POLITIQUE
BON POUR LA TÊTE

ACTUALITÉ

ÉCONOMIE & FINANCE

SOCIÉTÉ

POLITIQUE

ÉCOLOGIE

RÉACTIONS

CULTURE

DOSSIERS

PERSONNALITÉS

ENTREPRISES

MIX & REMIX

GUIDES

FORMATION

INTERVIEWS

BLOGS

TV

IPAD


Béatrice Devènes

HOME > POLITIQUE >  Réduire la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article

Interview d'Urs Altermatt
«Suisses et Européens se ressemblent de plus en plus»

Par Michel Guillaume - Mis en ligne le 25.05.2011 à 13:32

C’est un intellectuel engagé, l’un des derniers en Suisse alémanique à prôner l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne (UE). Agé de 68 ans, Urs Altermatt signe un livre* sur leur évolution politique, économique et culturelle. Pour arriver à une conclusion décoiffante: jamais la Suisse et l’Europe n’ont été aussi proches l’une de l’autre!

Jamais la Suisse n’a été aussi eurosceptique alors qu’elle n’a jamais été si intégrée à l’Union européenne (UE), dont elle est devenue de facto un membre passif. N’est-ce pas un paradoxe?

Certainement, mais cela traduit aussi une normalisation du cas suisse. Partout en Europe, nous assistons à une montée de l’euroscepticisme. Les institutions européennes traversent une crise, c’est une réalité. Au point que lorsque je suis en Autriche par exemple (Urs Altermatt est membre du conseil de l’Université de Graz, ndlr), on commence à me féliciter d’être citoyen d’un pays non membre de l’UE… Ce qui est un peu gênant pour le pro-Européen que je suis!

«L’EUROPE A INSTAURÉ LA LIBRE CIRCULATION DES PERSONNES ET CRÉÉ SA PROPRE MONNAIE, COMME NOUS L’AVIONS FAIT EN 1850.»

De quoi l’UE souffre-t-elle?

Il lui manque désormais une nouvelle vision. L’Europe connaît la plus longue période de paix depuis plusieurs siècles et cette paix est devenue une évidence pour les jeunes générations. Désormais, l’UE est trop dominée par des technocrates. Elle n’a plus de grandes personnalités – comme Schuman, Adenauer, De Gasperi à sa création, puis Kohl, Mitterrand et Delors – capables de lui insuffler un nouveau dynamisme.

De son côté, l’Europe n’a jamais été aussi indifférente à la Suisse. Vrai?

Non, je constate plutôt l’inverse. Dans la construction du projet européen, la Suisse n’a jamais joué de rôle. Dans les années 90, après la votation sur l’Espace économique européen (EEE), l’UE n’a pas compris notre décision. Mais depuis la crise financière de 2008, je décèle un regain d’intérêt pour le cas suisse, qui est devenu un laboratoire intéressant de par sa démocratie directe et sa politique financière, qu’on nous envie beaucoup en Allemagne.

Le résultat de certaines votations, comme celle sur les minarets, jouent un rôle de système d’alarme pour les Européens. Ceux-ci – par exemple le président français Nicolas Sarkozy – ne nous ont pas critiqués, parce qu’ils savent que le résultat aurait été le même chez eux.

Pourquoi dites-vous que la Suisse a besoind’une nouvelle lecture de son histoire?

Jusqu’en 1989, jusqu’à la chute du communisme, notre perception de l’histoire a été dominée par l’expérience des deux guerres mondiales, lors desquelles les Suisses ont développé leur mentalité du réduit. Nous avons besoin d’une nouvelle lecture de l’histoire tenant aussi compte de l’ouverture dont nous avons toujours fait preuve, sur le plan économique, mais aussi dans l’accueil des immigrés qui ont contribué à notre prospérité comme les Nestlé, Brown, Boveri ou Hayek.

Oublions un peu la Suisse hérisson pour mettre en exergue la Suisse terre d’asile qui a accueilli plusieurs vagues de réfugiés et la place économique qui a attiré tant de jeunes talents. Le conseiller fédéral Max Petitpierre a ainsi toujours voulu faire rimer la neutralité avec la solidarité.

