QATAR
Suisse, hôtels de luxe et comptes en banque

Par Matthieu Ruf, Linda Bourget - Mis en ligne le 19.07.2012 à 12:33

Le fonds souverain qatari investit aussi dans notre pays, principalement dans l’hôtellerie de luxe et la finance. Dans son vaste portefeuille, la Suisse fait office de valeur refuge. Et de plateforme financière pour les riches Qataris en Europe, via la Qatar National Bank.

«C’est une chance pour Lausanne qu’il y ait des capitaux aussi importants pour un tel bijou. Qu’ils soient qataris ou chinois…» Stefano Brunetti Imfeld, directeur de l’Hôtel de la Paix et président de l’Association Hôtellerie lausannoise, met en avant l’aspect positif. Depuis 2010, le Royal Savoy, un hôtel lausannois centenaire, est en travaux. Il devait rouvrir cette année, avec près de 100 chambres de plus, une nouvelle aile et une zone spa de 1500 mètres carrés. Mais des problèmes liés à la protection du plafond et des fresques de la façade, classés historiquement, ont repoussé l’inauguration à l’été 2013. Ce ne semble pas être un grand problème pour les nouveaux propriétaires qui, en Suisse comme ailleurs, ne sont pas spécialement pressés de toucher un retour sur leurs investissements.

Les trophées. En 2008, le Royal Savoy et deux autres hôtels de luxe helvétiques étaient rachetés au groupe Rosebud par la holding qatarie Barwa Real Estate, absorbée depuis 2009 par le fonds souverain Qatar Investment Authority (QIA). Une société suisse a été établie à Zoug pour la gestion de ces établissements cinq étoiles: Katara Hospitality Switzerland SA. A Berne, le Schweizerhof est désormais à nouveau ouvert au public. Quant au Bürgenstock (NW), un complexe situé sur les rives du lac des Quatre-Cantons, il promet plusieurs hôtels, un centre de conférences et un spa de 10 000 m2 pour 2014. Sur son site internet, Katara Hospitality annonce un investissement total, pour les trois projets, d’«environ un milliard de francs».Philippe Rubod, actuellement directeur de Crans-Montana Tourisme, dirigeait le Bürgenstock au moment de sa revente, en 2008. Il a par ailleurs géré un hôtel appartenant à l’Etat du Qatar, à Doha. Pour lui, les Qataris «ont vu dans le Bürgenstock une pépite du tourisme suisse, et ils ont raison: c’est unique au monde. Leur stratégie est d’acheter des hôtels dits “trophées”, légendaires: que ce soit à Cannes, à Paris ou en Suisse, ce sont des immeubles irremplaçables. Presque des œuvres d’art architecturales et hôtelières, qui ne peuvent pas perdre de la valeur, mais seulement en gagner, quoi qu’il arrive.» Pour Philippe Rubod, ces quarante dernières années, toutes les transactions sur des immeubles trophées se sont soldées par un gain substantiel du propriétaire à la revente. Avec un avantage supplémentaire pour le fonds souverain qatari: «Dans certains cas, il peut acheter totalement en fonds propres. Tandis que chez d’autres acteurs, comme Colony Capital ou Gladstone, ce sera plutôt 20% de fonds propres, 80% d’endettement.» Avec pour corollaire une durée d’investissement de ces fonds américains généralement plus courte, de l’ordre de cinq à dix ans. Les Qataris, eux, sont prêts à attendre des décennies.


Le Buddha. Un tel poids financier suscite aussi des critiques dans le secteur. Car le retour sur investissement, qui est déjà faible en Suisse, les hôteliers d’ici en ont besoin. Stefano Brunetti Imfeld admet donc que l’arrivée de tels acteurs «fausse un peu la règle du jeu: nous, propriétaires locaux, n’arriverions jamais à faire aussi bien qu’eux». Eric Fassbind, propriétaire notamment de deux hôtels quatre étoiles à Lausanne, renchérit en replaçant le Royal Savoy dans un contexte plus large d’acquisitions faites par des riches étrangers: «Ces hôtels qui partent à des coûts démentiels n’ont pas du tout des valeurs de rendement, mais de collection. Cela fait monter les prix des hôtels suisses. Dans la branche, on ne joue pas vraiment à armes égales.»Les hôtels «trophées» se trouvent principalement dans les villes. Faut-il s’attendre à d’autres achats qataris dans ce domaine en Suisse? Oui: Ronald Joho, porte-parole de Katara Hospitality SA, confirme un intérêt pour les régions de Zurich et Genève. Mais plus pour les hôtels Richemond et Four Seasons des Bergues, du bout du lac, qui figuraient parmi les cibles potentielles du fonds souverain: «Le Richemond a été vendu et les Bergues n’est plus sur le marché», explique-t-il. En revanche, la QIA est selon lui «intéressée» à installer un établissement Buddha-Bar en Suisse, marque dont elle a acquis les droits et qui ouvrira bientôt un hôtel à Paris.


