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Par Kevin Gertsch, Sylvie Gardel - Mis en ligne le 07.11.2012 à 17:34 |
Drastique, la nouvelle coupe d’UBS dans ses effectifs. Bien sûr, la rumeur bruissait depuis des semaines. Reste que 2500 postes à nouveau supprimés en Suisse, ça crée un choc. Ce d’autant plus que les annonces de licenciements collectifs sont quotidiennes depuis quelques semaines. DuPont, Sunrise, Electrolux, Tornos, British American Tobacco, Lonza où 200 à 300 postes pourraient être menacés à l’heure où nous mettons sous presse. A ce jour, ce ne sont pas moins de 9701 places de travail qui ont été biffées depuis le début de l’année (voir tableau en page 57). Et ce n’est là que la partie visible de l’iceberg, le nombre de postes supprimés au compte-goutte étant impossible à quantifier. D’ici à la fin de l’année, des dégraissages massifs sont d’ores et déjà prévus chez Credit Suisse, Julius Bär, Amgen ou encore Loeb. Ces licenciements sont-ils les signes annonciateurs d’une dégradation du marché suisse du travail? Rien n’est moins sûr. Selon le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), ils sont contrebalancés par le nombre de postes créés. «A fin août, l’Office fédéral de la statistique (OFS) a fait état d’une croissance soutenue de l’emploi tant dans le secteur secondaire que dans le tertiaire», relativise Antje Baertschi, responsable de communication auprès du Seco. Il n’y aurait donc pas lieu «d’escompter une récession marquée». Inexplicablement, ni le Seco ni les cantons ne sont en mesure de fournir des chiffres ou même des estimations du nombre de postes créés depuis le début de l’année. Or, sans cette double vision de la destruction versus la création d’emplois, difficile d’arriver à une conclusion satisfaisante. Restent les prévisions des institutions qui, comme le Centre de recherches conjoncturelles (KOF) de l’EPFZ ou le Seco, prévoient, pour les trimestres à venir, le maintien d’une conjoncture affaiblie dans notre pays, une stagnation du nombre d’emplois et une hausse du chômage. Point de la situation et perspectives.
01 Quelles sont les branches les plus touchées?Il s’agit en premier lieu de l’industrie des machines. Depuis plus de 5 trimestres, les entrées de commandes sont en recul. Fortement orienté vers l’exportation, le secteur subit les pressions du franc fort et la faiblesse conjoncturelle des marchés d’exportation, en particulier l’Europe qui absorbe 60% de ses produits. «Ces annonces de licenciements ne sont certes pas encourageantes, mais ce n’est pas une surprise», regrette Ivo Zimmermann, porte-parole de Swissmem. «Globalement, la branche résiste bien, mais notre inquiétude grandit. La situation s’est en effet tendue et les perspectives économiques ne sont pas particulièrement optimistes.» L’association faîtière, qui regroupe les acteurs des machines, des équipements électriques et des métaux (MEM), recense 340 000 places de travail. Ensemble, ces entreprises représentent un peu moins de 10% du produit intérieur brut (PIB). Autres secteurs touchés par le franc fort, l’hôtellerie, le tourisme et le commerce de détail. «La situation est préoccupante, car le dégraissage se fait au coup par coup dans ces secteurs», avoue Jean Kunz, secrétaire régional d’Unia Vaud. A quelques semaines de la renégociation de l’accord avec la libraire Payot à Lausanne, laquelle a opté pour le chômage partiel, le syndicat se débat avec plusieurs dossiers dont celui d’Applied Materials à Cheseaux. Le spécialiste des panneaux solaires a en effet annoncé la fermeture de son site romand et la suppression de 150 à 170 postes. Pour l’instant, 40 emplois dans la recherche ont pu être préservés. Et sur la table du syndicaliste est venu s’ajouter le cas du groupe zurichois Planzer. Suite au retrait d’un mandat de Nespresso, une trentaine d’employés de son site de Chavornay sont dans l’incertitude. Tout comme le monde bancaire et financier, pour d’autres raisons cependant. Eclatement de la crise, secret bancaire en guenilles, accords de double imposition, concurrence asiatique, la place financière suisse maigrit à vue d’oeil. La seule application des accords fiscaux avec l’Allemagne, la Grande-Bretagne et l’Autriche pourrait coûter 20 000 postes à l’échelle suisse, selon Sergio Ermotti, président du directoire d’UBS. Le portail spécialisé dans les offres d’emploi du secteur financier JobDirectory.ch a fait état d’un recul de 16,5% des publications de postes au premier semestre par rapport à la même période de l’an dernier. Sans les assurances et fiduciaires, la baisse s’inscrit à 29% dans le secteur bancaire. Et la situation n’est pas près de s’améliorer. Des milliers de suppressions de postes sont d’ores et déjà prévues dans les années à venir, notamment chez UBS, Credit Suisse, Julius Bär. A l’inverse, l’artisanat, la construction et le gros œuvre se portent plutôt bien. Comme le confirme l’Adecco Swiss Job Market Index (ASJMI), l’unité de mesure scientifique de l’Université de Zurich pour l’ensemble des postes à pourvoir en Suisse, diffusée sur l’internet et dans la presse. Derrière le secteur vente et marketing (+16%), l’offre d’emplois dans l’industrie (horlogerie), la construction, les secteurs technique et informatique s’est accrue de 11%.
