CINEMA
Superhéros hors la loi

Par Julien Burri - Mis en ligne le 04.07.2012 à 13:02

Spider-Man et Batman reviennent au cinéma. Pour combattre leur peur du déclin, les Etats-Unis revisitent la légende dorée de leurs superhéros.

Spider-Man revient tisser sa toile, avec The Amazing Spider-Man. Quant à Batman, son retour se fera dans The Dark Knight Rise, la sortie la plus attendue de juillet. Après le colossal succès cette année de The Avengers (en passe de devenir le deuxième film le plus rentable de l’histoire, derrière Avatar), les superhéros continuent d’occuper les écrans. L’Amérique soigne sa mythologie et revient aux origines. Car ce que le dernier volet de Spider-Man met en scène, c’est la naissance et l’apprentissage tâtonnant d’un héros maous costaud. Et qu’importe si cela a déjà été fait par la trilogie de Sam Raimi, sortie entre 2002 et 2007.

Morale affûtée. En souterrain, le film interroge l’idée de justice. Ce n’est pas parce que nous avons affaire à une production industrielle populaire en 3D que le film n’insuffle pas une morale affûtée, même entre deux popcorns et une gorgée de soda. Spider-Man, ado probablement puceau, se demande si, pour rendre justice, il faut parfois faire fi des lois et de la police. «Le superhéros a toujours fonctionné un peu comme un hors-la-loi, à part Captain America, qui est un bon petit soldat créé par l’Etat», explique Gianni Haver, professeur en sociologie à l’Université de Lausanne, (qui donnera un cours sur la représentation des superhéros américains à l’EPFL dès le semestre prochain). «Le gouvernement est jugé trop lent, pas assez efficace. Pour le néolibéralisme, il est l’obstacle.» A mieux y regarder, nos demi-dieux en combi zentai ressemblent à des criminels. «Ils agissent la nuit, portent des masques et ont une double identité.» Autrement dit, pour vaincre, il faut outrepasser la loi. On peut y voir un parallèle avec la politique américaine: assassinat de Ben Laden (sans passer par la case tribunal), guerre d’Irak de 2003 (lancée sans l’aval de l’ONU). Le gendarme du monde est au-dessus des lois.

Cela fait longtemps que les superhéros ont quitté les séries B pour investir le cinéma de catégorie A (dès le Superman de Richard Donner en 1978). Et cela fait une dizaine d’années qu’on montre leurs conflits intérieurs, leurs douleurs, leur dilemme. Depuis qu’ils ont élargi l’âge de leur public, ils ont pris de l’épaisseur et ressemblent à des héros shakespeariens (se demandant: «Etre ou ne pas être Batman?»). Même si le dernier film du genre vise d’abord les ados, on y retrouve le même modèle: le surhomme reste humain grâce à ses souffrances. Ce sont elles, ainsi que l’amour, qui le maintiennent en lien avec la société des mortels. Oui, le superhéros souffre. «A son image, c’est-à-dire de manière hyperbolique! poursuit Gianni Haver, son corps est torturé. Fini les aventures où Superman réglait leur compte à des malfrats sans se faire une égratignure. Les superhéros doivent maintenant battre des superméchants, et il leur arrive de mourir (pour renaître ensuite, certes, comme Superman). Comme ils sont invulnérables, leur souffrance n’a pas de fin. Ce sont quasiment des martyrs christiques.»

Peur de la faiblesse. Les héros des comics ont connu leur âge d’or pendant la Seconde Guerre mondiale. Leur âge d’or cinématographique se déroule en ce moment même. Ce n’est pas un hasard. Gianni Haver y voit «le signe d’un Etat qui se pose des questions sur sa puissance. Les Etats-Unis sont terriblement endettés, et de nombreux citoyens vivent dans la pauvreté. La puissance économique, ce n’est plus eux, c’est la Chine. Ils restent la première puissance de frappe militaire, mais jusqu’à quand?» La mise en scène du dépassement des capacités humaines trahit une peur de la faiblesse. De l’infériorité. Les superhéros sont des fétiches plantés de clous, qui ont pour mission de nous protéger de nos peurs. Leur mission devient de plus en plus dangereuse.

«The Amazing Spider-Man». De Mark Webb. Avec Andrew Garfield, Emma Stone, Rhys Ifans. états-Unis, 2 h 16.
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