Le manteau. Le sport est un des autres secteurs phare des investissements qataris dans le monde. Pour l’heure, pas de club de football ni de maillots sponsorisés par l’émirat en Suisse. Mais une marque est propriété de la QIA: Burrda Sport, qui fournit déjà les maillots à plusieurs équipes de sport, dont l’OGC Nice, les équipes nationales du Qatar et de Belgique (football) et l’équipe nationale de handball des Etats-Unis. Or Burrda («manteau» en arabe), qui a des bureaux à Doha, est juridiquement en main d’une société suisse, Pilatus Sports Management, dont le siège est établi auprès d’un cabinet d’avocats genevois. Le recours à une société suisse répond-il à des motifs fiscaux? Interrogé, son administrateur, l’avocat Nicolas Piérard, l’exclut. Et assure ne pas servir uniquement de boîte aux lettres: «Je ne peux pas vous répondre en détail sur la répartition, mais il existe bien des activités, que ce soit en Suisse, en Europe ou au Moyen-Orient.» L’Hebdo a tenté à plusieurs reprises de joindre, sans succès, Burrda Sport à Doha.


La banque privée. Parmi les Qataris qu’il est possible de croiser, en cette saison de Fêtes de Genève, sur les rives du lac, il est probable que certains ne soient pas seulement venus pour les vacances. Plusieurs membres de la famille royale Al-Thani notamment ont, ou ont eu, individuellement une présence en Suisse à travers diverses sociétés. En 2011, les avoirs qataris dans les banques suisses atteignaient 2 milliards de francs, dont 1,2 milliard pour la seule clientèle privée. «Cela fait de nombreuses années que les banques genevoises ont de grosses fortunes qataries dans leurs portefeuilles», explique Hadi el-Assaad. Ce consultant et expert en finances, qui a travaillé pour différents établissements de la place financière genevoise, a par ailleurs dirigé l’antenne parisienne de la Qatar National Bank (QNB). Un groupe de 7600 employés répartis dans 24 pays, à 50% aux mains de QIA, et dont le bénéfice net semestriel a doublé, atteignant en juin dernier 1,1 milliard de francs. L’établissement possède aussi, depuis 2009, une filiale à Genève: QNB Banque Privée SA, dont les représentants ne s’étaient jusqu’ici jamais exprimés dans la presse.Dans des bureaux modestes, à deux pas de la gare de Cornavin, le directeur général Antoine Maroun a reçu L’Hebdo au milieu du flux de clients. «C’est la saison», explique le directeur, dont la quinzaine d’employés se concentre principalement sur la gestion de fortune. «Notre clientèle est essentiellement qatarie. Celle-ci est présente en Suisse, pour des raisons d’affaires ou pour les vacances d’été. Notre objectif est aussi de servir la clientèle de QNB, résidente en dehors du Qatar, dans tous les pays où le groupe a une présence, notamment au Moyen-Orient et en Europe, particulièrement en France et en Angleterre. Nous misons beaucoup sur la gestion offshore depuis la Suisse.» Clientèle privée mise à part, le «family office», selon les termes d’Antoine Maroun, sert-il de canal aux investissements financés par de l’argent qatari en Suisse? «Accompagner ce genre de projets est l’un de nos objectifs, confirme le COO Jerry Loy. Il reste cependant qu’on doit être compétitif et assurer la meilleure qualité de services à nos clients.» Si QIA détient 50% de l’établissement, elle ne lui demande, en effet, pas automatiquement de financer ses projets.


