Pas facile de définir le chalet! En interrogeant le mot lui-même, on se rend vite compte qu’il désigne aujourd’hui tout et n’importe quoi, depuis de minuscules abris blottis dans un paysage sauvage jusqu’aux paquebots d’habitation en béton plaqué bois échoués au cœur d’un village hypertouristique, en passant par des constructions résolument contemporaines qui réinterprètent le thème avec plus ou moins de bonheur.
«LE CHALET EST UN ARCHÉTYPE AUQUEL ON NE TOUCHE PAS IMPUNÉMENT.» Bernard Delefortrie du bureau Geninasca Delefortrie SA à Neuchâtel
Ajoutez à cela que ce genre architectural ne laisse personne indifférent. Certains le chérissent, d’autres l’abhorrent, stigmatisant son aspect kitsch et ses relents nationalistes. Le chalet en altitude, comme la villa en plaine, représente en outre le cauchemar de tous ceux qui, soucieux de développement durable, luttent contre le grignotage du territoire.
En ce début de XXIe siècle, en Suisse, il reste néanmoins plus que jamais indissociable de la notion de loisirs et de vacances à la montagne.
Pour appréhender la réalité du chalet, il faut tordre le cou à certains clichés. Premier constat, il n’est pas typiquement helvétique. Et il n’est même pas spécifique aux pays de l’arc alpin. A lire deux ouvrages récents qui lui sont consacrés, on en trouve aussi en Norvège, en Espagne, au Canada et jusqu’au Japon et en Australie.
Mettant l’accent sur la décoration intérieure autant que sur l’architecture proprement dite, Nouveaux chalets de montagne et Chalet, architecture + design nous laissent toutefois sur notre faim, laissant planer un certain flou sur ce qui fait le chalet d’aujourd’hui.
Qu’est-ce qu’un chalet? Paradoxalement, pour aller plus loin, un retour en arrière s’impose. Car l’histoire du chalet «dit suisse» est aussi passionnante que complexe. Au départ, le terme désigne «des constructions rurales édifiées sur des défrichements isolés ou sur des pâturages de moyenne et haute altitude» (Dictionnaire historique de la Suisse).
Le mot lui-même – dont les premières apparitions datent du XIVe siècle – serait originaire de Suisse romande et dérivé d’une base préromane, «cala» signifiant un lieu abrité. Au milieu du XVIIIe siècle, Rousseau avec La nouvelle Héloïse lui donne une aura romantique et lui fait franchir les frontières. Le chalet devient le refuge des amants, le symbole de la simplicité et de l’harmonie avec la nature.
Il en existe de très nombreux types. Peu à peu, toutefois, cette diversité formelle disparaît au profit d’une sorte de modèle stéréotypé renvoyant à une prétendue pureté originelle largement idéalisée. Porté par l’engouement pour le beau pittoresque, ce chalet en madriers, souvent très orné, s’en va coloniser les jardins des résidences aristocratiques européennes et les stations balnéaires.
Paradoxalement, ce sont alors les «architectes anglais et prussiens qui donnent au chalet suisse ses lettres de noblesse académiques», relève l’historien de l’architecture Jacques Gubler, grand spécialiste du sujet. «Sur le plan international, écrit-il également, le “style suisse” ne représente que l’un des nombreux articles du vaste catalogue stylistique mis en œuvre au XIXe siècle.»
Résultat d’une opération de montage et d’ajustage, propice à la préfabrication, le chalet s’avère, il est vrai, un produit facile à transporter. Charles Dickens lui-même en possédait un dans sa propriété de Gad’s Hill, offert par un admirateur qui le lui avait envoyé de Paris en 94 morceaux.
«LES ARCHITECTES ANGLAIS ET PRUSSIENS ONT DONNÉ AU CHALET SUISSE SES LETTRES DE NOBLESSE ACADÉMIQUES.» Jacques Gubler, historien de l’architecture
Le «Swiss Style» n’a rien d’helvétique? Peu importe. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, on rapatrie l’image du chalet pour en faire un symbole national, l’emblème même de l’architecture suisse.
