L'Hebdo;
1997-04-24 Sur les routes du rêve
Walk the Walk. De Robert Kramer. Issu de la contre-culture et de l'extrême gauche radicale américaine, Robert Kramer, écrivain passé au cinéma pour tourner des actualités indépendantes, est l'auteur d'une oeuvre qui s'inscrit au croisement de la fiction et du documentaire. A la politique-fiction des débuts («The Edge», «Ice») succèdent des films, toujours engagés du côté des humbles, qui frappent par leurs qualités plastiques et humaines, comme «Route One USA», journal de voyage entre le Canada et la Floride, ou «Starting Place», qui dépeint la réalité du Vietnam après la guerre.
«Walk the Walk» se présente sous la forme d'un récit fragmentaire, d'un voyage initiatique, d'un road movie onirique où le labyrinthe aurait remplacé la route, d'un périple à travers une Europe en déliquescence - le stade précédant le naufrage dépeint par Lars Von Trier dans «Element of Crime» - qui mène les personnages de Marseille à Odessa, en passant par Berlin ou la Zurich du Platzspitz. Abel, ancien champion de course à pied, sa femme Nellie, biologiste, et leur fille Raye, qui apprend le chant, vivent dans le delta du Rhône. Un jour, Raye s'en va, car les enfants ne grandissent que pour quitter le domicile familial. Adolescente métisse, sensible, dotée d'une voix d'ange, elle part errer à la surface d'un monde sombre, dur, dangereux. Abel s'en va aussi, il se fait marin, homme de peine. Seule Nellie reste, en proie à des flambées psychotiques.
Contemplative, la caméra de Kramer s'attarde sur la minéralité du monde, fixant des amas de rouilles ou des machines menaçantes, comme sur les algues mouvantes que Nellie observe dans son microscope. Elle évoque l'histoire du septième art (les escaliers d'Odessa renvoient au «Cuirassé Potemkine») et creuse l'obscurité contemporaine (l'exclusion, le sida). Elle dévoile les paysages extérieurs et intérieurs, plongeant dans l'âme des personnages, fussent-ils réels ou fictifs. Selon les termes du cinéaste, «Walk the Walk» fait réfléchir, mais comme dans un rêve, créant un «état de transe consciente» que favorise la basse souple et subtile de Barre Philips qui signe la bande-son.
Malgré la noirceur du monde, le message du film est porteur d'espoir. C'est la voix merveilleuse de Raye qui s'élève comme une prière, c'est la force intérieure que l'on sent chez une assistante sociale zurichoise. «Les idées sont des pulsions d'énergie qui poussent le corps, qui le forcent à avancer sur une voie risquée. La musique évoque la conscience de l'homme qui va dans le monde, les choix qu'il faut faire et qu'on est libre de faire», explique Kramer.
Dans les ghettos noirs des Etats-Unis, il existait une expression pour stigmatiser l'éternel écart entre la parole et l'acte: «If you talk the talk, you better walk the walk», c'est-à-dire «ce que tu dis, assume-le». On pourrait aussi traduire «Walk the Walk» par «Rêve tes rêves»...
Antoine Duplan
Avec Jacques Martial, Laure Duthilleul, Betsabée Haas. France-Suisse, 1 h 54.
Raye (Betsabée Haas), une adolescente sur les routes du monde
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