Le bénéfice.
Deux autres investissements financiers lient encore le fonds souverain qatari à la Suisse. D’abord une entrée dans l’actionnariat du Credit Suisse, dont il détient 6,2%. Rainer Skierka, analyste auprès de Sarasin, juge que cela n’a pas eu d’influence sur la stratégie de la banque. «Evidemment, nous ne savons pas ce qui se trame en coulisse. Mais de l’extérieur, rien ne semble en témoigner. Comme tout actionnaire important, QIA a droit à un siège au conseil d’administration (attribué à Jassim ben Hamad J.J. al-Thani, membre de la famille royale, ndlr), mais cela ne semble pas pour l’heure avoir eu d’impact. De toute manière, avec une participation minoritaire telle que la leur, il est difficile d’imposer ses vues. Cela apparaît donc avant tout comme un placement à long terme.»Le long terme et la diversification semblent être le principal critère dictant les investissements qataris en Suisse (dont la Banque nationale suisse ne publie pas le montant, alors qu’elle le fait pour la plupart des pays). «Ils répartissent le risque, et la Suisse, stable économiquement, est une valeur refuge», note Philippe Rubod. Même si les grosses prises de participation dans l’actionnariat de sociétés restent rares. «Peut-être qu’un jour, l’horlogerie de luxe intéressera les Qataris, qui ont le goût des belles choses autant que celui des beaux endroits», envisage Hadi el-Assaad.Pour l’heure, QIA est encore présente de manière importante dans un autre secteur: les matières premières. Avec 11% des parts, le fonds représente en effet le second actionnaire du géant minier Xstrata, basé en Suisse mais coté à la Bourse de Londres (qui appartient… à 20% aux Qataris, lire en page 36). Les Qataris ont dans ce cadre récemment fait parler d’eux, en posant leurs conditions à une fusion avec Glencore, ce qui retarde l’affaire. Le fonds demande davantage de titres Glencore que ce qui leur a été proposé. Depuis son entrée chez Xstrata, la baisse des cours des deux mastodontes lui a en effet fait perdre de l’argent. Or, les investisseurs qataris, quel que soit leur goût pour les trophées, cherchent avant tout des placements qui rapportent. 

 


 

Zurich

Cheikh sous enquête

Porter le nom de l’une des familles les plus fortunées du monde n’est gage ni d’honnêteté, ni de solvabilité. Ainsi le cheikh K. al-Thani* qui, selon son passeport, est l’un des «membres de la famille régnante» du Qatar fait-il actuellement l’objet d’une procédure judiciaire dans le canton de Zurich, a appris L’Hebdo. L’homme est sous le coup d’une plainte pénale pour fraude, falsification de documents et soustraction d’une chose mobilière – notamment. La justice zurichoise a confié le dossier à la police cantonale, qui mène depuis plusieurs semaines une enquête préliminaire. Une plainte civile doit également être déposée ces jours. En 2011, le cheikh et son acolyte – un homme d’affaires yéménite basé aux Emirats arabes unis – font leur entrée dans le capital de la société zurichoise Swiss Capital Holding (SCH) via la société mère Helvetic Capital Partners. Leur venue doit permettre à la société de réaliser de nouveaux investissements dans le secteur de l’aviation. Début 2012, SCH fait savoir qu’elle reprend la compagnie Air Poland – un rachat qui devait notamment permettre de développer des vols commerciaux entre Francfort et Kaboul. Mais les 10 millions d’euros (12 millions de francs) promis par le Qatari pour réaliser l’opération n’arriveront pas. Les chèques signés de sa main princière sont en bois, raconte un proche du dossier. Un défaut qui finit par clouer au sol la petite compagnie. Ce qui n’empêche pas l’homme et son bras droit de continuer à promettre des sommes astronomiques qu’ils ne sont pas à même de payer. Le 17 février dernier, ils signent au nom de Helvetic Capital Partners une promissory note (soit une promesse de paiement) en faveur d’une société californienne d’un montant de... 1 milliard d’euros. Le Qatari joue alors la carte de la famille royale pour crédibiliser la chose. «Moi, cheikh K. al-Thani, donne par la présente ma garantie personnelle en cas de défaut de paiement de cette promissory note par mon entreprise (...)», stipule ainsi le document.«Tout cela est absurde. La société n’a absolument pas les moyens de payer des montants pareils», commente une source proche du dossier. L’entreprise californienne censée toucher le milliard l’année prochaine n’est ainsi pas près d’en voir la couleur... «La Finma a été alertée de cette opération», poursuit le connaisseur. Une affaire que le surveillant des marchés financiers suisses refuse de commenter. L’histoire (qui implique également un ressortissant irakien et deux Zurichois) génère d’ailleurs davantage d’embarras que de commentaires. Le Département fédéral des affaires étrangères confirme avoir connaissance du cas mais refuse d’en dire quoi que ce soit. Si ce n’est que le Qatar ne l’a pas contacté à ce propos – sans dire si lui a contacté l’émirat. La représentation diplomatique qatarie n’a pour sa part pas été en mesure de répondre à nos questions. A noter que le cheikh et son bras droit sont également accusés d’avoir pris le contrôle de Helvetic Capital Partners par le biais d’une assemblée générale bidon au procès-verbal trafiqué.L’entourloupe ne serait pas la première du genre: en février, la presse britannique révélait qu’un autre membre de la famille Al-Thani avait laissé des chèques sans provision à un cinq-étoiles londonien, laissant derrière lui une ardoise de près de 1 million de francs.