La Suisse est-elle encore ce «Sonderfall» en Europe qui s’est cristallisé au XIXe siècle, avec un Etat pluriculturel et des instruments de démocratie directe?

La Suisse s’est «européanisée» et en même temps l’UE s’est «helvétisée» depuis la fin de la guerre. Nous nous ressemblons de plus en plus. Politiquement, économiquement et culturellement.

Vraiment? L’Europe ne nous a jamais paru si étrangère!

C’est pourtant le contraire qui est vrai! La Suisse n’est plus cet îlot de démocratie et de paix sur le continent comme avant la Seconde Guerre mondiale. L’Europe s’est démocratisée en plusieurs vagues. Economiquement, elle est aussi plus prospère qu’en 1989 lors de la chute du mur de Berlin. Sur le plan historique, elle évolue comme la Suisse moderne au XIXe siècle. Elle a instauré la libre circulation des personnes et créé sa propre monnaie, comme nous l’avions fait en 1850. Ces parallèles sont frappants!

Vu de Suisse, cette évolution paraît bien laborieuse.

Peut-être, mais le fait est que l’UE n’est plus ce colosse composé avant tout de grandes nations comme la France, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne, à côté desquelles notre pays paraissait tout petit. Depuis son élargissement aux pays d’Europe centrale et de l’Est, sa géographie est devenue beaucoup plus suisse, avec une douzaine de pays sur 27 qui sont désormais plus petits que le nôtre. C’est un ensemble dans lequel il faut trouver des alliances.

La Suisse a-t-elle un problème d’identité avec un fossé qui se creuse entre les villes et les campagnes?

Oui et non. Lorsqu’on voyage en Europe, on s’aperçoit que la Suisse est avant tout une grande agglomération de Genève à Saint-Gall. Les eurosceptiques de la campagne sont contre l’UE pour des raisons idéologiques, tenant surtout à la préservation de notre souveraineté et de notre neutralité.

Mais il y a de plus en plus d’eurosceptiques urbains qui le sont pour des motifs matériels, comme la pression qu’exerce le marché libéralisé du travail sur les salaires ou la pénurie de logements qui fait grimper les loyers. La Suisse s’est globalisée, ce qui a produit de la richesse, mais la classe moyenne s’inquiète car elle ne profite presque pas de cette globalisation.

La Suisse réelle d’aujourd’hui, c’est plutôt celle de l’écrivain Melinda Nadj Abonji ou celle de Toni Brunner?

Ce sont deux côtés de la même médaille. Représentante d’une minorité hongroise en Serbie avant que sa famille n’arrive dans le canton de Zurich, Melinda Nadj Abonji est un magnifique exemple d’intégration dans une Suisse de plus en plus métissée. Quant à Toni Brunner, le président de l’UDC symbolise cette Suisse qui se considère toujours comme une forteresse dont il faut protéger des valeurs sacro-saintes comme l’indépendance et la neutralité.

Que s’est-il passé pour que la Suisse devienne si blochérienne?

La votation sur l’EEE en 1992 a constitué une rupture. C’est grâce à elle que l’UDC a pu connaître une ascension si rapide. Elle a capitalisé sur les peurs face à ce qu’elle considère comme un empire. Après la chute du communisme, elle a fait de l’UE sa nouvelle image de l’ennemi à combattre. Et elle a aspiré l’extrême droite xénophobe, l’électorat le plus conservateur du PLR et du PDC, ainsi que les travailleurs qui votaient PS.

L’UDC semble de plus en plus s’inspirer du Tea Party aux Etats-Unis?

Tous deux sont l’expression d’un même sentiment de peur face à la classe politique, que ce soit à Washington, Berne ou Bruxelles. L’UDC fait penser à un mouvement qui a réussi à se donner les solides structures d’un parti, avec Christoph Blocher comme leader. Dans les années 70, James Schwarzenbach avait déjà joué avec les mêmes peurs, mais à cette époque, la xénophobie n’était pas convenable. Elle l’est devenue lorsque l’UDC l’a amalgamée au débat européen.

La Suisse romande est-elle moins captive de la fascination blochérienne?

Oui, clairement, même si elle est devenue elle aussi plus eurosceptique. J’y constate moins de peurs face à l’étranger, peut-être parce que presque tous les cantons romands sont frontaliers. Je note aussi qu’aucun des proches de Christoph Blocher n’est francophone.

