Une paire de talons aiguilles en peau de serpent claque contre la dalle blanche où se reflètent les logos des marques horlogères Swatch, Omega, Breguet et Blancpain. Sous une épaisse superposition d’enluminures couvertes d’or, une foule élégante se presse dans le hall du Swatch Art Peace Hotel de Shanghai.
Le bâtiment de briques roses domine le Bund – l’avenue qui, le long de la rivière Huangpu, raconte l’histoire de la ville. Les concessions étrangères et les guerres d’opium jadis; le commerce de luxe et l’interminable défilé de grosses berlines aujourd’hui. Sur la rive d’en face se dressent les gratte-ciel de Pudong, Mecque chinoise des affaires et de la finance. De quoi faire le bonheur de Nick Hayek, directeur général de Swatch Group (dont dépendent entre autres Swatch, Omega, Breguet et Blancpain), qui inaugure ce 1er novembre un lieu-concept dont il rêve depuis des années.
Une résidence temporaire pour dixhuit artistes, posée sur quatre boutiques de montres et une salle d’exposition, surplombée par sept chambres et suites d’hôtel, un restaurant branché, le tout coiffé d’une terrasse avec la plus belle vue de la ville. Le symbole de son combat pour renforcer encore sa présence sur le marché chinois, l’avenir de l’horlogerie de luxe.
Présence stratégique. L’ambition de la démarche a son prix: 50 millions de francs pour un immeuble qui n’est pas à vendre, parce que propriété des autorités et patrimoine de la ville. Les millions ont donc été investis dans la rénovation des parties historiques (qui datent de 1906) et la transformation des espaces intérieurs. Une démarche en échange de laquelle Swatch s’est vu octroyer un bail de trente ans, prolongeable.
«Louer l’espace qu’occupent nos quatre boutiques nous coûterait 10 à 15 millions par an. Ce que nous avons investi sera donc très vite amorti», précise Nick Hayek. Sans compter que l’idée d’héberger des artistes a séduit les autorités, qui ont ainsi préféré le groupe suisse au géant français LVMH. Un coup stratégique là où, plus qu’ailleurs, la renommée de la marque attire le consommateur. Qu’il s’agisse de vendre des Swatch à 510 yuans (72 francs) ou des Breguet à 1,46 million (206 000 francs).
Trois artistes suisses. Au 2e étage du Swatch Art Peace Hotel, sur le parquet lustré, les Doc Martens bleues d’une journaliste chinoise frôlent les escarpins noirs vertigineux de la Mexicaine Salma Hayek (aucun lien de parenté avec la famille Hayek de Swatch). L’actrice accompagne son mari François-Henri Pinault, patron du groupe de luxe PPR et membre du comité de sélection des artistes résidents.
Aux côtés de Nick Hayek et de sa sœur Nayla (présidente de Swatch), d’Esther Grether (conseil d’administration), de l’acteur George Clooney (absent pour cause de blessure à l’épaule), de l’entrepreneur russe Mikhail Kusnirovich et de l’entrepreneur malais Francis Yeoh. Ils ont choisi dix-huit artistes (parmi lesquels cinq Chinois et les Suisses Ted Scapa, Andrea Lorenzo Scartazzini et Silene Fry), dont huit sont déjà sur le site.
Exit les lourdes dorures: à cet étage, la pureté des lignes et du blanc n’est interrompue que par des éléments de bois clair, chaleureux. Chacun dispose d’un studio d’à peu près 20 mètres sur 20, dans cette rue où le mètre carré se loue 280 francs par mois. A l’intérieur de l’un des ateliers, Kathryn Gohmert évolue pieds nus entre ses toiles. La Texane travaille sur le cerveau, le bruit, les zones de silence, dopée par «l’incessante énergie de la ville».
Conquête. Cette énergie monte jusqu’au toit de l’immeuble de six étages. Sur le plancher de la terrasse, des serveurs en mocassins noirs s’affairent à distribuer des coupes de champagne. Le Bund s’étend à perte de vue, bordé de bâtiments de type colonial. Immanquablement flanqués de drapeaux chinois, symbole de la souveraineté retrouvée. Sauf sur le Swatch Art Peace Hotel où flotte, exceptionnellement, le drapeau suisse. Symbole de la conquête de ce nouvel Eldorado.
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