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Hommage
Steve jobs, fragments d’un discours amoureux

Par Luc Debraine, Christophe Passer - Mis en ligne le 12.10.2011 à 15:30

1955-2011. Le décès, le 5 octobre à l’âge de 56 ans, du boss d’Apple a suscité une émotion mondiale hors norme. Parmi les réactions aussi admiratives qu’affectives, les souvenirs personnels de deux rédacteurs de «L’Hebdo».

 

Steve pense qu’il va mourir. Steve ne fait pas le malin: Stanford, juin 2005, le discours de Steve devant les étudiants. Le cancer qui rôde, virus, bug cellulaire en marche, alors Steve n’improvise pas, il lit sur sa feuille les mots importants de la vie: parents, coeur, amour, passion.

A la fin, il y a ce fameux stay hungry, stay foolish fort comme des larmes, et les jeunes gens se lèvent lentement en applaudissant. Steve tient encore six ans, mais c’est là qu’il transmet.

Je pose mon iPhone sur la table et touche l’application «Dictaphone», ce qui fait aussitôt apparaître un micro gigantesque à l’écran. L’interviewé, soudain songeur, regarde l’appareil en murmurant: «Quelle extraordinaire machine...»

L’interviewé est Elon Musk, le co-inventeur du système de paiement sur l’internet PayPal, le visionnaire derrière la marque de voitures électriques Tesla et la société spatiale SpaceX. Un entrepreneur qui n’a pas peur du futur pour une simple raison: il l’invente lui-même.

C’est à cette aune-là, une parole admirative de connaisseur, que je prends tout à coup conscience du stupéfiant achèvement technologique qu’est ce fichu téléphone tactile. Depuis cet instant-là, respect. Pour Elon Musk aussi bien que pour l’iPhone.

C’est d’abord une couleur. C’est devenu en couleurs. Avant, Apple ou pas, Mac ou non, Jobs ou pas Jobs, il y avait seulement ce gris. Parfois, on poussait vers l’anthracite ou on revenait au blanc cassé.

Mais ce n’était là que les nuances de la couleur sérieuse. D’ailleurs, pourquoi le gris fait-il toujours plus sérieux? Pourquoi n’est-ce pas le rouge des urgences pompières ou un jaune pétant de soleil?

Il y eut donc soudain couleur, ce cyan, celui de l’iMac de 1998. Un bleu-vert magnifique. La modernité, le millénaire montant, ressemblerait à la fois au lâcher-prise et au voyage. Je ne savais rien, alors, de cette plage australienne, Bondi, à 20 minutes de Sydney.

Mais partout ce fut bleu: le bleu bondi, le bleu des rouleaux paradis des surfeurs, le bleu du designer Jonathan Ive mélangé entre ciel et mer. Il fallait ainsi plonger, comme une injonction à l’aventure. Goût salé sur la peau nue. Il s’agissait profondément de désir.

Certains spécialistes du développement disent qu’il est bon que les enfants s’ennuient lors des longs trajets en voiture. L’ennui stimule l’imagination. Et regarder le paysage qui défile par la fenêtre permet de prendre la mesure du vaste monde. Il n’empêche.

Ne plus entendre «C’est encore loin, papa?» répété comme un mantra grâce à un iPod Touch qui accapare l’attention du marmot est la marque même du progrès. Pour autant que ce vieux concept – le progrès! – ait encore un sens. Mais c’est une autre histoire.

Au bout du corridor de la rédaction, il a franchi la porte en furie. Je me demandais bien ce qui lui prenait, il avait l’air d’un dingue chargé à la coke. Arrivant vers moi, il a soufflé: «Je l’ai!» On aurait dit Moïse après l’interview de Dieu, débarquant avec ses Commandements sous le bras. C’était donc ça, la nouvelle Tablette de la Loi: il tenait l’iPad dans ses mains.

Steve Jobs, c’est aussi l’ordinateur personnel NeXT, lancé alors que le Californien était en exil d’Apple. C’est sur un ordinateur NeXT, au CERN, que Tim Berners-Lee a conçu, il y a une vingtaine d’années, la version finale du World Wide Web, plus connu sous l’appellation bègue www.

