C’est un intellectuel engagé, l’un des derniers en Suisse alémanique à prôner l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne (UE). Agé de 68 ans, Urs Altermatt signe un livre* sur leur évolution politique, économique et culturelle. Pour arriver à une conclusion décoiffante: jamais la Suisse et l’Europe n’ont été aussi proches l’une de l’autre!
Jamais la Suisse n’a été aussi eurosceptique alors qu’elle n’a jamais été si intégrée à l’Union européenne (UE), dont elle est devenue de facto un membre passif. N’est-ce pas un paradoxe?
Certainement, mais cela traduit aussi une normalisation du cas suisse. Partout en Europe, nous assistons à une montée de l’euroscepticisme. Les institutions européennes traversent une crise, c’est une réalité. Au point que lorsque je suis en Autriche par exemple (Urs Altermatt est membre du conseil de l’Université de Graz, ndlr), on commence à me féliciter d’être citoyen d’un pays non membre de l’UE… Ce qui est un peu gênant pour le pro-Européen que je suis!
«L’EUROPE A INSTAURÉ LA LIBRE CIRCULATION DES PERSONNES ET CRÉÉ SA PROPRE MONNAIE, COMME NOUS L’AVIONS FAIT EN 1850.»
De quoi l’UE souffre-t-elle?
Il lui manque désormais une nouvelle vision. L’Europe connaît la plus longue période de paix depuis plusieurs siècles et cette paix est devenue une évidence pour les jeunes générations. Désormais, l’UE est trop dominée par des technocrates. Elle n’a plus de grandes personnalités – comme Schuman, Adenauer, De Gasperi à sa création, puis Kohl, Mitterrand et Delors – capables de lui insuffler un nouveau dynamisme.
De son côté, l’Europe n’a jamais été aussi indifférente à la Suisse. Vrai?
Non, je constate plutôt l’inverse. Dans la construction du projet européen, la Suisse n’a jamais joué de rôle. Dans les années 90, après la votation sur l’Espace économique européen (EEE), l’UE n’a pas compris notre décision. Mais depuis la crise financière de 2008, je décèle un regain d’intérêt pour le cas suisse, qui est devenu un laboratoire intéressant de par sa démocratie directe et sa politique financière, qu’on nous envie beaucoup en Allemagne.
Le résultat de certaines votations, comme celle sur les minarets, jouent un rôle de système d’alarme pour les Européens. Ceux-ci – par exemple le président français Nicolas Sarkozy – ne nous ont pas critiqués, parce qu’ils savent que le résultat aurait été le même chez eux.
Pourquoi dites-vous que la Suisse a besoind’une nouvelle lecture de son histoire?
Jusqu’en 1989, jusqu’à la chute du communisme, notre perception de l’histoire a été dominée par l’expérience des deux guerres mondiales, lors desquelles les Suisses ont développé leur mentalité du réduit. Nous avons besoin d’une nouvelle lecture de l’histoire tenant aussi compte de l’ouverture dont nous avons toujours fait preuve, sur le plan économique, mais aussi dans l’accueil des immigrés qui ont contribué à notre prospérité comme les Nestlé, Brown, Boveri ou Hayek.
Oublions un peu la Suisse hérisson pour mettre en exergue la Suisse terre d’asile qui a accueilli plusieurs vagues de réfugiés et la place économique qui a attiré tant de jeunes talents. Le conseiller fédéral Max Petitpierre a ainsi toujours voulu faire rimer la neutralité avec la solidarité.
La Suisse est-elle encore ce «Sonderfall» en Europe qui s’est cristallisé au XIXe siècle, avec un Etat pluriculturel et des instruments de démocratie directe?
La Suisse s’est «européanisée» et en même temps l’UE s’est «helvétisée» depuis la fin de la guerre. Nous nous ressemblons de plus en plus. Politiquement, économiquement et culturellement.
Vraiment? L’Europe ne nous a jamais paru si étrangère!
C’est pourtant le contraire qui est vrai! La Suisse n’est plus cet îlot de démocratie et de paix sur le continent comme avant la Seconde Guerre mondiale. L’Europe s’est démocratisée en plusieurs vagues. Economiquement, elle est aussi plus prospère qu’en 1989 lors de la chute du mur de Berlin. Sur le plan historique, elle évolue comme la Suisse moderne au XIXe siècle. Elle a instauré la libre circulation des personnes et créé sa propre monnaie, comme nous l’avions fait en 1850. Ces parallèles sont frappants!
Vu de Suisse, cette évolution paraît bien laborieuse.
