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Par DANIEL DE ROULET - Mis en ligne le 30.07.2012 à 14:20 |
C’est une histoire comme elle ne peut exister qu’en Suisse. On se retrouve à la table d’un bistrot, on discute de ce qu’on voudrait encore avoir fait dans sa vie, il en sort un projet. J’avais rencontré Reini Frei il y a plus de dix ans, il dirige une entreprise de communication à Saint-Gall et, comme moi, il lui arrive de partir sur les routes sac au dos. Notre projet: refaire le chemin de Gall parti d’Irlande avec Colomban pour fonder un couvent en l’an 612, dit-on, là où s’élèvera la ville de Saint-Gall. Comme il s’agit d’un voyage de 1800 km, nous avons décidé de le fractionner en trois, voire quatre tronçons. Nous avons cherché des comparses et Reini a trouvé un sponsor. La fondation Peter Schmidheiny porte le nom d’un des frères de cette famille d’industriels, celui qui s’est suicidé mais dont la fortune continue de soutenir les projets un peu fous. Nous avons réussi à intéresser un éditeur, Appenzellerverlag. Cette maison qui appartient à la NZZ a un directeur aussi enthousiaste que sa femme est sympathique. Tous deux ont accepté de produire un livre qui documenterait le périple. Photos, textes et cartes à l’appui, l’ouvrage sortira fin septembre. Début avril 2012, Reini Frei a pris l’avion pour l’Irlande, s’est rendu à Bangor, à côté de Belfast, d’où sont partis Colomban et sa petite bande de moines. Reini avait réussi à convaincre un ami d’enfance, un autre Frei qui fait une belle carrière dans la banque. Frei et Frei, comme Dupond et Dupont, emmenaient chacun une douzaine de kilos, y compris un ordinateur portable pour alimenter chaque soir un blog en direct. Du nord au sud, l’Irlande se prête bien à la marche.Ils y sont allés par étapes de vingt à trente kilomètres sur des chemins de randonnée ou le long des plages. Pour passer les rivières, il leur a fallu emprunter des ponts de chemin de fer. Ils s’arrêtaient dans des hôtels isolés avec des airs de château ou dans des chambres d’hôte où la logeuse les initiait aux subtilités des bières et des whiskys. Ils ont eu de la chance pour la météo. En Irlande il pleut une heure sur cinq, mais eux sont passés entre les gouttes. Après quinze jours dans les paysages irlandais, ils ont embarqué pour la Cornouailles qu’ils ont traversée en quelques enjambées pour reprendre un bateau qui les a déposés à Saint-Malo début mai. C’est là que je les ai retrouvés. Nous avons visité ensemble la plage où Colomban aurait accosté avec Gall et compagnie à la fin du VIe siècle. Léo Ferré y avait une maison, achetée plus tard par Vincent Bolloré. Puis nous avons été reçus à la mairie de Saint-Coulomb par un maire aveugle mais éloquent, officiant pour la dernière fois sous le portrait de Sarkozy. André Breton et Madame Bovary. J’avais décidé de parcourir seul les 600 km suivants. Vingt-cinq jours sur les routes avec des cartes au 1: 100 000, un iPhone à tout faire et un sac de trois kilos seulement. Comme le mois de mai en France compte trois ponts, j’avais dû réserver hôtels et chambres d’hôte. Pour traverser la Normandie, puis la Picardie, il n’y a guère de chemins balisés Grande Randonnée. J’ai suivi les petites routes blanches d’un village à l’autre. Sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle passent chaque année 200 000 pèlerins. Mais entre Saint-Malo et Soissons, je le jure, je n’ai jamais rencontré personne qui portât sac au dos. J’étais le dernier routard, celui qui gêne les automobilistes qui tiennent leur volant d’une main, trop occupés au téléphone pour éviter un marcheur. Je n’ai pas croisé non plus d’autostoppeurs à la sortie des bourgs perdus du Calvados. En revanche, dans les hôtels un peu plus chics, j’ai vu les Parisiens consulter le Guide du routard, le mal nommé. On y apprend qu’à Pont-Audemer l’entreprise Hermès a démarré sa brillante ascension. Dans un village sinistré où l’usine de freins automobiles a laissé 600 ouvriers au chômage, j’ai rencontré ces vieux qui recrachent leur amiante, glaires rouges sur le trottoir. J’ai traversé la ville natale d’André Breton, Tinchebray, où la mairie a mis toute la commune sous vidéosurveillance. Et quand je suis arrivé à Rouen sous la pluie, j’avais l’air si délavé par la route que deux clochards m’ont proposé de finir leur gros rouge avec eux. A Ry, j’ai dormi près de la tombe