01 La Chine fait basculer le monde. N’était-ce pas un bon investissement de reconnaître très vite, en 1950, le nouveau régime?
Avant et après la Seconde Guerre mondiale, le patronat suisse exerçait une pression intense sur le Conseil fédéral pour qu’il développe les relations avec la Chine – la Chine de Tchang Kaïchek. Il demandait même l’ouverture d’une représentation à Chongqing, où le généralissime s’était replié devant l’avance japonaise. N’obtenant rien, les milieux économiques avaient envoyé sur le terrain en été 1945 une mission de leur cru. La pression, cette fois, avait été suffisante. En novembre, une légation était ouverte à Nanjing. Le premier diplomate en poste, Henri de Torrenté, ne se faisait guère d’illusions. Dans le chaos chinois, il n’attendait pas de sa mission «des résultats immédiats». Cependant, ajoutait-il de manière fleurie, il fallait «préparer avec méthode les moyens d’aplanir les voies qui nous permettront, le jour venu, d’accéder plus aisément, sur le plan spirituel et matériel, à une Chine pacifiée».
Torrenté était un visionnaire. Mais la Chine que la Suisse envisageait s’est dérobée sous sa plume. Deux ans après, les armées nationalistes étaient en déroute. Et quand Mao a proclamé, le 1er octobre 1949 sur Tianan men, l’avènement du communisme dans tout le pays, plus aucun patron suisse ne faisait le forcing à Berne. Le chargé d’affaires resté à Nanjing, Jean-Pierre Jéquier, envoyait des messages apocalyptiques. Les communistes, écrivait-il, feront appel à la technique et au capital extérieurs «en misant sur la crainte qu’ont les étrangers de perdre ce qu’ils ont engagé en Chine»; ensuite, tout sera confisqué. Jéquier dénonçait «l’insolence, l’attitude grossièrement discourtoise » des vainqueurs, il voyait des «agents provocateurs» partout. Pourtant, ayant écouté d’autres diplomates plus posés, il n’envisageait pas d’autre issue que la reconnaissance du nouveau régime, puisque personne ne voulait lui «faire la guerre». Si on ne les reconnaît pas, ajoutait-il, les communistes «n’en deviendront que plus enragés».
Une semaine après la proclamation de Mao, le Conseil fédéral suivait l’avis de Jéquier, décision confirmée le 17 janvier 1950 par un télégramme de Max Petitpierre. Le gouvernement avait deux autres raisons d’agir ainsi: le sort des dizaines de missionnaires suisses encore en Chine, et le souvenir de la rupture désastreuse, en 1919, avec la Russie soviétique. D’un autre côté, en allant à Pékin, les Suisses ne voulaient pas se faire trop remarquer. Ils ont attendu que les Britanniques fassent le premier pas, puis quelques plus petits pays, et ils se sont glissés dans le peloton avec le Liechtenstein. Mao a d’abord snobé le Conseil fédéral: il voulait une vraie négociation. Les discussions ont traîné jusque à la fin de l’été. Entre-temps, la guerre avait éclaté en Corée. Malgré la présence d’un ambassadeur à Pékin, les missionnaires sont partis. Les échanges de toute nature se sont étiolés, et encore plus quand les Etats-Unis ont imposé des mesures d’embargo. La République populaire, vue de Suisse, était devenue pour longtemps un trou noir.
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