L'Hebdo;
2005-11-10 Tariq Ramadan Le globe-trotteur de l'islam
Par Michel Audétat
itinérant Le néofondamentaliste a tracé un chemin qui passe par Genève, la France pour aboutir en Angleterre.
Son réseau se déploie à l'échelle du monde. Si Tariq Ramadan est né à Genève, où il a vécu pour l'essentiel, sa trajectoire s'inscrit de plus en plus dans un espace transnational. Il est loin le temps où le jeune garçon caressait des ambitions sportives et jouait au Football club de Perly. Depuis lors, ce néofondamentaliste a tracé son chemin en passant par les banlieues françaises, celles de Lyon en particulier. Mais la France elle-même va bientôt lui sembler étroite. Il poursuit donc sa marche conquérante à travers l'Europe. Jusqu'à ce projet d'aller s'installer aux Etats-Unis qui, faute de visa, tourne court. L'Amérique ne veut pas de lui? Il partira en Angleterre où le voilà désormais installé dans un rôle de médiateur entre les cultures.
Genève, avec le Centre islamique des Eaux-vives, n'est plus qu'une base arrière. En dehors du cercle familial, Tariq Ramadan ne conserve guère de liens forts avec la Suisse. Les alliances fondamentales se sont nouées ailleurs. Notamment celles qui lui ont permis de forcer la porte du mouvement altermondialiste.
Aujourd'hui, l'Angleterre permet à Tariq Ramadan de jouer sur une double consécration. D'un côté, il a été accueilli au prestigieux Saint Anthony's College de l'Université d'Oxford. De l'autre, il a été recruté par Tony Blair pour entrer dans un groupe de treize personnes chargées de conseiller le gouvernement dans sa lutte contre l'extrémisme musulman. La respectabilité, enfin? Apparemment pas: dès ses premières recommandations, ce comité s'est empressé de créer la polémique en proposant d'abolir la journée commémorative de l'Holocauste instituée en 2001. |
L'Angleterre lui apporte une double consécration.
Son cercle familial
L'ascendance
Il est le petit-fils de Hassan Al-Banna, fondateur des Frères musulmans assassiné en 1949, qui condensa le programme de la confrérie en une formule fameuse: «Le Coran est notre Constitution.» Et il est le fils de Saïd Ramadan qui a émigré vers l'Europe pour y fonder les premiers centres islamiques. A Munich d'abord. Puis à Genève où il a créé le Centre islamique des Eaux-Vives en 1961.
Les frères
On connaît bien l'obscurantiste Hani et ses démêlés avec le DIP genevois. Mais on connaît moins Aymen, l'aîné de la famille, brillant neurochirurgien et fondamentaliste musulman lui aussi. Il préside le conseil d'administration du Centre islamique et défend l'héritage intellectuel de son père dont il a préfacé un livre sur la charia. On peut écouter ses vibrantes dénonciations de la sexualité hors mariage et de l'avortement sur le site de l'Union des jeunes musulmans (www.ujm.fr). Tariq a encore une soeur et deux autres frères: Arwa, Yasser et Bilal.
Ses soutiens en Suisse
Jean Ziegler
Ils se sont connus par le biais de la cause tiers-mondiste, il y a près de vingt ans, quand le jeune Tariq avait créé l'organisation Coup de Main: «Alors qu'on diffame partout l'islam en confondant les djihadistes et les croyants, Tariq joue un rôle extrêmement bénéfique en faisant entendre la voix d'un islam de raison qui se réfère aux Lumières. En outre, il incite les musulmans d'Europe à vivre leur religion dans le cadre légal du pays où ils sont. Enfin, il prévient des réactions de désespoir en montrant le chemin d'une intégration combative plutôt que d'une assimilation soumise. Pour ces différentes raisons, il m'apparaît comme un rempart contre la dérive intégriste.»
Jacques Neirynck
Le conseiller national PDC le défend vigoureusement: «On voudrait se débarrasser de ce musulman éclairé en le faisant passer pour un terroriste. Au fond, l'idée que l'islam n'est pas inférieur au christianisme nous est insupportable.»
Richard Friedli
Professeur de sciences des religions auprès de la Faculté des lettres de l'Université de Fribourg, il lui a confié pendant plusieurs années un enseignement d'une heure hebdomadaire sur l'islam: «Il est d'une grande honnêteté intellectuelle. Chaque fois qu'il abordait un texte coranique, il donnait toutes les interprétations possibles sans montrer ses préférences personnelles. C'est quelqu'un qui défend l'authenticité d'une identité islamique dans le contexte de la modernité.»
Ian Hamel
Auteur d'une «biographie non officielle» à paraître bientôt, le journaliste réfute toute complaisance, mais s'indigne qu'on lui fasse de mauvais procès: «C'est un esprit indépendant qui a pas mal évolué et qui, contrairement à ce qu'on dit, témoigne d'une rupture très nette avec les Frères musulmans. Quand on se penche sur ses écrits, on s'aperçoit que ses détracteurs ont souvent manipulé ses propos.»
