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Steven Spielberg: Je mourrais pour Israël

Mis en ligne le 26.01.2006 à 00:00

Avec «Munich», thriller politique et moral, le réalisateur signe son film le plus sombre, le plus adulte. Le plus courageux aussi. En renvoyant dos à dos le terrorisme palestinien et les exactions israéliennes, l'auteur d'«E. T. » pose des questions fondamentales sur la vengeance, sur le bien et le mal, et soulève les polémiques. Il explique son point de vue à Lars-Olav Beier et Erich Follath.

L'Hebdo; 2006-01-26

Steven Spielberg: Je mourrais pour Israël

Avec «Munich», thriller politique et moral, le réalisateur signe son film le plus sombre, le plus adulte. Le plus courageux aussi. En renvoyant dos à dos le terrorisme palestinien et les exactions israéliennes, l'auteur d'«E.T.» pose des questions fondamentales sur la vengeance, sur le bien et le mal, et soulève les polémiques. Il explique son point de vue à Lars-Olav Beier et Erich Follath.

Vous dites avoir entendu pour la première fois les mots «terroriste» et «terrorisme» au moment de l'attentat de Munich. Plus tard, vous avez souvent évoqué l'idée de consacrer un film à l'attentat, mais vous l'avez repoussée. Pourquoi?

Pendant plusieurs années, j'ai refusé de traiter ce sujet, parce que les scénarios ne me plaisaient pas et que la problématique me semblait trop complexe. J'ai parlé de ce film avec tous les gens qui comptent pour moi, dans l'espoir qu'ils me convainquent de ne pas réaliser ce projet. Même avec mes parents et avec mon rabbin. Mais personne ne m'a fait cette faveur. Donc, avec Tony Kushner, mon scénariste, nous avons mis en route le projet. Aussi sérieusement que possible, et sans compromis, et sans a priori politique.

Le regrettez-vous?

Absolument pas. Aujourd'hui, je suis infiniment heureux d'avoir eu le courage de faire Munich.

Etiez-vous vraiment conscient de vous aventurer sur un terrain miné? Vous ne décrivez pas seulement les actes terroristes palestiniens, mais surtout la dureté de la réaction israélienne. Vous montrez des agents qui, en liquidant leurs adversaires, finissent par douter de leur supériorité morale - et par conséquent de la lutte contre le terrorisme en général. Avez-vous eu consciemment l'intention de déboussoler vos innombrables amis juifs, dont l'admiration pour vous était presque sans limite depuis «La liste de Schindler»?

Croyez-moi, je n'ai pas abordé naïvement le sujet. Je suis un Juif américain et je connais les susceptibilités dans le conflit israélo- palestinien.

Les critiques vous saluent avec enthousiasme. Il y a aussi de vives réactions. Rarement un réalisateur a été attaqué de manière aussi personnelle pour un film comme vous l'êtes actuellement. On a pu lire que vous seriez un pacifiste aveugle, voire un traître dans l'affaire d'Israël.

Ceux qui écrivent ce genre de choses sont heureusement une petite minorité, même si elle est bruyante. Je suis triste de voir à quel point certains fondamentalistes de la droite, ici aux Etats-Unis, sont dogmatiques et ont l'esprit étroit. Dieu merci, les gens qui sont importants pour moi voient Munich d'un oeil tout à fait différent. Par exemple des Juifs américains libéraux, et aussi quelques familles des victimes d'autrefois, en Israël. Ils ont fait leur le message du film.

Le principal reproche adressé à «Munich» est idéologique: vous mettriez à égalité les traqueurs israéliens et les coupables palestiniens.

C'est complètement absurde. Ces critiques font comme si nous manquions tous d'une boussole morale. Naturellement, c'est un crime grave et ignoble de prendre des otages, comme à Munich, ou de tuer des gens. Mais cela ne dispense pas de demander quelles sont les motivations des agresseurs et de montrer qu'il s'agit aussi d'individus, avec une famille et une histoire. Vouloir comprendre les motivations profondes d'un meurtre ne veut pas dire qu'on l'accepte. Comprendre ne signifie pas pardonner. Comprendre n'a rien à voir avec de la mollesse, c'est une position courageuse et absolument robuste.

Vos détracteurs vous reprochent d'«humaniser» la terreur.

Devrais-je la déshumaniser sous le prétexte que les terroristes ne sont pas des êtres humains? J'ai essayé de ne pas diaboliser les coupables. Encore une fois, il ne s'agit absolument pas de relativiser leur crime, ni de leur témoigner de la sympathie. Mais je pense qu'en ne posant aucune question sur les raisons, sur les racines de la terreur, on déshonore la mémoire des victimes. Mon film ne doit justement être ni un pamphlet, ni une caricature, ni une vue unidimensionnelle des choses. Je refuse de donner des réponses simples à des questions compliquées. (...)