Peut-être, mais le fait est que l’UE n’est plus ce colosse composé avant tout de grandes nations comme la France, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne, à côté desquelles notre pays paraissait tout petit. Depuis son élargissement aux pays d’Europe centrale et de l’Est, sa géographie est devenue beaucoup plus suisse, avec une douzaine de pays sur 27 qui sont désormais plus petits que le nôtre. C’est un ensemble dans lequel il faut trouver des alliances.
La Suisse a-t-elle un problème d’identité avec un fossé qui se creuse entre les villes et les campagnes?
Oui et non. Lorsqu’on voyage en Europe, on s’aperçoit que la Suisse est avant tout une grande agglomération de Genève à Saint-Gall. Les eurosceptiques de la campagne sont contre l’UE pour des raisons idéologiques, tenant surtout à la préservation de notre souveraineté et de notre neutralité.
Mais il y a de plus en plus d’eurosceptiques urbains qui le sont pour des motifs matériels, comme la pression qu’exerce le marché libéralisé du travail sur les salaires ou la pénurie de logements qui fait grimper les loyers. La Suisse s’est globalisée, ce qui a produit de la richesse, mais la classe moyenne s’inquiète car elle ne profite presque pas de cette globalisation.
La Suisse réelle d’aujourd’hui, c’est plutôt celle de l’écrivain Melinda Nadj Abonji ou celle de Toni Brunner?
Ce sont deux côtés de la même médaille. Représentante d’une minorité hongroise en Serbie avant que sa famille n’arrive dans le canton de Zurich, Melinda Nadj Abonji est un magnifique exemple d’intégration dans une Suisse de plus en plus métissée. Quant à Toni Brunner, le président de l’UDC symbolise cette Suisse qui se considère toujours comme une forteresse dont il faut protéger des valeurs sacro-saintes comme l’indépendance et la neutralité.
Que s’est-il passé pour que la Suisse devienne si blochérienne?
La votation sur l’EEE en 1992 a constitué une rupture. C’est grâce à elle que l’UDC a pu connaître une ascension si rapide. Elle a capitalisé sur les peurs face à ce qu’elle considère comme un empire. Après la chute du communisme, elle a fait de l’UE sa nouvelle image de l’ennemi à combattre. Et elle a aspiré l’extrême droite xénophobe, l’électorat le plus conservateur du PLR et du PDC, ainsi que les travailleurs qui votaient PS.
L’UDC semble de plus en plus s’inspirer du Tea Party aux Etats-Unis?
Tous deux sont l’expression d’un même sentiment de peur face à la classe politique, que ce soit à Washington, Berne ou Bruxelles. L’UDC fait penser à un mouvement qui a réussi à se donner les solides structures d’un parti, avec Christoph Blocher comme leader. Dans les années 70, James Schwarzenbach avait déjà joué avec les mêmes peurs, mais à cette époque, la xénophobie n’était pas convenable. Elle l’est devenue lorsque l’UDC l’a amalgamée au débat européen.
La Suisse romande est-elle moins captive de la fascination blochérienne?
Oui, clairement, même si elle est devenue elle aussi plus eurosceptique. J’y constate moins de peurs face à l’étranger, peut-être parce que presque tous les cantons romands sont frontaliers. Je note aussi qu’aucun des proches de Christoph Blocher n’est francophone.
Le blochérisme, ce mélange de conservatisme politique et de libéralisme, vat- il survivre à son créateur?
Maintenant, je crois que oui. Christoph Blocher a fait de l’UDC un parti très bien organisé et dirigé presque uniquement par des gens de sa garde rapprochée.
Certains des acquis de l’UE traversent une grave crise, comme Schengen et la monnaie unique. Comment pouvezvous encore prôner l’adhésion à l’UE?
En ce moment, nous n’aurions aucune chance en votation populaire. Mais on sait que l’histoire peut soudain s’accélérer. Sur la participation de la Suisse à l’ONU, le peuple a changé d’avis en seize ans. Je n’espère surtout pas qu’il y ait une grosse crise nous contraignant à adhérer. Je souhaite donc un débat factuel et dépassionné. Le pire serait que les partis érigent cette question en tabou en s’imposant une interdiction de penser. Il serait temps que ce débat décolle vraiment après les élections fédérales.
* «Die Schweiz in Europa». Par Urs Altermatt. Paru en allemand aux Editions Huber, 180 p.
Profil
Urs Altermatt
1942 Naissance à Biberist (SO). 1970 Doctorat en histoire et en sociologie. 1980 Professeur à l’Université de Fribourg, souvent invité à l’étranger (par exemple à Harvard). 1993 Auteur d’un dictionnaire biographique des conseillers fédéraux (Ed. Cabédita). 2003 Recteur de l’Université de Fribourg (jusqu’en 2007).
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