L'Hebdo;
1997-08-14 Sursis pour la petite pomme?
INFORMATIQUE Microsoft place 150 millions de dollars dans Apple et le patron d'Oracle intègre son tour de table. Mais l'inventeur de l'ordinateur personnel est loin d'être sauvé.
Que la pilule est amère! Fans de la première heure, collaborateurs, fournisseurs, cloneurs et journalistes, ils étaient tous réunis à MacWorld la semaine dernière, attendant avec ferveur, de la bouche même du cofondateur d'Apple, l'annonce biblique qui signerait le grand retour de la firme légendaire ou, au minimum, sa reprise en main par ce même Steve Jobs, revenu comme modeste consultant. Las! En place de cela, les fans eurent droit à l'image en grand format de leur ennemi juré, Bill Gates soi-même, invité à confirmer en duplex l'annonce ô combien choquante d'une prise de participation de son entreprise Microsoft dans le capital d'Apple, à hauteur de 6,5%. Passé les premières aigreurs d'estomac, les huées et les sifflets, Steve Jobs a défendu l'ennemi d'hier et tenté de convaincre les déçus que cette prise de participation, sans droit de vote, pouvait représenter une des chances de survie de leur société fétiche. Comme pour les rassurer, la Bourse saluait le soir-même ces fiançailles, octroyant un bon de 33% à une action jusque-là en déliquescence. Mais suffit-il que les deux concurrents fassent la paix pour sauver Apple? On peut en douter.
De profundis
Apple va mal, chacun le sait, mais les aficionados rechignent à reconnaître l'étendue du désastre. La firme de Cupertino, qui inventa l'ordinateur personnel puis la première interface graphique, a sombré en une poignée d'années au dixième rang des constructeurs d'ordinateurs en Europe de l'Ouest et n'occupe plus que 3,5% du marché. Elle a licencié par wagons entiers, sans pour autant séduire la Bourse (un cas d'espèce). Elle a multiplié les projets et les effets d'annonce, sans jamais parvenir à tenir ses promesses et a dangereusement joué avec ses tarifs. Elle a cherché en vain son mentor et affiche aujourd'hui une belle liste de directeurs généraux éconduits, de Steve Jobs, cofondateur évincé en 1985, à Gil Amelio remercié en juillet dernier, en pas sant par John Sculley et Michel Spindler. Elle est connue pour les incohérences de stratégie, multipliant les gammes, se hasardant tour à tour dans les stations de travail, les «assistants personnels», les portables, la vente de licences à des cloneurs puis la mise à l'index de ces derniers. Surtout, Apple a mis vingt ans à reconnaître que son potentiel résidait dans le software plus que dans les machines et à mettre en chantier une nouvelle plate-forme, «Rhapsody», qui devrait fonctionner, courant 1998, aussi bien sur Apple que sur PC. Des errements qui se traduisent en descente aux enfers puisque, au cours des dix-huit derniers mois, le chouchou des milieux de l'édition a essuyé une perte estimée à 2,5 milliards de francs suisses. Une somme à côté de laquelle les 150 millions de dollars de Bill Gates paraissent diablement mesquins. Certes, cet argent frais s'accompagne d'un partenariat qui courra cinq ans. Mais nul besoin de loupe pour voir que les promesses échangées profitent surtout à la plus forte des deux. Microsoft s'engage à sortir les versions de ses logiciels leaders en format Mac? C'est ce qu'elle a toujours fait, parfois avec un peu de retard il est vrai. Les deux sociétés conviennent de se céder mutuellement leurs brevets dans le cadre d'accord de licences? On doit voir là la fin d'une lutte juridique (à quel prix, on ne le saura pas) sur la paternité des systèmes des deux entreprises. Les deux protagonistes prévoient une «collaboration qui garantisse leur compatibilité en matière de langages de programmation»? Comprendre qu'Apple utilisera surtout la version Microsoft des systèmes Java, en place de celle de Sun, créateur dudit langage. Enfin, Apple accepte d'équiper tous ses Mac OS de navigateurs Internet Microsoft, un rude camouflet pour Netscape, jusque là préféré par les clients d'Apple. Et un superbe cadeau pour Microsoft, auquel le leadership d'Internet manque encore.
BIG brother achÈte ses juges
Mais la clef de toute l'affaire, au yeux de tous les observateurs, est essentiellement diplomatique. En soutenant Apple, Bill Gates se dédouane auprès d'une opinion publique de plus en plus tentée de voir en lui le Big Brother de l'an 2000. Surtout, il pourrait calmer les ardeurs du département américain de la Justice qui le soupçonne d'enfreindre les lois antitrust. S'il y parvient, les quelque 150 millions de dollars dépensés dans l'opération s'avéreront un calmant très bon marché. Une paille même, comparée au cash, plus de neuf milliards de dollars, dont disposerait l'entreprise. Cette manne qu'elle dépense allègrement en rachats bien plus signifiants qu'une participation chez un petit concurrent, comme dernièrement celui de WebTV (450 millions), celui de la télévision par câble Comcast (1 milliard), et ceux de VXtreme, NetCarta et eShop, toutes trois spécialisées dans les technologies Internet. Les esprits mal tournés relèveront enfin que depuis cette prise de participation, et au rythme où monte l'action Apple, Bill Gates a déjà réalisé, avec ses nouvelles actions, une plus-value supérieure à 100 millions de dollars!
