Près de deux personnes actives sur trois en Suisse souffrent de stress et de surmenage. Un mal qui, au quotidien, bouscule leur équilibre personnel, fatigue leur métabolisme, perturbe leur sommeil. Et la crise économique n’est pas faite pour les rassurer, bien au contraire. «Le problème est encore plus actuel en ce moment, estime Ralph Krieger, au secteur Travail et santé du Seco (Secrétariat d’Etat à l’économie). Car la pression nerveuse augmente pour tout le monde.» La preuve: depuis le mois de janvier, Catherine Vasey, spécialiste du burnout dont le cabinet est situé à Lausanne, a vu ses consultations exploser. «Quand on redoute de perdre son travail, note-t-elle, on ne se plaint pas et on exige plus de soi-même.» Selon les prévisions du Seco, le taux de chômage passera de 3,6% à 5,5% en 2010. Fin juillet, 145 364 personnes étaient à la recherche d’un emploi – 60% de plus qu’au même moment l’année dernière. Face à ces chiffres, les travailleurs romands ont le ventre qui se nouent. Et si, eux aussi, allaient être licenciés? Pour conjurer le sort, ils partent plus tard du bureau, réduisent leur pause. Et surtout, pour ne pas se faire porter pâle, ils évitent d’aller chez le docteur. La nouvelle maladie du travail est le «présentéisme». Au sein des ressources humaines des grandes entreprises, on constate effectivement un changement d’attitude. Chez Coop, Karl Weisskopf, le porteparole, observe par exemple moins de démissions de collaborateurs qu’il y a un an. L’angoisse du chômage contraint les salariés à mettre entre parenthèses leurs ambitions professionnelles. Mais ces comportements ne sont pas sans risques, comme le remarque Brigitta Danuser, directrice de l’Institut romand de santé au travail (IST): «En période de crise, les travailleurs ont davantage de douleurs physiques, de problèmes mentaux et prennent plus de médicaments.»
Tendance lourde. Les chiffres de la dernière enquête suisse sur la santé, publiés par le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) mercredi 5 août, affirment que 41% des actifs occupés souffrent d’une «tension psychique et nerveuse forte ou assez forte au travail». Ces résultats ne diffèrent pas de ceux de 2002. Il y a sept ans déjà, le Seco notait que 44% de la population active ressentait «une forte tension» au travail. La proportion était donc déjà très élevée. Sur le terrain, les médecins sont les mieux placés pour constater l’ampleur du phénomène. D’après une étude en cours effectuée par l’IST, 2800 généralistes et spécialistes interrogés recensent chacun au moins un malade par jour dont le problème est d’origine professionnelle. Le pourcentage est supérieur à Genève: les psychiatres notent que 36% de leurs patients ont des pathologies dues à leur emploi (enquête d’Elisabeth Conne-Perreard, médecin du travail). Ces chiffres sont le reflet d’une tendance lourde, celle de la dégradation des conditions de travail depuis les années 70. Dans les bureaux et les usines, c’est une révolution qui s’est menée, au rythme de la mondialisation. Lentement, sans vraiment s’en rendre compte, les salariés ont dû faire face à une concurrence accrue en produisant toujours plus. Les objectifs, poussés sans cesse à la hausse, les ont contraints à travailler plus vite et plus efficacement. L’utilisation des nouvelles technologies (internet, iPhone, Blackberry) a accéléré la cadence, tout en brisant la frontière entre vie privée et vie professionnelle, ce fameux Work-Life Balance prisé des coachs en bien-être. Sans compter le changement de paradigme managérial qui a forcé les salariés à être plus autonomes, plus responsables – et donc plus stressés. Les décideurs, eux, ont disparu des couloirs des entreprises pour se concentrer dans des sièges sociaux anonymes et lointains. Conséquences: organigramme brouillon, cahier des charges flou, problèmes de transparence, manque de reconnaissance des efforts accomplis, objectifs irréalisables, peu de visibilité du produit final...
Management. «Dans le monde de l’horlogerie, tout cela est très visible, dit Pascal Crespin, secrétaire syndical à Unia-Neuchâtel. Les entreprises ont décimé le cadre moyen, qui faisait tampon entre la direction et les ouvriers. Du coup, il y a plus de pression. Sans parler de ce management pseudo-amical, où l’on se tutoie facilement, mais où l’on vire encore plus facilement.» L’horlogerien’est pas la seule concernée: les cadres, longtemps épargnés par de gros salaires et un meilleur statut, se mettent aussi à dénoncer leurs conditions de travail – l’ouvrage paru récemment chez Hachette sur les vicissitudes des bureaux ouverts, L’open space m’a tuer, fait figure d’exemple. «Le stress concerne absolument toutes les professions et tous les postes, résume Pascale Gazareth, sociologue à l’Université de Neuchâtel. La satisfaction du client devient la règle absolue, au détriment de la fonction identitaire du travail.» Dans la réalité, la santé des travailleurs est la première cible de cette perte de sens. Selon l’association romande Pro Mente Sana, un travailleur suisse sur 5 vivrait un burn-out («épuisement professionnel») au cours de sa carrière. Léa*, 34 ans, fait partie des victimes. «J’ai trop tiré sur la corde, confie-t-elle. Je travaillais beaucoup. Je n’arrivais plus à dormir, je perdais du poids, je me sentais impuissante... Après six mois d’arrêt, j’ai pu reprendre le travail. Aujourd’hui, cela va mieux. J’ai compris que je n’étais pas Superwoman.»