 


 

France

Un partenaire trop peu discret

L’ex-URSS achetait du blé aux Etats-Unis, pourquoi la France, Etat laïque entre tous, ne s’approvisionnerait-elle pas en «dollars» qataris? Résultat: les Soviets ont viré capitalistes, la République, elle, finira islamique. Dans l’Hexagone en crise identitaire et financière, cette crainte, ce fantasme, alimente les forums. Le Front national, dont les déclarations traduisent des préoccupations excédant son périmètre électoral, d’ailleurs très variable, ne se prive pas d’alerter sur le sujet.Certes, le fonds souverain du Qatar (QIA) n’a pas vocation à renflouer les caisses déficitaires de l’Etat français, mais ses prises de participation, depuis deux ans, dans des fleurons de l’économie, avec droit de vote à la clé, en font un acteur actionnaire de premier plan. Veolia, Vinci, Total, Lagardère, les grands groupes se chauffent aux gazodollars qataris. Outre les multinationales, l’émirat investit dans l’hôtellerie de luxe et le sport. Le Martinez et le Majestic à Cannes, le Concorde-Lafayette et l’hôtel du Louvre à Paris, plus 35000 mètres carrés sur les Champs-Elysées, ainsi que des casinos – activité peu halal: il dépense sans compter. Par le truchement de sa filiale Qatar Sports Investments, il a racheté le PSG, le club de foot de la capitale, l’équipe Paris Handball (le Qatar organisera le championnat du monde de la discipline en 2015) et lancé une chaîne de télévision sportive payante, BeIN Sport, concurrençant Canal+ sur son terrain fétiche.Cette frénésie d’acquisitions repose sur des liens solides entre les deux pays, essentiellement énergétiques et militaires, l’armement du Qatar étant à 85% français. François Mitterrand a ouvert les voies de la coopération. Jacques Chirac, tout à ses amitiés avec le monde arabe sunnite, les a considérablement renforcées. Et Nicolas Sarkozy a reconduit en 2008 une convention fiscale datant de 1990, très avantageuse pour le partenaire qatari puisqu’elle l’exonère de l’impôt sur les plus-values immobilières en France. Ce cadeau valait remerciements à l’émirat pour sa précieuse contribution à la libération des infirmières bulgares, prisonnières de l’ex-dictateur libyen Kadhafi. Décidément francophile, le Qatar a choisi Paris pour siège européen de son fonds souverain si généreux et si vorace.Sans remettre en cause la convention fiscale mais soucieux de rompre avec l’image de relations fondées sur la seule «amitié», une tradition française au Moyen-Orient, François Hollande a reçu à l’Elysée, trois semaines après son élection, le premier ministre qatari, et non l’émir en personne, Hamad ben Khalifa al-Thani. Pour ne pas donner une tribune à l’extrême droite, il a enterré avant même qu’il ne voie le jour, un fonds d’investissement de l’émirat doté de 50 millions d’euros qui devait soutenir des projets menés par des habitants des banlieues françaises. Au grand dam de l’Association nationale des élus de la diversité (ANELD), à l’origine de ce fonds.Député socialiste de Seine-Saint-Denis, Razzy Hammadi, qui n’est pas membre de l’ANELD, dit n’avoir «rien vu dans cette initiative qui valide la thèse du communautarisme. Quand les Suédois ou les Américains entreprennent des actions dans les banlieues françaises, c’est normal, quand ce sont les Qataris, ça ne l’est pas, s’étonne-t-il. De toute façon, on n’empêchera pas le Qatar d’investir là où il veut.»Ce que la France demande à son ami de Doha, c’est une certaine discrétion. Qui paie ne doit pas ici commander. Ni faire le buzz médiatique au détriment d’une cohésion nationale déjà fragile. En mars, Nicolas Sarkozy avait appelé la chaîne Al Jazeera pour la prier de ne pas diffuser la vidéo des assassinats commis par Mohamed Merah.

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