Votre film est basé sur «Vengeance», livre incontesté de George Jonas (1984), et son témoin principal Juval Aviv...

... à l'authenticité duquel je crois. Je n'aurais pas fait le film si je n'avais pas été convaincu par mes sources. Avec mon scénariste, Tony Kushner, j'ai rencontré plusieurs fois l'ex-agent décrit par Jonas sous le pseudonyme d'Avner. Nous avons passé de nombreuses heures ensemble. Là, je fais confiance à mon intuition et mon bon sens: l'homme ne ment pas, il n'exagère pas. Tout ce qu'il dit est vrai.

Les spécialistes du Proche-Orient ont leurs doutes. Quoi qu'il en soit, vous montrez de manière détaillée la peine et le monde imaginaire d'Avner et de son équipe dans la planification et l'exécution des attentats. Vous montrez comment les Israéliens essaient d'éviter ce que l'on peut appeler des dommages collatéraux. Mais vous montrez aussi la brutalité des liquidations. Devons-nous ressentir de la sympathie pour les vengeurs ou plutôt du dégoût?

Chaque riposte israélienne était pensée pour éveiller la peur chez l'adversaire. Je crois qu'aucun des agents impliqués dans ces actions n'avait envie de tuer, aucun n'a éprouvé de satisfaction en cachant une bombe sous le lit de sa cible. Tuer, c'était le travail de ces hommes, et ils le faisaient de leur mieux. Au début, tous étaient convaincus de faire ce qui était juste - et ils ne pouvaient même pas se représenter les conséquences de leurs actes, y compris sur eux, sur leur développement personnel, pour leur propre âme.

L'homme que l'on appelle Avner développe de plus en plus, dans votre film, des doutes quant aux mandats de tuer qu'on lui donne. A la fin, cela l'amène à prendre ses distances avec les services secrets israéliens. Toute l'action «Colère de Dieu», à laquelle Golda Meir a donné sa bénédiction, était-elle à votre avis une erreur?

Je crois que le premier ministre d'Israël devait réagir à l'incroyable provocation de Munich: des Juifs tués en Allemagne, et cela pendant les Jeux olympiques. La portée historique d'une telle action, la façon dont Septembre noir a outrepassé toutes les limites ne pouvaient pas rester impunies. Munich a généré un traumatisme israélien d'importance nationale. Sur le principe, je crois donc qu'elle a agi correctement.

Seulement sur le principe?

Une telle campagne de vengeance, même destinée à la dissuasion et à la prévention du terrorisme, peut avoir des effets secondaires non désirés. Entre autres, elle change les gens, les écrase , les brutalise, et mène à un déclin éthique. Même les agents du Mossad ne sont pas de glace.

Donc une campagne de vengeance peut être compréhensible, mais ne représente pas une solution, malgré une satisfaction à court terme?

C'est exactement ça. En général, la violence répond à la violence. (...)

Il y a d'évidents points communs entre les attentats terroristes, qui ont secoué à l'époque Israël et ceux qui, il y a quatre ans, ont ébranlé les Etats-Unis. Les mêmes questions de fond se posent: à combien de libertés un Etat de droit doit-il renoncer, pour répondre au préjudice et protéger plus complètement ses citoyens?

Aux Etats-Unis, le film a déjà engendré une discussion sur le Proche-Orient et sur les moyens mis en oeuvre aujourd'hui dans la «guerre contre le terrorisme», comme l'appelle George W. Bush...

Lequel répète inlassablement que le terrorisme est l'expression du mal absolu de l'adversaire. Cette déshumanisation des terroristes a ses effets...

...comme ne plus être obligé de les traiter comme des êtres humains...

Vous avez critiqué à diverses reprises le gouvernement Bush.

Je critique la guerre en Irak, la limitation des libertés civiles - parce que j'aime mon pays.

Comment décririez-vous votre position vis-à-vis d'Israël?

Depuis le jour où j'ai eu une pensée politique et développé mes positions morales, donc depuis ma plus tendre jeunesse, je suis un ardent défenseur d'Israël. En tant que Juif, j'ai une vive conscience que l'existence d'Israël est vitale pour nous tous. Et justement parce que je suis fier d'être Juif, la recrudescence de l'antisémitisme et de l'antisionisme dans le monde m'inquiète. Dans mon film, je pose des questions sur la guerre de l'Amérique contre le terrorisme et les réponses d'Israël aux actes de violence palestiniens. S'il le fallait, je serais prêt à mourir, pour les Etats-Unis aussi bien que pour Israël. (...)

A votre avis, «Munich» est-il plutôt un film américain ou européen?

C'est certainement le film le plus européen que j'ai jamais tourné. Et je crois aussi que Munich est mieux compris, mieux reçu chez vous. Mais j'aimerais dire à tous mes détracteurs, aux Etats-Unis et en Israël: si ce film vous bouleverse pareillement, s'il éveille tant votre irritation et vous inspire tant de peur, alors peut-être que l'idée de chercher au fond de vous les raisons de cette colère n'est pas mauvaise.