Ulcère et dépression. Le stress, cette réaction de l’organisme à un danger éventuel, n’est pas à prendre à la légère. Quand le corps est en surrégime, des hormones et des corticoïdes se libèrent, le rythme cardiaque s’accélère, les muscles sont en tension. S’il est temporaire, ce mécanisme est effectivement très efficace, comme dans le cas des sportifs de haut niveau. Mais quand cet état dure des semaines ou des mois, il provoque un épuisement généralisé du système. Martine Balandraux Olivet, médecin du travail à Genève, liste les symptômes associés au stress. «D’abord, il y a tous ceux liés au tube digestif – estomac noué, reflux gastro-oesophagien, ulcère... Puis, on a les troubles musculo-squelettiques – douleurs lombaires, tensions des cervicales, maux de tête. Et enfin, les perturbations de l’humeur comme l’angoisse, l’irritabilité ou les maladies psychiques.» A cela, on ajoute la faiblesse du système immunitaire, qui multiplie les infections et toutes les autres pathologies graves du type cancer ou maladies cardiovasculaires.
S’épanouir au travail. Les chefs d’entreprise sont cependant nombreux à douter de la corrélation entre stress et travail. Chez une victime de burn-out, que faut-il mettre en cause? Sa psychologie ou son patron? Dans l’univers des psychiatres, Alexis Burger tranche par sa vision contradictoire. Il a été un des premiers à faire sa thèse sur le sujet en 1988. «Le travail n’est pas plus dur qu’avant, bien au contraire, relativise-t-il. Par contre, ce qui a changé, c’est notre rapport au travail. Aujourd’hui, on ne veut plus seulement gagner notre vie. Au bureau, on veut s’épanouir, se faire connaître, s’améliorer. Et quand on n’atteint pas notre but, on est déçu. Le burn-out est simplement le résultat de la relation entre la personne et son travail.» Et plus les travailleurs sont investis, ambitieux et perfectionnistes, plus ils risquent d’être victimes de stress.
Quelles solutions? Il y a quelques mois, Jean-Claude Rennwald, conseiller national (PS/JU) et vice-président de l’Union syndicale suisse, déposait un postulat sur le «dopage au travail» comme conséquence du stress dans les milieux professionnels. Le Conseil fédéral lui répondait qu’une étude allait être menée en 2009 et 2010 sur la question. Pascal Richoz, chef du secteur concerné au Seco, confirme que «le thème aura une importance croissante dans les mois à venir. Pour l’instant, indique-t-il, nous n’avons pas les moyens de mettre une nouvelle enquête en oeuvre.» Les hommes politiques se désintéresseraient-ils de la question du stress au travail? Le docteur Frank Th. Petermann, secrétaire général de l’association Swiss Burnout, le pense. «La législation existante est parfaitement suffisante. Maintenant, il faudrait réussir à l’appliquer!» C’est la loi sur le travail et le Code des obligations qui régissent les rapports entre employeurs et employés. Mais en réalité, il n’y a pas assez d’inspecteurs du travail pour faire respecter la législation. Et, dans un bureau, il est bien plus facile de contrôler la présence d’amiante que le cahier des charges des employés.
Au tribunal. Ainsi, de plus en plus de cas se jouent sur le terrain juridique – comme ce patron alémanique condamné par le Tribunal fédéral à verser 10 000 francs à son exemployée, à qui on avait fixé des objectifs commerciaux impossibles à atteindre. Pour éviter que la justice n’ait à traiter ce genre d’affaires, il serait judicieux de développer de vrais programmes de prévention dans les entreprises. L’OCDE et l’OMS l’ont signifié: les dépenses de la Suisse en la matière sont insuffisantes. Le prochain Forum national sur les troubles de la santé associés au travail, organisé par la caisse d’assurance Suva, aura lieu le 24 novembre. Il replacera l’enjeu au coeur de l’actualité. Et le projet de loi sur la prévention devrait être présenté à l’automne par le Département fédéral de l’intérieur. En matière de stress au travail, les politiques ont d’ores et déjà les moyens d’agir.
Prénoms d’emprunt
| Dossier 'Crise économique' | | |
| Andres Andrekson (Stress) | | |
Tags: Stress au travail, études, santé, crise,
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