Son réseau international
Alain Gresh
«Sans doute l'ami le plus fidèle et le plus précieux de Ramadan», note Caroline Fourest dans Frère Tariq (Grasset, 2004). Le rédacteur en chef du Monde diplomatique ne mégote pas son soutien au militant musulman. Les deux hommes se sont rencontrés en 1993 et sont liés par une forte complicité à la fois intellectuelle et affective. Ils partagent la même détestation de l'impérialisme occidental. Ils ont l'un et l'autre une histoire familiale marquée par un assassinat. Et ils ont tous deux des liens intimes avec l'Egypte où Alain Gresh est né. Ce dernier va jouer un rôle essentiel pour rapprocher Tariq Ramadan du mouvement altermondialiste qui, chaque mois, se précipite sur les analyses du Monde «diplo».
Tony Blair
Son gouvernement l'a choisi pour figurer parmi les treize personnalités qui le conseillent dans la lutte contre l'extrémisme islamique et le dialogue avec les jeunes musulmans.
José Bové
En novembre 2003, lors du deuxième Forum social européen, le leader de la Confédération paysanne embrasse Tariq Ramadan devant les photographes. Une image symbole pour ce dernier: elle exprime sa volonté d'ancrer ses alliances politiques à gauche. Mais le mouvement altermondialiste n'avale pas sans peine la pilule islamique. Des polémiques éclatent. Et Bernard Cassen, président d'honneur d'Attac-France, ne cache pas sa méfiance et ses divergences.
Marrack Goulding
Ancien secrétaire général adjoint de l'ONU, il est aujourd'hui président du Saint Anthony's College de l'Université d'Oxford. Il a soutenu la candidature de Tariq Ramadan qui a obtenu une bourse pour l'année universitaire 2005-2006.
François Burgat et Bruno Etienne
Certains spécialistes de l'islam le considèrent avec bienveillance. C'est le cas de François Burgat, chercheur au CNRS et ami de longue date. Ou de Bruno Etienne qui enseigne à l'Institut d'Etudes politiques d'Aix-en-Provence.
Youssouf Al-Qaradâwi
Star «télécoranique» de la chaîne Al-Jazira, ce cheik qatari dirige aussi le Conseil européen de la fatwa dont Tariq Ramadan a préfacé un recueil d'avis religieux. Son soutien aux attentats suicides en Israël a suscité la polémique.
Scott Appleby
Professeur et prêtre, il dirige le Centre Kroc de recherches sur la paix à l'Université de Notre Dame, dans l'Illinois, et c'est lui qui a essayé d'attirer Tariq Ramadan aux Etats-Unis. Interrogé par la revue Foreign Policy, Scott Appleby éclairait ainsi ses motivations: «Le christianisme a beaucoup à apprendre de l'islam et de sa résistance farouche à certaines formes de compromis avec la philosophie des Lumières, comme la réduction de la religion à la sphère privée et l'érection d'un mur étanche entre la religion et l'Etat.»
Ses adversaires
Richard Labévière
Journaliste à RFI, il a enquêté sur la famille Ramadan pour Les Dollars de la Terreur (Grasset, 1999). Le rôle de Ramadan en Angleterre le laisse sceptique: «Après les attentats de Londres, les Britanniques ne peuvent pas remettre en question d'un coup leur modèle d'intégration communautaire. Ils font donc appel à des prédicateurs afin de canaliser les communautés musulmanes avec un discours qu'elles peuvent entendre. Ramadan va leur en tenir un et, en sous-main, prôner la ségrégation sexuelle ou la non-intégration.»
Caroline Fourest
Elle a publié Frère Tariq (Grasset, 2004), une enquête à charge, et elle enfonce le clou avec l'essai qui vient de paraître: La Tentation obscurantiste (Grasset) où elle s'interroge sur l'étonnante mansuétude d'une partie de la gauche à l'égard de Tariq Ramadan.
Nicolas Sarkozy
Il l'a invité à débattre avec lui dans l'émission 100 minutes pour convaincre du 20 novembre 2003. Vive confrontation et victoire par K.-O. du ministre de l'Intérieur sur le prédicateur.
Bernard-Henri Lévy
Mis en cause dans un article de 2003, BHL a répliqué dans les colonnes du Monde en dénonçant un «intellectuel rusé, champion toutes catégories du double langage».
Soheib Bencheikh
Grand mufti de Marseille, il a préfacé le Tariq Ramadan dévoilé de Lionel Favrot (Lyon Mag', 2004): «Tariq Ramadan n'est en aucun cas un modéré. Il suffit d'assister à ces réunions où il place les femmes voilées d'un côté et les barbus de l'autre pour voir à quelle société il aspire. Son objectif est d'isoler les jeunes musulmans du reste de la société occidentale.»
|