Des VIP au tour de table
Alors, l'homélie de MacWorld, un non-événement? Presque, si l'on exclut une importante refonte du conseil d'administration, bien plus porteuse d'espoir que quelques millions de dollars. Steve Jobs répète qu'il décline le poste de directeur général, malgré le rôle qu'il vient de jouer, mais s'invite au tour de table de l'entreprise. Il entraîne dans son sillage Larry Ellison, richissime patron d'Oracle (deuxième éditeur de logiciels derrière Microsoft), qui s'est longtemps dit candidat à une OPA sur Apple. Mais aussi Jerry York, ex-directeur financier de Chrysler et d'IBM, réputé pour ses sauvetages d'entreprises en difficulté, et Bill Campbell, un ancien d'Apple devenu patron d'Intuit. Des hommes aux compétences reconnues qui pourraient aider à la remise à flot d'un rafiot que tout le milieu admire encore (lire encadré). «Mais ces pointures ne quittent pas leurs entreprises respectives, note Jean-Christophe Hadorn, un Vaudois conseiller en développement informatique et croqueur de pomme de la première heure. Viennent-ils sauver Apple ou seulement jouer avec cette société et régler leurs comptes avec Bill Gates?»
S'ils daignent s'impliquer dans cette aventure, les nouveaux administrateurs auront à résoudre de multiples énigmes. Quelle gamme pour demain? A quels prix? Quels sous-traitants pour le hard, les Newton ou les stations de travail? Quel espoir pour Rhapsody? Quels égards vis-à-vis des clients professionnels déjà chahutés par les errements d'Apple et qui voient en Microsoft une «usine à gaz bouffeuse de mémoire» nuisible à leur Mac? Quelle politique vis-à -vis des fournisseurs et des cloneurs, qui sauvent les ventes depuis deux ans? A MacWorld, les trois principaux fabricants de clones Apple piaffaient d'impatience devant les incertitudes qui planent sur leur avenir. On craint en effet de Steve Jobs qu'il fasse une croix sur ce sujet pour privilégier la sortie en totale exclusivité des prochains rejetons d'Apple. Une menace qu'a violemment devancée le patron de Power computing: «Si je n'obtiens pas plus de garanties sur la diffusion des licences OS 8 (la dernière version Mac qui vient d'être mise en vente, ndlr) et de Rhapsody, je plaque tout.» Apple devra aussi choisir son camp en matière de NC (network computers), ces PC simplifiés qui iront puiser logiciels et informations sur le réseau des réseaux et dont Ellison se veut le chantre. Mais avant tout, Apple devra totalement revoir sa politique de commercialisation. «L'éternel problème d'Apple c'est le "time-to-market", note Jean-Christophe Hadorn. De superproduits sont présentés, comme Rhapsody, mais mettent deux ans à sortir. En informatique c'est dramatique!»
Pour vraiment renaître, Apple aura donc besoin d'autre chose que de 150 millions de dollars et d'une assemblée de brillants VIP. Elle vient de mandater un superchasseur de têtes pour recruter, dans les nonante jours, un directeur général. Expert dans le business électronique de niveau mondial, parfait économiste, supermanager doté d'un fort leadership, cet oiseau rare devra aussi être un homme de courage: non content de jouer sa carrière il devra accepter une rémunération aléatoire, puisque essentiellement basée sur les résultats de l'entreprise, ces fameuses «stock options». ·
Xavier de Stoppani
Fragile mais incontournable
Malgré les craintes pour sa survie, le savoir-faire et la «patte» d'Apple suscitent toujours l'admiration générale. Jamais Microsoft n'a réussi à offrir des solutions aussi intuitives, évidentes et simples. Quelle meilleure reconnaissance que celle des enfants et des artistes? Le monde de l'informatique, qu'il en soit conscient ou pas, a tout intérêt à sauvegarder cette compétence unique.
Côté chiffres, tous ne sont pas négatifs. Vingt millions de personnes utiliseraient le Mac, dont 80% des professionnels de la création. Il assure plus de 1,5 milliard de dollars de chiffre d'affaires à l'industrie du logiciel et Gates lui-même en tirerait 10 à 15% de ses revenus. Plus étonnant, le nouveau Mac OS 8 se vend comme des petits pains et Apple vient de remonter du dixième au huitième rang des constructeurs informatiques. On ne saurait pour autant prédire l'avenir d'Apple. Il y a dix jours, Microsoft réunissait cent cinquante analystes financiers pour les mettre en garde. «Nous sommes surcotés», affirmait en substance Steve Balmer, vice-président de la société. L'informatique n'est comparable ni au marché de l'automobile, ni à celui de l'énergie, argumentait l'homme d'affaires. A produits virtuels, succès fragiles et lendemains incertains. Si même Microsoft s'en inquiète...
1976: Steve Jobs et Steve Wozniak créent le légendaire Apple 1. Un an après, ils présentent le premier ordinateur personnel. 1982: un milliard de dollars de chiffre d'affaires, un record en matière d'ordinateurs personnels. 1984: sortie du Mac intosh, premier ordinateur à offrir inter face graphique et souris. Succès total. 1985: Steve Jobs est remercié ainsi que 1200 collaborateurs. Il crée sa propre société d'ordinateurs, Next. 1990: Michael Spindler devient président. La poursuite des mauvaises affaires lui coûtera son poste en 1996. 1994: Apple accepte enfin de vendre ses licences à des fabricants de clones. Ces produits limiteront l'hémorragie. 1996: Next est racheté et Steve Jobs avec, comme «consultant». Le chiffre d'affaires passe de 11,1 milliards de dollars à 9,5. 1997: Le chiffre d'affaires tombe à 7 milliards de dollars et Apple licencie. Gil Amelio, patron depuis 1993, est remercié. 7 août 1997: Alléluia? Le patron d'Oracle entre au conseil d'administration et Microsoft s'offre 6,5% du capital.
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