Je ne sais pas pourquoi, mais je m’émerveille de la rencontre sans doute fortuite entre cette machine et cet informaticien. Une rencontre qui changé le cours de la connaissance, de la communication, de l’information et des vidéos de petits chats. Même dans ses parenthèses, Steve Jobs était un magicien. Ses superpouvoirs s’étendaient jusqu’à Meyrin.

Elle est rouge, acidulée, épaisse. Elle devrait faire penser à Newton sous son arbre, mais elle ressemble davantage à celle, empoisonnée, qu’offre la reine devenue sorcière dans le Blanche Neige de Disney.

Découverte au Canada, elle reste assez sensible au mildiou et à d’autres maladies. Quand elle tombe au sol avant d’être mûre, elle a tendance à ramollir, la pomme MacIntosh.

Un tremblement de terre à Tokyo, un soir d’automne. Je suis en train de taper un texte sur mon Mac-Book, tout en haut d’un immeuble qui se met à pencher de bâbord à tribord, puis dans l’autre sens. Suivant un conseil vu quelque part, je cours me réfugier dans l’embrasure d’une porte.

Mais, pris d’une angoisse encore plus forte que celle provoquée par le séisme, je recours vers le Mac pour y taper des «Pomme S» frénétiques, histoire de mémoriser mon texte. Je me suis souvent senti bête dans ma chienne de vie, mais là, c’était le pompon. Merci Steve.

Ce grésillement religieux autour de Lui . Le «monde qu’il avait créé», ce style de conneries totales. Cette secte de fans absolus. Ce marketing dur déguisé en numéro archicool. Cet univers fermé construit sur la vente forcée.

Ses cols roulés noirs de prêcheur faussement bonasse. Ces idiots en courantes meutes infantiles dans les magasins à l’instant du nouvel iPhone, Mac, Pad, Pod. Tout ce cirque m’a souvent énervé. Penser différent, ce n’est jamais se soumettre.

Nous avions marché dans le noir, montagne, nuit d’hiver, au-dessus de Villars. Plus loin, on repérait des torches plantées dans la neige, la lumière en lucioles magiques et tremblantes, c’était très beau: l’entrée du restaurant planté sur des pistes fermées depuis des heures.

C’était un anniversaire, hiver 2001, avec «cadeau collectif». On s’était mis d’accord pour offrir ensemble à notre hôte ce nouveau truc, l’iPod. Il était blanc, assez gros, ça m’a semblé compliqué et presque lourd lorsqu’il fut sorti de sa boîte, le mode d’emploi très épais.

Je me suis dit que j’étais bien content qu’on ne m’offre pas un truc pareil. Un gadget. Je ne comprenais pas comment cette chose pourrait marcher.

Je sortais de l’hôtel sur la 23e Rue, Manhattan. Partir en courant sur la droite, descendre un bout de la 7e Avenue, puis reprendre vers Bleeker et remonter par la 9e. Je faisais durer le plus possible ce jogging du matin, iPod à fond dans les oreilles.

Ce moment de rêve où l’on est dans un clip, on l’on f lot te dans son mirage perso, mytho, presque heureux. Un vieux Sly Stone pouvait donc me faire accélérer comme un dératé sur un trottoir d’Amér ique, sueur venant, refrain hurlant au coeur.

Un téléphone est parfois ce sombre messager qui vous annonce de mauvaises nouvelles. Comme la disparition imminente d’un proche, très proche. Mais un téléphone peut aussi être, dans le même temps, l’outil qui permet de prendre, près de l’hôpital, une photo d’un bel arbre au soleil couchant, alors que la personne proche, si proche est encore en vie.

Et de garder cette simple image comme un talisman dans la mémoire de l’iPhone.




Tags: Steve Jobs, hommage, Apple,

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Réaction de Jack Lonesomeroad
le 18.10.2011 à 07:47
Magnifique article et rédaction, je me réveille avec le sourire,...
 



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