Votre avant-dernier film, «La guerre des mondes», et maintenant «Munich», sont deux films plutôt sombres. Le temps n'est-il pas venu maintenant de refaire quelque chose de plus serein, un grand film de divertissement?

Vous ne vous imaginez pas combien de gens m'abordent dans la rue et me répètent presque mot pour mot la réplique que les Martiens servent à Woody Allen dans Stardust Memories: «Vous savez, nous aimons vos comédies d'antan.»

Et alors, leur donnez-vous de l'espoir?

Je regarde le monde dans lequel grandissent mes enfants. Si je vois de l'obscurité, je ne peux pas en tirer des films d'amusement. En prenant de l'âge, je sens le poids de la responsabilité, liée à un instrument influent comme le cinéma. Maintenant, j'ai plutôt envie de raconter des histoires qui ont une véritable signification. D'un autre côté, c'est agréable aussi d'amuser un large public. J'ai souvent - et volontiers - répondu aux attentes et aux souhaits des spectateurs. Il y a des différences considérables entre le bon cinéma d'amusement et le fait de tourner de vrais films. Mais les deux sont intéressants. Et j'aimerais bien faire les deux. |

©Spiegel

Adaptation: L'Hebdo

«Je refuse de donner des réponses simples à des questions compliquées»

Steven Spielberg «Munich», prière pour la paix et suspense d'enfer

On a laissé Spielberg en train de casser du Martien dans La guerre des mondes. Six mois plus tard, il assène un nouveau film, dans un registre radicalement différent mais dans cette même tonalité sombre qui baigne l'Amérique de l'après-11 Septembre. Avec Munich, le réalisateur d'E.T. signe son film le plus adulte. En racontant une opération de représailles sanglantes menée par Israël, le réalisateur de La liste de Schindler signe aussi son film le plus courageux. Les réactions ont été immédiates: les Israéliens lui reprochent de montrer des terroristes à visage humain, les Palestiniens de doter les tueurs de valeurs morales.

Pour venger ses athlètes assassinés par un commando terroriste aux Jeux olympiques de Munich en 1972, Israël lance l'opération «Colère de Dieu». Détachés du Mossad, cinq agents ont pour mission de supprimer onze cerveaux supposés de l'attentat. Avner et ses hommes passent à l'action, ivres d'un rêve d'héroïsme patriotique. Mais la violence qu'ils déchaînent se retourne contre eux. La mission vengeresse tourne à l'obsession. Les tueurs de fedayin ajoutent l'infamie au sang répandu lorsqu'ils dénudent la prostituée qu'ils viennent d'exécuter. Le doute, la peur, l'horreur les rongent de l'intérieur.

Thriller politique d'une redoutable efficacité que porte une distribution internationale éblouissante (la douloureuse intériorité d'Eric Bana, le magnétisme de Daniel Craig, nouveau James Bond, ou encore l'onctuosité dangereuse de Michael Lonsdale en patriarche...), Munich se double d'une tragédie moderne. Les membres de l'escadron de la mort sont confrontés à un dilemme: qu'ils choisissent le devoir patriotique ou le devoir d'humanité, ils perdent leur âme. Où finit le bien ou commence le mal? Le sang peut-il laver le sang? Pour survivre, une nation, une civilisation peut-elle abjurer ses principes, ses valeurs? Ces questions fondamentales entrent en résonance avec la politique antiterroriste de Bush. Selon certains observateurs, Munich, cette «prière pour la paix», pour reprendre les termes de Spielberg, aurait le potentiel d'infléchir la culture américaine.

Spielberg a tendance à gâcher la fin de ses films en les noyant dans le sirop. Qu'on se souvienne du happy end tiré par les cheveux de La guerre des mondes, du plan digne de La petite maison dans la prairie concluant l'excellent Minority Report ou de la maman clonée qui cuit un gâteau au chocolat dans A.I... En revanche, Munich se termine sur une note sombre, amère. Dans un terrain vague de Brooklyn, Avner et Ephraim se séparent. Le chef des services secrets refuse de partager le pain avec son agent. Le tueur reste seul, réprouvé. Au fond, se dressent les tours toutes neuves du World Trade Center. L'histoire ne fait que commencer... |Antoine Duplan

Munich. De Steven Spielberg. Avec Eric Bana, Daniel Craig, Mathieu Kassovitz, Hanns Zischler, Geoffrey Rush, Michael Lonsdale, Mathieu Amalric. Etats-Unis, 2 h 35.

Daniel Craig et Eric Bana Les deux agents les plus redoutables de l'escadron de la mort qu'Israël a envoyé contre les terroristes palestiniens.




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