02 Pourquoi le taux de chômage n'augmente-t-il pas?Evidemment, les 9701 emplois supprimés en Suisse ces dix derniers mois sont regrettables et humainement pénibles. Pourtant, ils ne représentent au final que 5,7% des 170 687 demandeurs d’emplois inscrits au mois de septembre auprès des offices de placement (ORP). Cependant, les perspectives sur le marché suisse de l’emploi s’assombrissent. Comme le soulignait encore le KOF dans son bulletin d’octobre: «L’emploi est majoritairement considéré comme trop abondant. Durant le reste de l’année, sa croissance devrait donc subir une nette diminution et la relance escomptée de l’emploi durant l’année à venir se révélera dans l’ensemble minime (0,2%).» A terme, le taux de chômage devrait alors progresser en Suisse, et atteindre 3,3% en 2013 selon le SECO. Mais pourquoi les licenciements se traduisent- ils avec un certain décalage dans les statistiques du chômage? Pour plusieurs raisons: en cas de licenciements collectifs, ceux-ci sont généralement accompagnés de plans sociaux, d’offres de cours de formation ou de replacement. Entre 30% et 40% des demandeurs d’emploi retrouvent rapidement un travail, et certains sans même s’inscrire au chômage. Finalement, les frontaliers licenciés émargent dans les statistiques hors de nos frontières.
«LES FRONTALIERS ÉMARGENT DANS LES STATISTIQUES HORS DE NOS FRONTIÈRES.»Yves Flückiger, professeur d’économie du travail à l’Université de Genève
Quant au taux de chômage lui-même, il n’est pas une donnée statistique homogène. Il se décompose en trois catégories distinctes mais intimement liées: le chômage frictionnel, d’abord, qui regroupe des demandeurs d’emploi dont le profil et les expériences permettent un reclassement rapide dans d’autres entreprises du même secteur d’activités. Généralement de courte durée, ce taux représente toutefois une proportion non négligeable de 10% à 20% du chômage total. Le chômage conjoncturel, ensuite, qui résulte de la situation économique. «La durée d’une crise comme celle que nous vivons est déterminante sur ce type de chômage: plus elle se prolonge, plus celui-ci aura tendance à se muer en problème structurel», précise Yves Flückiger, professeur de l’économie du travail à l’Université de Genève. Le chômage structurel, enfin, est la forme la plus préoccupante, car la plus difficile à combattre. Attendu qu’il concerne des activités en déclin et des secteurs qui ne créent plus d’emplois. «Outre les importants moyens nécessaires à la requalification ou à la formation de ce groupe de personnes, le risque de ne pas retrouver rapidement du travail peut se traduire par une situation de chômage qui tend à perdurer et dont il devient de plus en plus difficile de s’extraire.»
03 L'avenir est-il bouché?C’est peu dire que l’avenir de l’économie mondiale est incertain. La crise européenne a fini par freiner aussi la locomotive allemande. Les Etats-Unis restent sur le chemin d’une croissance modeste. Le fléchissement de régions du globe très orientées vers les exportations comme la Chine fait désormais planer un doute sur l’évolution des échanges commerciaux et les processus de production. Le coup de frein pourrait même être plus important que prévu. Ce qui accablerait davantage encore l’industrie suisse d’exportation. «Compte tenu des prévisions maussades quant à l’évolution conjoncturelle, le chômage devrait poursuivre temporairement sa hausse, en particulier dans les secteurs économiques confrontés à des problèmes d’ordre conjoncturel ou structurel, c’està- dire dans une partie de l’industrie d’exportation, dans le tourisme, ainsi que dans le secteur financier», annonce le KOF qui prévoit cependant une stabilisation dans le courant de l’année prochaine. Plus pessimiste, l’Institut Créa avance, dans son dernier rapport, qu’un net fléchissement de l’emploi devrait être observé, par rapport à 2011, «suivi d’une hausse du taux de chômage en 2013-2014 à 3,8%.» Pour le professeur Yves Flückiger, il ne fait aucun doute que l’économie suisse vit une période charnière. «Jusque-là, la Suisse a pu préserver une situation favorable grâce à la très grande diversité de ses débouchés et surtout à des gains de productivité conséquents qui ont permis d’absorber la cherté du franc suisse par une réduction des coûts unitaires de production. Or les réserves sont désormais quasiment épuisées et, à moins que l’économie mondiale ne se redresse dans les prochains mois, on devrait voir davantage de licenciements collectifs l’an prochain.» |









