C'est un peu comme si elles réalisaient enfin qu'elles possédaient un joyau. Comme si les villes, la nature et les lacs avaient d'un coup pris rendez-vous. Les projets et réalisations au bord de l'eau jaillissent de toute part: à Genève, Montreux, Boudry, Yverdon mais aussi Neuchâtel, Bienne ou Préverenges. A ces aménagements au long cours vient encore se greffer aujourd'hui un autre phénomène, saisonnier celui-ci: les plages urbaines qui, depuis le lancement de Paris-plage en 2002, puis dans les grandes villes européennes comme Lyon, Berlin, Bruxelles, Hambourg, Budapest, Bâle ou Zurich, fleurissent désormais en Suisse romande. Après Delémont qui s'y était frotté voici trois ans, la vague a atteint Vevey, Lausanne, Carouge, et... Crans-Montana! Elle n'est pas près de faiblir. Trois autres villes romandes seraient déjà en discussion pour offrir elles aussi leur plage citadine l'an prochain! C'est dire l'effervescence. Car ces projets novateurs, ces réaménagements qui surfent sur la vague verte correspondent d'abord à une envie vraie, tant de la part des responsables de l'urbanisme que des citadins: celle d'investir la ville, de la diversifier, de la réimaginer en se réappropriant l'espace et les accès au lac. Cet engouement sans précédent ferait presque oublier que les lacs n'ont pas toujours attiré le badaud comme un aimant. Durant plusieurs décennies en effet, on ne se pressait guère pour s'y baigner. La faute au manque d'accès et d'aménagements, mais aussi à la pollution. Prenez le Léman. «Extrêmement pollué dans les années 70, il vit aujourd'hui "une success story", se félicite la biologiste Christina Meissner. Il était temps qu'on se le réapproprie, qu'on redécouvre les joies de cette proximité. Aujourd'hui, on a recréé la nature dans la ville.» Et la chargée de communication pour les domaines nature et eau du canton de Genève de citer les deux projets en cours au bout du lac : le réaménagement dès l'an prochain d'une «véritable plage» à l'embouchure de la Versoix et, à plus long terme, la création dans la rade (entre Baby-Plage et le Port-Noir) d'une étendue de 600 mètres de long. «Si l'on veut garder les citadins dans la cité, il faut leur offrir cette nature et les loisirs qui en découlent au cœur de la ville.»
Or blond. C'est ce qu'a fait Stephan Deglon. Le Veveysan a déversé... 600 tonnes de sable sur la place du Marché afin d'y créer, pour la deuxième année consécutive, LA plage urbaine où il fait bon être. Un espace éphémère de 1500 m2, deux fois plus grand que lors de l'édition 2008, au cœur même de Vevey pour «qu'on voie la plage et qu'on la sente depuis la ville ». Et ça marche! Les amateurs d'or blond affluent. Et même d'un peu plus loin. Parasols, transats, musique : «On dirait le Sud, lâche Stephan Deglon, les gens se détendent, se parlent, comme s'ils étaient en vacances.» Une osmose urbaine qui réjouit l'organisateur comme la Ville. Stephan Deglon a eu l'idée de cette plage il y a trois ans. «J'en ai parlé à la Municipalité qui cherchait justement quelque chose à faire sur la place.» Le budget de l'an dernier (240 000 francs) a grimpé cette année à 300 000 francs, sans l'aide de la commune cette fois, mais avec celle de 13 entreprises de la région qui ont mis la main à la pâte. Résultat: «On tient là un concept.» Les téléphones ont afflué de toute la Suisse romande, de privés comme d'élus et trois autres villes seraient déjà en discussion avec le Veveysan pour créer leur plage urbaine l'an prochain. Ce succès intéresse Thierry Brut-tin. «Cela reflète une attente d'une certaine population urbaine qui cherche un décalage, à être surprise, analyse l'architecte de la Ville de Fribourg. C'est une manière de s'approprier l'espace public.» Espace qui doit être en phase avec les besoins des nouveaux citoyens et assez flexible pour s'adapter à des idées en vogue. «Ce type de projets doit nous interpeller. C'est une source de fraîcheur intellectuelle qui pourrait nous inspirer. Surtout à cette heure où la concurrence des villes est forte et qu'il faut "se démarquer" des autres. Et mettre en valeur notre diversité.»