Le blochérisme, ce mélange de conservatisme politique et de libéralisme, vat- il survivre à son créateur?

Maintenant, je crois que oui. Christoph Blocher a fait de l’UDC un parti très bien organisé et dirigé presque uniquement par des gens de sa garde rapprochée.

Certains des acquis de l’UE traversent une grave crise, comme Schengen et la monnaie unique. Comment pouvezvous encore prôner l’adhésion à l’UE?

En ce moment, nous n’aurions aucune chance en votation populaire. Mais on sait que l’histoire peut soudain s’accélérer. Sur la participation de la Suisse à l’ONU, le peuple a changé d’avis en seize ans. Je n’espère surtout pas qu’il y ait une grosse crise nous contraignant à adhérer. Je souhaite donc un débat factuel et dépassionné. Le pire serait que les partis érigent cette question en tabou en s’imposant une interdiction de penser. Il serait temps que ce débat décolle vraiment après les élections fédérales.

* «Die Schweiz in Europa». Par Urs Altermatt. Paru en allemand aux Editions Huber, 180 p.


Profil

Urs Altermatt

1942 Naissance à Biberist (SO).
1970 Doctorat en histoire et en sociologie.
1980 Professeur à l’Université de Fribourg, souvent invité à l’étranger (par exemple à Harvard).
1993 Auteur d’un dictionnaire biographique des conseillers fédéraux (Ed. Cabédita).
2003 Recteur de l’Université de Fribourg (jusqu’en 2007).



Dossier 'Canton du Valais'
TOURISME CITOYEN. Venthône, un village valaisan qui a du talent (30.11.2011)
Immobilier. Valais: Les méfaits de la cherté (06.09.2011)
Blogtrotters. Chez les «vrais» Suisses (20.07.2011)
Spécial Eté 2011. Valais : Les p’tits coins de paradis (06.07.2011)
Meubles. Ikea souhaite ouvrir en valais (27.04.2011)
Presse. Hersant, un diable sur la muraille? (20.04.2011)
Valais. Rififi à Finhaut (06.04.2011)
Dossier spécial Immobilier. Valais: Au pays des propriétaires (23.03.2011)
Jackpot. Ce que Finhaut fait de ses millions (23.02.2011)
Dossier spécial Impôts. Valais: Le royaume des parents heureux (26.01.2011)
Palmarès des Députés romands à Berne. Valais : Le recul du réflexe identitaire (08.12.2010)

Dossier 'Politique européenne'
MIEUX COMPRENDRE. «Angela Merkel est obligée de dicter les règles» (30.11.2011)
Interview de Frank A. Meyer. "La Suisse a un problème de culture politique" (16.11.2011)
Interview de Dick Marty. "Le sensationnalisme prime sur le travail sérieux" (06.09.2011)
Crise de la dette. C’est long, une crise (10.08.2011)
Migration. La forteresse Europe (20.04.2011)
Politique européenne. Michel Barnier : "Avec la Suisse nous sommes très patients et très déterminés" (02.02.2011)
Les déplacements dans le monde. Les migrations au cœur de la politique internationale (22.12.2010)
A droite toute. La déconfiture des gauches européennes (15.12.2010)
Suisse-UE. Trois ans de blocage en vue (24.11.2010)
Epargne retraite labellisée. Eric Helderlé : "La mobilité est mal prise en compte par les systèmes de retraite" (03.11.2010)
Thomas Cottier. "Souvent Bruxelles ignore tout simplement la Suisse" (18.08.2010)



Tags: Urs Altermatt, Europe, Suisse, libre circulation,

Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace   Aller en haut de page Haut de page

Réaction de dup
le 29.05.2011 à 10:59
On a dit NON ,NON,et NON !!!!! ...
 



Inscrivez-vous à notre newsletter afin de recevoir en primeur le sommaire de la semaine ainsi que nos offres spéciales.