Avec leur célèbre «Village suisse», l’Exposition nationale de Genève en 1896, puis l’Exposition universelle de Paris en 1900 vont servir de plateforme idéale à la propagation de cette image du chalet comme lieu de mémoire et concentré des valeurs helvétiques (la nature, la montagne, la ruralité, le folklore, les traditions communautaires, la famille).
Un processus qui, écrit Albert Lévy dans Le chalet dans tous ses états, «trouvera son aboutissement final avec Ballenberg (1978) où le chalet sera définitivement muséifié et archivé».
Le chalet contemporain. Un siècle plus tard, le chalet façon Heidi n’a rien perdu de sa séduction aux yeux des promoteurs et des nostalgiques d’un âge d’or de pacotille. Heureusement, le genre a aussi trouvé chez les architectes contemporains de nouveaux et talentueux interprètes.
L’an dernier, on en découvrait un très bel exemple parmi les projets primés par la Deuxième Distinction romande d’architecture (DRA II). Aux Diablerets, le Genevois Charles Pictet avait revisité avec subtilité la tradition constructive locale, en structurant notamment les espaces intérieurs autour d’un noyau en béton fonctionnant comme les anciennes bornes.
Cet exemple n’est pas le seul. En Suisse romande, plusieurs bureaux réputés ont un ou deux chalets à leur actif, voire bien davantage. «La demande est extrêmement forte, confirme Patrick Devanthéry de l’agence genevoise dl-a Devanthéry & Lamunière architectes. Et parfois pour de très grands objets.»
Il est vrai qu’il existe des zones dites «chalet» dans lesquelles on ne peut pratiquement construire que… des chalets, avec des règlements qui, tout en variant énormément selon les communes, imposent en gros un certain pourcentage de bois, un socle en pierre (parfois autorisé en maçonnerie), un toit à deux pans avec un certain type de couverture, et souvent un avant-toit.
Tout cela ne fait pas encore une définition, la définition de ce que serait le chalet au XXIe siècle. «On en a réalisé plusieurs, et on cherche toujours, répond Geneviève Bonnard du bureau Bonnard Woeffray actif à Monthey.
Disons qu’il s’agit de constructions adaptées à un climat de montagne, mais qui prennent en compte les nouvelles technologies et les besoins actuels. Notamment en ce qui concerne la lumière et la vue puisqu’on possède aujourd’hui de bien meilleures façons d’isoler qu’autrefois.
On travaille beaucoup sur la topographie, sur la volumétrie et les proportions. Mais le principal défi consiste à surfer avec des règlements parfois absurdes quand, par exemple, ils imposent la présence systématique de fausses coches d’angles alors même que l’on ne construit plus aujourd’hui en madriers mais avec une technologie d’ossature.»
Ces règlements – qui souvent ne correspondent à aucune vérité historique – et les confrontations avec ceux qui les font appliquer (les commissions d’urbanisme) font aussi les cauchemars de ses collègues. Sans parler des voisins qui, eux aussi, entendent imposer leur esthétique.
«Le chalet est un archétype auquel on ne touche pas impunément», résume Bernard Delefortrie du bureau Geninasca Delefortrie SA à Neuchâtel. De guerre lasse, l’architecte a dû accepter de modifier le sens des planches d’une barrière alors que «c’était faux par rapport au projet» et qu’il n’existait officiellement aucune prescription en la matière.
Structure à l’origine légère et transportable, le chalet a donc bien perdu de son insouciance et de sa liberté. Pour les retrouver, il faut prendre un peu de hauteur. «A partir de 2000 mètres, on est beaucoup moins réglementé», se réjouit Geneviève Bonnard.
Une des raisons pour lesquelles les nouvelles cabanes – à l’image de la fameuse cabane du Mont-Rose publiée dans le monde entier – sont souvent architecturalement beaucoup plus audacieuses que les chalets. Sans parler des passionnants défis techniques que représente le pari de construire à de telles altitudes. Mais cela, bien sûr, c’est une autre histoire.
A lire :
«Nouveaux chalets de montagne». De Noëlle Bittner. Hoëbeke (2011), 167 p.
«Chalet, architecture + design». De Michelle Galindo. Braun (2011), 303 p.
«Le chalet dans tous ses états, la construction de l’imaginaire helvétique», ouvrage collectif sous la direction de Serge Desarnaulds. Georg Editeur, 1999 (épuisé), 225 p.
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