de Sophie Delamare qui n’est autre que Madame Bovary dont Flaubert a raconté l’histoire. Dans une forêt à la sortie de Beauvais, en plein midi, j’ai observé le commerce du sexe dans des camionnettes pourries aménagées en lupanars. Et dans un petit village au nord de Paris, un garagiste espagnol m’a fait voir la chambre où Sartre a écrit La putain respectueuse tout en observant par la fenêtre la Gestapo qui le cherchait. C’était la saison du colza en fleur dont le jaune éclatant remplace partout les champs de blé. Les 85% de sa production en France sert à faire avancer les voitures. Contrairement à ce que j’imaginais, la population résidant hors des villes ne cesse de croître. Les projections indiquent que 54% des Français seront bientôt périurbains, à plus d’un kilomètre de tout transport collectif, ça en fera du colza pour déplacer tout ça. En attendant, j’étais heureux de ma solitude, même si j’ai dû parfois sauter dans le fossé pour ne pas agrandir le cimetière des hérissons, blaireaux, lièvres et autres oiseaux aplatis sur le bitume. Je connais désormais les différentes textures de revêtements asphaltés. Je ne confonds plus une couche de roulement bitumée usée avec une couche de base, voire de fondation en mauvais état. Je reconnais les bruits des pneus sur les différentes surfaces. Je sais les centaines de formes que présente le bitume mélangé aux granulats. Comme les uns savent déguster les vins, j’apprécie les qualités des grands crus asphaltés. La musique que font les pneus, le déroulé de mes semelles, la dureté, la mollesse, il faut les avoir au bout des orteils, comme les vins en bouche. Une route mouillée n’a pas la même mélodie qu’un ruban desséché. La température aussi change le phrasé des pneus, la tonalité de la partition quand les plis du ciel, de l’aube au couchant, prennent de si belles couleurs. Richesse des vignerons, misère des villageois. A Soissons m’attendaient Françoise et Wolfgang. Elle est du Val-de-Travers et lui des Ressources humaines d’une grande entreprise. Ils en avaient assez de l’encombrement du chemin de Compostelle et se réjouissaient de traverser une région à l’écart des sentiers trop battus. Leurs sacs étaient si lourds que j’arrivais à peine à les soulever. Je n’avais pas de conseil à leur donner. Le jour de leur départ, la température était au-delà de trente degrés, j’étais content de leur passer le relais. A Reims les attendait un troisième marcheur, commissaire de police, rencontré dans le Périgord. Lui non plus n’avait jamais traversé cette région à pied. Il était venu avec son chien qui le suit partout. Ce qui les a le plus frappés en traversant la Champagne, c’est la richesse des vignerons et, en traversant la Franche-Comté, c’est la misère des villageois. A Luxeuil, le comité d’accueil était composé des amis de Colomban, des éditeurs du livre et des deux prochains compères, venus de Thurgovie. Beni est professeur à la retraite, 72 ans, grand sportif. Son camarade marcheur, même âge, s’est révélé moins endurant. Avant même de rejoindre Bâle, ses pieds étaient dans un tel état qu’il a dû abandonner, la mort dans l’âme. Beni a marché seul trois jours, m’a confié ensuite que c’était trop dur pour lui, dans la tête. Il a appelé l’un de ses anciens élèves pour faire les dernières étapes avec lui. Enfin, le 7 juillet à Arbon, tous ceux qui avaient participé à l’aventure se sont retrouvés pour faire ensemble les derniers kilomètres jusqu’à Saint-Gall. Soleil radieux sur le lac de Constance, une dernière côte ombragée dans la splendeur de l’été, le long des vignes. Puis l’accueil dans la crypte de l’église baroque, les discours, le vin d’honneur. J’ai pu enfin visiter la bibliothèque de Saint-Gall qui compte plus de 140 000 manuscrits, y compris des parchemins qui racontent la vie de Gall. Et, le soir, dans une ancienne fabrique de meubles à Herisau, l’éditeur et sa femme ont invité tout le monde pour un banquet somptueux. A deux pas de là, l’écrivain Robert Walser faisait chaque jour l’éloge du marcheur solitaire. http://www.gallusweg.ch/category/aktuell/ DANIEL DE ROULETL’écrivain, 68 ans, a passé son enfance à Saint-Imier. Il vit à Genève. Architecte et informaticien de formation, il est l’auteur de nombreux romans et essais, dont le dernier, Fusions (Buchet-Chastel), a paru cette année. LE PARCOURS DE GALL
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