POLITIQUE
Le comité de l'initiative de Franz Weber critique son application
L'application de l'initiative sur les résidences secondaires pose problème (archives) Keystone
Le comité de l'initiative Franz Weber sur les résidences secondaires ne veut pas que des logements existants puissent être vendus...
POLITIQUE
Bankia: le nouveau président défend l'équipe qui l'a précédé
La banque espagnole Bankia, a demandé un pr^et de 19 milliards d'euros (archives)  Keystone
Le nouveau président du groupe espagnol Bankia, Jose Ignacio Goirigolzarri, qui a sollicité vendredi une aide record de 19 milliards...
POLITIQUE
L'Azerbaïdjan accueille l'Eurovision sur fond d'interpellations
Une opposante arr^etée par la police devant le Palais de Cristal (archives) Keystone
L'Azerbaïdjan se préparait samedi pour la finale de l'Eurovision dans la capitale. Bakou a mis les bouchées doubles pour montrer...
POLITIQUE
Près de 2000 protestants à la loi spéciale à Montréal
Les manifestants protestent contre une nouvelle loi liberticide notamment (archives) Keystone
Une pluie battante n'a pas réfréné la motivation des opposants à la hausse des frais de scolarité et à la...
POLITIQUE
Syrie: les rebelles se désengagent du plan Annan sauf si l'ONU agit
Un enfant blessé évacué à Alep (image tirée d'une vidéo amateur diffusée par Shaam News Network) Keystone
L'Armée syrienne libre (ASL), essentiellement constituée de déserteurs, a estimé samedi n'être plus tenue par son engagement au plan de...


POLITIQUE
 Réseau de John Dupraz: Toujours en campagnes
66 ANS Ancien conseiller national, Agro-Star 2011. Martin Ruetschi / Keystone
A 66 ans, le radical John Dupraz s’est certes défait de tous ses mandats politiques, mais n’a pas pour autant...
POLITIQUE
 Affaire DSK : Acte manqué scandale réussi
AMOUR ET POLITIQUE Dominique Strauss-Kahn avec sa femme Anne Sinclair, épousée en 1991, descendant les marches du Sénat à Paris l’an dernier. Charles Platiau / Reuters
Est-ce là simple grivoiserie? Ou un intérêt pour les alcôves politiques, ou encore une fascination de voyeur globalisé, un choc...
POLITIQUE
 Affaire DSK : Anne, ma sœur Anne, n’as-tu rien vu venir?
Anne, ma sœur Anne, n’as-tu rien vu venir? Tu savais qu’il aimait les femmes beaucoup, passionnément, à la folie. Qu’il...
POLITIQUE
 Viens, mignonne, allons boire un verre aux «chandelles»
«Après vous...» «Je n’en ferai rien...» «Comme il vous plaira...» Des manières de salon accompagnent les rapports intimes dans cette...
POLITIQUE
 Gaza: La flottille II aura des Suisses à bord
L’ambiance est frénétique ces jours-ci dans le bureau de l’association genevoise Droit pour tous. L’ONG fait en effet partie des...
POLITIQUE
 Sami Kanaan, l’inconnu préféré des genevois
 Eddy Mottaz
Il a beau dire, il a beau faire, Sami Kanaan n’a pas grand-chose d’un Genevois. Il ne râle pas, il propose...
POLITIQUE
 Le réveil de la jeunesse espagnole
ASSEZ! Puerta del Sol, des milliers de manifestants crient leur colère contre la classe politique, le chômage et les retombées de la crise. Les réseaux sociaux et les sites internet improvisés ont cristallisé en quelques jours les envies et les besoins de parler. Virginie Clavières / Fedephoto
Il en a fallu du temps pour que les médias du monde commencent à s’intéresser à la Porte du Soleil...
POLITIQUE
 Immigration : Cinq idées reçues à démonter
 Gaetan Bally / Keystone
A suivre les feuilletons de la politique suisse, on pourrait croire qu’elle se résume à ce seul refrain: immigration. Plus...
POLITIQUE
 Sexe et pouvoir : Berne n'est pas Paris
La Suisse n’est pas la France. Plus dilué, le pouvoir y est moins grandiloquent, moins attirant. Il fait moins tourner...
POLITIQUE
 À Isabelle Chassot
Ma chère Isabelle, Ainsi, tu règnes depuis cinq ans sur ce gouvernement d’assemblée, qui s’efforce laborieusement d’introduire un minimum de coordination...
12