Flon-sur-mer. LO-Holding, à Lausanne, l'a bien compris. Des millions de grains de sable recouvrent déjà l'un des espaces les plus urbains de la ville. Une «toute petite plage» de 1600 m2 avec transats, parasols et beachvolley pour «garder les gens au Flon durant l'été», explique Viviane Mettraux, en charge du projet. «Ce n'est pas une mode, nous cherchions des idées pour redynamiser une partie du Flon et faire plaisir aux citadins. Car une plage, ça change tout. C'est informel et il suffit d'en fouler le sol pour que celui ou celle qui sort du bureau se sente transporté à des centaines de kilomètres.» Budget: 90 000 francs dont «0 franc de la Ville». Olivier Français confirme, mais le municipal des Travaux perçoit bien ce besoin des citadins de «se réapproprier les rives du lac»: «On a tous l'image d'une belle plage de sable à Ouchy.» Le postulat déposé il y a un an et demi par Vincent Rossi, «une plateforme de baignade à Ouchy» (là où avaient pris place en son temps les Bains Rochat), le séduit... à titre privé: «Il y a des priorités d'investissement.» Pour Crans-Montana Tourisme (CMT), Trop'Yc est la priorité du moment. Trop'Yc? Une plage directement inspirée de celle de Vevey et réalisée avec 470 tonnes de sable. Une plage à la montagne, du grand n'importe quoi? «Pas du tout! répond Yann Stucki, directeur Sport et Culture. Le taux d'ensoleillement est extrêmement élevé ici et une plage fait référence au soleil. Et puis, c'est la crise, les gens ont envie de partir. Avec Trop'Yc, ils sont en vacances. Ils ont à la fois la montagne et la plage.» Marie-Hélène de Torrenté, responsable du Tourisme de Bagnes, tend l'oreille: «C'est très bien, dites-donc! Non, Verbier n'a pas sa plage, mais vous me donnez une idée, on devrait en créer une!»
L'électrochoc d'Expo.02. Pas d'élan de ce type à Montreux. La Municipalité n'a pas donné suite au projet «Montreux-plage 2009» que lui a soumis un comité d'initiative. Budget? 380 000 francs. «Un très bon dossier. Mais qui n'a pas obtenu le soutien des autorités», lance, un brin amer, Yves Cornaro, responsable du comité d'initiative. Il faut dire que la commune de Montreux a d'autres idées en vue. Outre la plage de Clarens, «largement rénovée il y a trois-quatre ans» glisse Laurent Wehrli, il y a le projet de maintenir les terrasses du Jazz Festival durant tout l'été en offrant un accès au lac, mais aussi celui de créer une petite plage et un ponton pour les «voiles latines». «Cela répond à une évolution des besoins, note le municipal. Petit à petit, les gens se sont demandé pourquoi il faudrait sortir de la ville pour se baigner?» A Neuchâtel, comme à Yverdon, «l'électrochoc» est arrivé avec Expo.02. «Pendant longtemps, les gens ont tourné le dos au lac. Puis, ils ont découvert un site extraordinaire, à cinq minutes à pied du centre, face aux Alpes, relève Olivier Neuhaus, architecte-urbaniste communal. Aujourd'hui, alors que les gens font leur retour en ville, il y a une volonté de se réapproprier l'espace urbain, le lac, des lieux de détente confortables.» En attendant un projet de plus longue haleine, Neuchâtel a déjà mis sur la table 576 000 francs pour «rendre plus présentable une partie des rives», explique Fabien Coquillat, architecte communal adjoint. Parmi ces aménagements et «pour répondre à la demande», la commune a fait venir du sable de la région afin d'en parsemer la plage et, ainsi, la rendre «fun» et «confortable». Non loin de là, à Boudry, le projet de réaménagement de la plage est aussi en cours et là encore, Pierre Boillod, aménagiste communal, se rend compte à quel point se réapproprier de tels endroits «est précieux». Si, à Yverdon, «le premier signe de la reconquête du lac» s'est fait avec l'inauguration d'un grand parc sur le site de l'expo il y a deux ans, l'autre projet d'importance concerne la revalorisation de l'espace entre le centre historique et le bord de l'eau où s'étendra une plage de 450 mètres, «une belle bête» sourit Markus Baertschi. Le chef du Service de l'urbanisme constate, lui aussi, «cette envie de profiter davantage des espaces» terrestres et lacustres. Une «vaste réflexion» qui a valu, il y a quelques jours, à Yverdon le prix Wakker 2009, notamment pour «sa gestion de l'espace public» et «la volonté manifeste de ses autorités de requalifier l'espace urbain».
Une ville, 5 styles de vie. A Bienne, il y a d'abord Agglolac, un mégaprojet d'un nouveau quartier sur canaux avec plage sur l'ancien site d'Expo.02, devisé à 600 millions de francs, «pour valoriser le bord du lac» relève François Kuonen, chef du Service de l'urbanisme. Mais aussi un plus petit projet qui veut «redonner au public l'accès au lac et dégager une nouvelle plage» d'ici à 2012. Car Bienne se verrait bien devenir «une ville qui offre tout». «Une ville qui permet 5-6 styles de vie, note François Kuonen. Synonyme de bruit et de densité, la ville veut offrir désormais toute la palette des possibilités d'habitation: loisirs mais aussi forêts et accès à l'eau.» Reste que le réaménagement dont tout le monde parle aujourd'hui nous arrive d'un grand village lémanique. De Préverenges, qui n'en revient pas du succès de sa nouvelle plage de 500 mètres de long, après des mois de travaux. «C'est vraiment une surprise. On n'a jamais imaginé qu'elle aurait autant de succès. D'autant que l'idée de départ n'était pas de joindre l'utile à l'agréable, mais bien de lutter contre l'érosion», s'étonne encore le municipal Christian Masserey.
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