution, vous pouvez vous laisser influencer. Et c'est bien cela qui me met le plus en colère. Les créationnistes profitent de l'ignorance des gens, ce qui leur permet d'avoir recours à des arguments fallacieux et simples qui frappent facilement l'imagination, des arguments tellement simples qu'ils ne peuvent d'ailleurs pas tenir longtemps dans les débats contradictoires. C'est pour cela qu'ils sont devenus des champions de l'attaque, de la remise en cause de la théorie de l'évolution.
Est-ce que cette ignorance est particulièrement vraie aux Etats-Unis?
Oui, si on les compare aux autres Etats développés. On peut à juste titre admirer le niveau des grandes universités américaines qui produisent un savoir de pointe dans tous les domaines. Mais les enseignements primaire et secondaire, ô combien essentiels pourtant, sont réellement catastrophiques. La science souffre tout particulièrement de ces mauvaises conditions. Alors évidemment, comme la plupart des gens n'ont que peu d'instruction, mais qu'ils sont croyants, on obtient des statistiques effrayantes. Mais à mon avis, ces sondages illustrent beaucoup plus un manque de savoir scientifique qu'une volonté créationniste doctrinaire. En améliorant notre système scolaire, on pourrait résoudre pas mal de problèmes.
Propos recueillis par Pierre-Yves Frei
Stephen jay gould
«
Légalement, les créationnistes ne gagneront jamais. Mais leur agitation et leur pression ont tout de même des conséquences fâcheuses.»
GENèse
Au quatrième jour, Dieu dit: «Que les eaux produisent en abondance des animaux vivants, et que les oiseaux volent sur la terre vers l'étendue du ciel.»
PRIMITIF
L'homme descend du singe. Cet enseignement tiré des oeuvres de Darwin a renversé bien des croyances et notamment celles des tenants de la création. Comment l'homme, être d'exception, que Dieu avait fait à son image, pouvait-il soudainement avoir un lien de parenté avec un primate? C'était inacceptable. Ce furent les débuts de l'offensive créationniste.
|